L’immaturité de la vision politique de certains courants musulmans contemporains



Il est assez ironique de voir que des musulmans rigoristes ou « salafistes » (en tout cas certaines tendances parmi eux) aiment bien s’ériger en « pourfendeur » de la modernité alors qu’ils sont des modernistes sans être modernes, car ils sont à la fois victimes et acteurs de la modernité (consumérisme, approches superficielles et parfois rationalisantes, – mais pas rationnelles – concernant la religion, la science, la culture, la nature, etc.), mais délaissent par contre les quelques éléments positifs, notamment les idéaux de justice et de droit (bien que galvaudés, dénaturés et parodiés par les modernistes), concepts pourtant fondamentaux en Islam.

Alors que ces concepts faisaient partie intégralement de l’Islam et de l’Etat islamique fondés par le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) à Médine, le monde musulman s’en est progressivement éloigné, tandis que l’Occident moderne a assimilé certains concepts et outils islamiques, pour ensuite les détourner et les priver de leur substrat métaphysique aussi bien que de leur rapport avec le Sacré et donc avec le spirituel.

On peut d’ailleurs le voir chez beaucoup de supposés « islamistes » (au sens de « takfiristes » ou de « salafistes militants », – ainsi que leur pendant en milieu shiite -, sans pour autant être des terroristes) comme ils sont modernes dans leur anti-modernité, avalisant par ailleurs quelques thèses islamophobes ou orientalistes quand ils abondent dans leur attitude belliqueuse ou non/anti-spirituelle et anti-métaphysique. Ils avalisent ainsi l’épistémologie moderniste et ne combattent celle-ci qu’au niveau éthique alors qu’ils succombent au modernisme quand ils réduisent l’action religieuse qu’au domaine moral, alors que la Tradition islamique est une vision holiste qui englobe la nature, la science, la politique, l’éthique, le culte, le domaine social, l’épistémologie, etc.

Ils pensent que gérer toute une nation revient à gérer un petit restaurant dans un village. Or, gérer un pays se situant dans une zone dangereuse en proie aux grandes puissances, et où y vivent des communautés diverses aux croyances, cultures ou idéologies antagonistes, et en partant de rien, des efforts colossaux doivent être menés pour réformer la société, assurer la justice sociale, fonder un socle civilisationnel intégrant les différentes communautés dans un projet commun tout en posant l’Islam comme fondement de la constitution, intégrant la liberté de culte et la protection des spécificités culturelles, juridiques et religieuses de toutes les autres communautés -, leur assurant aussi une protection juridique, une certaine représentativité, un accès à différentes professions décentes, le respect pour leurs lieux de culte et leurs tribunaux, etc. De même, il faut savoir faire preuve de souplesse dans le fiqh, de retravailler les consciences par la spiritualité, l’éthique, la pensée et la psychologie pour déraciner en eux les maladies de notre temps telles que le consumérisme, le manque de pudeur, le racisme, l’individualisme, le matérialisme, le scientisme, etc., tout en leur procurant un niveau de vie digne (logement, alimentation, éducation, soins, etc.).

Quant à la géopolitique et aux accords, un pays faible ou dépendant de « pays ennemis » pour leurs ressources énergétiques, leurs technologies ou des ressources alimentaires vitales, ne peut pas décider du jour au lendemain, de déclarer la guerre à une nation injuste, car cela entrainera sa perte, en plus des opprimés (qui devaient être secourus), qui seront, eux aussi, décimés et encore plus désemparés. Dans de telles conditions, la diplomatie, certains accords, l’éducation et divers types d’aides demeurent plus efficaces pour soulager la peine des opprimés, et ce, jusqu’à ce que la situation change et que l’opportunité de les secourir efficacement se manifestent. Par ailleurs, les pays musulmans sont divisés et dirigés souvent par des gens corrompus, loin de la piété et de la foi, et font tout pour se soumettre aux puissances injustes de notre temps, et même dans certains pays musulmans qui ne sont pas foncièrement injustes (malgré leurs défauts, des erreurs ou certaines dérives), ils sont isolés, ou entourés de traitres, et même au sein de leur gouvernement, il y a des agents infiltrés qui attendent le bon moment pour les destituer ou saboter leurs actions pieuses. Quand les conditions ne sont pas réunies, il n’est guère possible de lancer des incursions militaires officielles, sous peine d’être rayé de la carte, et de voir encore plus d’innocents se faire massacrer et d’autres qui seront réduits en esclavage.

Pour régler les problèmes de fornication ou de misère sexuelle, il faut par exemple miser sur une bonne éducation et l’Etat doit faciliter aux gens le mariage en leur versant par exemple quelques aides pour les familles moins aisées. Et de façon générale, vu que l’état intellectuel et moral de l’Humanité a complètement dégénéré chez la plupart des gens, la douceur, la sagesse, l’indulgence, la compassion, l’équité et l’éducation sont les seuls moyens efficaces pour réformer en profondeur les consciences, et non pas les méthodes fortes ou strictes (sauf dans quelques cas bien spécifiques lorsque les méfaits sont plus graves que la tolérance de certains actes), qui souvent, ne poussent qu’à la réaction haineuse, hypocrite, vindicative et superficielle des gens trop dominés par leurs passions et leurs vices, qui au lieu de se réformer, tenteront par tous les moyens de s’opposer à l’Etat, aux institutions et aux discours appelant à la sagesse, à la justice et à la spiritualité.

‘Abd al-Mâlik ibn Marwân nomma son frère ‘Abd al-‘Azîz gouverneur d’Egypte et lui conseilla, entre autre : « Présente un visage agréable, sois tolérant et préfère la douceur en toute chose, car cela sera meilleur pour toi. Choisis comme chambellan le meilleur des tiens, car il est ton visage et ta langue. Que celui-ci t’informe de quiconque attend à ta porte, afin que ce soit toi qui choisisses de le recevoir ou de l’éconduire. Lorsque que tu sors pour pour te rendre à ton assemblée, commence par saluer les gens : cela leur sera agréable et leur affection pour toi en sera renforcée. Lorsqu’on te soumet un problème, étudie-le en recourant à la consultation, car elle résout les questions les plus complexes. Lorsque tu es en colère contre quelqu’un, attends avant de le châtier : en effet, il t’est davantage possible de punir après avoir attendu, que supprimer le châtiment après l’avoir fait appliqué ». (Ibn at-Taqtaqâ, « Al-Fakhrî fi l-adâb as-sultâniyya wad-duwal al-islamiyyâ », p. 126 ;
cité aussi par Dr. Ragheb El Serjanî dans « L’apport des musulmans à la civilisation humaine », p. 22).

Abû Hanifa conseilla un jour un de ses disciples, Yûsuf Ibn Khâlid, avant que ce dernier ne rejoigne son poste dans la ville de Basra en ces termes :
« Lorsque tu entreras dans la ville de Basra, les gens vont t’accueillir et te rendre visite, ils connaîtront ton statut. Alors, agis de manière égale avec chacun d’entre eux, en plaçant chacun dans son statut. Sois généreux avec les dignes, honore les gens de science, respecte les vieux, sois doux avec les jeunes, et rapproche-toi des autres. Ne t’oppose pas frontalement aux impudiques et licencieux. Choisis les meilleurs d’entre eux pour amis, ne donne pas d’importance aux gouverneurs et ne méprise personne. Garde élevé ton esprit chevaleresque, ne donne ton secret à personne, et ne fais confiance en l’amitié d’aucun jusqu’à ce que tu l’éprouves… ». (Abû Zahra, « Târîkh », p.358).

Yusuf Ibn Al-Husayn a dit : « Par le bon comportement tu comprends la science, par la science tu corriges les actes, par les actes tu parviens a la sagesse, par la sagesse tu comprends l’ascétisme, par l’ascétisme tu délaisses ce bas-monde et espère en l’au-delà, et ainsi tu parviens à l’Agrément d’Allâh Subhanu Wa Ta’Ala ». (Ad-Dhahâbî, « As-Siyar A’lam An- Nubalâ »).

La pédagogie prophétique s’est fondée sur la douceur, la clairvoyance, la patience, la constance, l’excellence professionnelle et éthique, l’indulgence, la progressivité, l’intelligence, la souplesse, la justice à tous les niveaux, la bienveillance et la solidarité. Tant que les mouvements contemporains n’intégreront pas la pédagogie prophétique, ils seront voués à répéter les échecs, comme cela se constate amèrement tout au long de ces dernières décennies.

D’après ‘Aîsha, le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Certes Dieu aime la bienveillance [justice, équité, douceur, sagesse] en toute chose ». (Hadîth rapporté par Al Bukharî dans son Sahîh).

D’après ‘Alî, le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Certes, Dieu est Bienveillant et Il aime la bienveillance [au sein de Ses créatures] : Il accorde par elle ce qui ne saurait être atteint par l’utilisation de la violence ». (Hadîth rapporté par Ahmad dans son Musnad).

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Quelles sont les meilleures de toutes les actions? Réjouir le cœur d’une personne, nourrir celui qui a faim, aider celui qui est éprouvé, alléger le chagrin de celui qui est chagriné, et alléger les souffrances de celui qui est blessé ». (Hadîth rapporté par al-Bukharî).

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Savez-vous ce qui est encore meilleur que la charité, le jeûne et la prière ? C’est de maintenir de bons rapports avec les gens, car les querelles et la rancœur détruisent l’humanité ». (Hadîth rapporté par Al Bukharî et Muslim), le hadîth ayant une portée générale, inclut donc toute l’Humanité, musulmans comme non-musulmans.

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Voulez-vous que je vous informe de qui sont les plus nobles parmi vous ? Ils répondirent : « Bien sûr! ». Il dit alors : « Ce sont ceux que l’on voit évoquer Allâh ». Puis, il continua : « Voulez-vous que je vous informe quels sont les plus vils d’entre vous? ». Ils répondirent: « Oui! ». Il dit alors : « Ce sont ceux qui colportent la calomnie, ceux qui corrompent la relation entre les gens qui s’aiment, ceux qui aiment mettre les innocents en difficulté » (Hadîth rapporté par Al Bukharî dans le chapitre « Al adab al mufrad », n°323).

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit : « Evitez (éloignez-vous !) de tout extrémisme (al-ghuluww) : (car) il pousse à la destruction » (hadîth rapporté par Ahmad dans son Musnad, An-Nasâ’î dans ses Sunan et par d’autres).


Le Qur’ân et la Sunnah évoquent aussi l’importance de produire de la technologie et du savoir (le monde musulman avait délaissé la production depuis la fin du 19ème siècle, d’où la domination des forces ennemies et l’humiliation générale qui s’en est suivie), car qui délaisse la production sera relégué au rang de consommateur dépendant d’une autre puissance, et si celle-ci ne s’enracine pas dans le spirituel et le respect du Divin, sa tyrannie s’exercera d’une manière ou d’une autre. Cependant, parmi les points positifs de notre époque, il y a le fait que des pays musulmans comme la Turquie, la Malaisie, l’Iran, l’Indonésie, l’Algérie et le Qatar (depuis peu), multiplient les projets et recherches scientifiques et commencent à produire tout un tas d’objets divers (puces électroniques, avions, voitures, télévisions, smartphones, drones, applications et logiciels informatiques, produits électro-ménagers, applications médicales, nanotechnologie, etc.), ainsi que des pays idéologiquement et politiquement neutres comme le Japon ou la Corée du Sud, avec qui les partenariats peuvent s’avérer féconds et sans danger potentiel pour les pays musulmans. Et ce sont ces économies-là que le monde musulman doit soutenir en priorité.

Roger Trinquier disait : « Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, une forme nouvelle de guerre est née. Appelée parfois guerre subversive ou guerre révolutionnaire, elle diffère essentiellement des guerres du passé en ce sens que la victoire n’est pas attendue uniquement du choc de deux armées sur un champ de bataille. Ce choc, qui visait autrefois à anéantir une armée ennemie en une ou plusieurs batailles, ne se produit plus. La guerre est maintenant un ensemble d’actions de toutes natures (politiques, sociales, économiques, psychologiques, armées, etc.) qui vise le renversement du pouvoir établi dans un pays et son remplacement par un autre régime. Pour y parvenir, l’assaillant s’efforce d’exploiter les tensions internes du pays attaqué, les oppositions politiques, idéologiques, sociales, religieuses, économiques, susceptibles d’avoir une influence profonde sur les populations à conquérir ».
(Roger Trinquier, La guerre moderne, éd. La table ronde, 1961, p. 15).

Or, nombreux sont les gens, qui, de nos jours, ont une vision binaire et naïve des relations géopolitiques et de la gestion politique, comme si tout pouvait se concrétiser en peu de temps, sans avoir un contrôle et un accès aux ressources énergétiques et naturelles (gaz, pétrole, …), une puissance militaire suffisante, des ressources et structures économiques solides, un soutien populaire, une élite intellectuelle d’envergure, un système éducatif de qualité, etc. Tout cela prend énormément de temps à mettre en place, si et seulement si les autres puissances laissent faire les puissances et nations montantes, ce qui n’est pas toujours le cas, sauf si des concessions sont faites à différents niveaux, au moins dans le court terme !



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