Les maîtres spirituels (sûfis), le fiqh et le contexte

Entre les laxistes et certains modernistes qui pensent que les maîtres spirituels négligeaient ou rejetaient le fiqh, et certains « rigoristes » qui font passer les maîtres spirituels pour des gens sans compassion ni clairvoyance, la vérité est que les maîtres spirituels adaptaient tout simplement leurs enseignements selon le degré spirituel des disciples et selon leur contexte socioculturel, sans jamais trahir leur réforme spirituelle, leur amour du Divin, l’amour envers le Prophète, et ce qui est juste. Le fiqh étant nécessaire pour l’accomplissement des actes cultuels ainsi que pour encadrer les interactions sociales, il est tout à fait naturel que les maîtres spirituels dispensent aussi leurs conseils aux disciples, tout en prenant en compte leur situation personnel, leur degré spirituel, leurs faiblesses, leurs priorités et aussi leur environnement socioculturel. Il n’est donc pas permis de transposer certaines fatawa ou dérogations exceptionnelles ou circonstancielles à toutes les époques, à toutes les contrées ou même à tous les disciples, sachant qu’un travail de contextualisation est toujours nécessaire dans ce domaine.

Le Shaykh al-Darqâwî ne recommandait pas à ses disciples l’accomplissement d’une multitude d’actes cultuels, il leur demandait seulement de « s’acquitter des rites obligatoires et des oeuvres surérogatoires les plus recommandées ». De même, concernant la science extérieure (jurisprudence), voici ce qu’il dit dans ses Rasâ’il (traduit en français : Lettres sur le Prophète et autres lettres sur la voie spirituelle, édité chez Tasnîm ainsi que chez Albouraq) : « […] sélectionne dans la science extérieure ce qui en est indispensable, car le culte que nous rendons à notre Seigneur doit provenir de Sa Révélation, mais ne creuse pas dans le détail. En effet, il n’est pas requis d’approfondir cela. Ce qu’il faut approfondir, c’est l’intérieur ».

Il insiste beaucoup aussi sur le fait que peu de science et d’actes tout en sachant rester concentré valent mieux que l’inverse (allusion au célèbre hadîth prophétique), à savoir l’accumulation de beaucoup de science et d’actes en étant distrait d’Allâh. Il met en garde le disciple contre les « idées illusoires » (wahm) et l’incite à s’orienter vers Allâh, comme dans le passage suivant : « Ô disciple, les idées illusoires (wahm) sont parfaitement vaines comme tu le sais ! Mais si tu les prends en considération, elles t’empêcheront de voyager vers ton Seigneur et t’amèneront à rester seul avec toi-même, plongé en toi-même, égaré et loin de ton Seigneur-nous cherchons refuge en Allâh ! Si tu ne leur prêtes aucune attention, leur côté nuisible s’en ira et tu en tireras un bénéfice. C’est ainsi, en s’opposant au point de vue de ces idées illusoires, à celui de l’âme et à celui de Satan, que les Voyageurs avancent et que tous leurs instants sont bien « à point » (yatîbu waqtuhum). Il traite aussi la notion de « sidq » (sincérité) dans son acception la plus haute, et dont «la mort de notre ego, son effacement, son anéantissement, son départ et sa disparition, ainsi que notre extinction de notre extinction, en sont les conditions préalables ».

Il est donc possible de remarquer que les maîtres sûfis authentiques, dans le fiqh, enseignent toujours l’essentiel, mais qu’ils n’imposent aucun avis qui peut semer la fitna ou qui serait trop mal vu par la société dans laquelle vivent les disciples (référence au verset qurânique : « (…) sauf à leur tenir des propos reconnus convenables » 2, 235 ; et à celui-ci : « Et elles ont des droits équivalents à leurs obligations selon la convenance reconnue » 2, 228). Ils ont une bonne connaissance de la psychologie et de la société. Ils appellent à la réforme intérieure avant tout, à garder un lien pragmatique avec le fiqh, et de ne pas s’attarder sur les avis étranges ou inutiles dans la société présente, et ce qui, sans être obligatoire ou profitable, peut causer clairement des abus ou des troubles.

Il n’est donc pas rare de les voir tenir des avis plus stricts dans des sociétés encore très traditionnelles ou conservatrices, – afin de leur donner un cadre propice à la discipline de l’âme tout en étant en phase avec les valeurs normatives de la société en question, – tant qu’elles ne contredisent pas fondamentalement l’Islam -, et en même temps, pour des disciples en Europe par exemple, les encourager plutôt à s’en tenir au fiqh minimaliste, – sans approuver idéologiquement ce qui est contraire à l’Islam -, tout en les incitant à la réforme spirituelle et morale, mais sans troubler socialement la société dans laquelle ils vivent.

Selon les ahadiths prophétiques :

« Allâh prendra en charge les relations humaines de qui prend soin de sa relation à Allâh, et Il changera la situation extérieure de quiconque réforme son intérieur » (Hadîth rapporté par Al-Hâkim dans son Al-Mustadrak).

Cela fait référence également au célèbre verset du Qur’ân : « Allâh ne modifie pas la condition (situation) de gens qui ne changent pas ce qui est en eux-même » (Qur’ân 13, 11).

Ce verset enseigne que sans réforme spirituelle (intérieure), la situation extérieure ne sera pas « pure et apaisante » tant que la vie intérieure ne sera pas présente. C’est-à-dire que, si une personne souhaite que la justice et la paix règnent dans la vie publique, celle-ci doit fournir les efforts et l’intention de les concrétiser déjà en elle-même, sans quoi, ses paroles contrediront ses actes et seront vaines.

Il en va de même pour celui qui prétend à la spiritualité, à la science et au bon comportement, mais qui n’intériorise pas en lui-même les réalités qu’il évoque dans ses propos. Ces réalités ne se manifesteront donc jamais extérieurement si elles ne se réalisent pas d’abord en lui-même.

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) a dit également : « Combien connaissent les règles religieuses (fiqh) tout en manquant de clairvoyance (laysa bifaqîh) ! » (Hadîth rapporté par différents rapporteurs parfois avec quelques petites variantes, comme At-Tabarânî, cf. aussi Kanz al-Ummal n°29004).

Certains prédicateurs et étudiants en fiqh ignorent totalement cela, et au lieu d’améliorer la situation, ils l’empirent considérablement.

Allâh par ailleurs, rappelle ceci : « Que soit issue de vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable, et interdit le blâmable. Car ce seront eux qui réussiront » (Qur’ân 3, 104).

C’est-à-dire que la communauté a pour obligation de toujours rappeler aux gens de faire le bien, et d’inciter à ce qui est convenable et d’éloigner les gens du blâmable, au-delà même des divergences juridiques toujours possibles, il est nécessaire de délaisser ces avis étranges, singuliers et qui comportent un mal certain, surtout que nous avons pour obligation de ne pas causer du tort sans raison aux créatures d’Allâh, et surtout envers les croyant(e)s, de même que l’idéal est d’encourager quiconque à délaisser les futilités et les choses qui nuisent à l’âme, à la santé et aux relations sociétales.

Etant donné l’état général de décadence de notre époque, certains maîtres sûfis sont d’avis qu’il vaut mieux faire preuve de souplesse et d’indulgence, et être moins strict et exigeant envers les disciples, et préférer qu’ils continuent à prier, jeûner, faire du dhikr, assister aux assises spirituelles et religieuses, plutôt que de se couper d’Allâh, de la jama’a et de la ummah, de dealer, d’être dans la délinquance et la criminalité, ou carrément d’apostasier, etc. Les priorités sont donc ailleurs que dans les détails juridiques concernant les branches, d’autant plus que les branches (furû’) ont toujours admis un certain nombre de divergences.
Ainsi, la critique de certains, qui trouvent trop “laxistes” certains maîtres sûfis (nous ne parlons pas ici des vendus ou des esprits occidentalisés dans le mauvais sens du terme) n’est pas totalement dénuée de fondement, mais cette méthode est toutefois justifiée par notre contexte particulier, et porte ses fruits.

Cette méthode trouve sa justification dans le Qur’ân tout comme dans la Sunnah, où l’indulgence, la douceur et la compassion doivent primer.

Le compagnon ‘Abdallâh Ibn ‘Amr (qu’Allâh l’agrée) rapporte que : « On a dit : «Ô Messager d’Allâh ! Quel est le meilleur des hommes ? ». Il a répondu : « Tout homme au cœur makhmûm, à la langue véridique ». On lui demanda alors : « L’homme à la langue véridique, d’accord nous le connaissons, mais que signifie au cœur makhmûm ? ». Il répondit : « C’est le cœur pur et pieux où il n’y a ni péché, ni injustice, ni ressentiment, ni jalousie » » (Hadîth rapporté par Ibn Mâjah dans ses Sunan).

« La meilleure oeuvre après la foi en Allâh, est l’amour bienveillant envers les gens » (Hadîth rapporté par At-Tabarânî, hadîth validé, et cité par Tayeb Chouiref dans son ouvrage Les enseignements spirituels du Prophète, vol. 1, p. 51, hadîth n°7),

« La meilleure foi est celle qui s’accompagne de patience et d’indulgence » (Hadîth rapporté par Ad-Daylamî, authentique, et cité par Tayeb Chouiref dans son ouvrage Les enseignements spirituels du Prophète, vol. 1, p. 53, hadîth n°9).

Et lorsqu’un compagnon demanda au Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm) : « Quelle est la religion (ou voie) la plus aimée d’Allâh ? », le noble Envoyé d’Allâh répondit : « Le monothéisme primordial et indulgent » » (Hadîth rapporté par Ahmad dans son Musnad).

« J’ai été envoyé pour parfaire la noblesse du comportement (la réalisation des nobles vertus et caractères) » (Rapporté par Al-Bukhârî dans Al-adab Al-mufrad n°273, par Ahmad son Musnad 2/381, par Mâlik dans son Al Muwattâ’ et par d’autres).

« Le Prophète me demanda, en croisant les doigts : ‘ »Comment te comporterais-tu, Abû Dharr ! si tu te trouvais avec la lie* de l’humanité ? – Que me suggères-tu, Envoyé de Dieu ? – La patience, la patience, la patience, répéta-il. Soyez indulgents pour la nature des hommes, mais ne les suivez pas dans leurs (mauvaises) actions ! » » (Hadîth rapporté par al-Bayhaqî sous l’autorité d’Abû Dharr). * Il s’agit du rebut, ce qu’il y a de plus vil, de plus mauvais chez une personne ou un groupe de personne. On dit souvent par exemple « la lie du peuple ».

« Le fort n’est pas celui qui triomphe de ses adversaires, mais celui qui triomphe de son égo] » (Al-Haythami l’a déclaré authentique dans son Majma `al-Zawa’id).

D’après Abû Shurayh : « Je demandai au Prophète (‘alayhî salât wa salâm) de m’enseigner quelque chose qui me ferait mériter le Paradis. Il dit : « Efforce-toi de n’avoir que de belles paroles et répands la paix » » (Hadîth rapporté par Ibn Hibbân dans son Sahîh, n°490).


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