Les sciences traditionnelles de nature ésotérique : entre orthodoxie et charlatanisme

Les sciences traditionnelles de nature ésotérique en Islam demeurent en partie voilées et secrètes, en raison du fait que leur maitrise ne dépend pas d’un savoir livresque ou rationnel, mais d’inspirations et de dévoilements spirituels, d’où les nombreux mystères qui les entourent aux yeux des « profanes ».

Il en va ainsi pour des sciences telles que l’alchimie (que l’on pourrait identifier aussi, sous un certain rapport, à la science qui fut accordée aussi bien au Prophète Dawûd qu’au Prophète Sulaymân, dont il est question dans les versets du Qur’ân), la science des lettres (chaque lettre arabe possède une valeur numérique), l’interprétation des rêves (mentionnée explicitement dans le Qur’ân dans la Sûrah Yûsuf par exemple), etc.

Les maîtres spirituels réputés pour avoir maitrisé de telles sciences (comme Jâ’far as-Sâdiq, Jabir Ibn Hayyan, Al-Ghazâlî, Al-Jilânî dans son Sirr al-Asrâr, Ibn ‘Arabî, Abû-l-Hassân as-Shadhilî, etc.), ne les ont pas vulgarisé, et se sont contentés, dans leurs écrits, que de n’y faire quelques allusions et d’en livrer quelques indications ou applications utiles à titre d’information, mais jamais n’ont retranscrit par écrit la totalité de ces sciences, car inutiles pour les gens du commun, et pouvant d’ailleurs souvent être déformées par des ignorants ou instrumentalisées à de mauvaises fins par des charlatans.

Même parmi les Compagnons, seuls quelques-uns avaient accès à des sciences ésotériques. Parmi eux, ‘Umar, réputé pour avoir été gratifié de l’inspiration divine (ilhâm) comme le rapporte al-Bukharî dans son Sahîh.

L’interprétation des rêves avait été assimilée par Abû Bakr (cf. Ad-Daylamî, At-Tabarânî dans Al-Kabir, …) ainsi qu’un grand secret intérieur (cf. notamment As-Suyûtî dans Ar-Rawd Al-Anîq fî Fadl As-Siddîq, par At-Tirmidhî, par Ahmad dans Kitab fada’il al-Sahaba, par Al-Ghazâlî, par Al-Hakîm At-Tirmidhî dans Nawâdir Al-Usûl, …), ‘Alî à qui il avait été donné la perspicacité spirituelle et la connaissance ésotérique de la Parole Divine (cf. Abû Nu’aym dans Hilyat al-awliyâ’ 1/65), Salmân al-Farisî et Abû Ad-Dardâ’ qui avaient également une connaissance approfondie des sens intérieurs du Qur’ân (cf. Abû Nu’aym dans Hilyat al-awliyâ’ 1/211).

De plus, ces maîtres n’envisageaient pas ces sciences pour des motivations mondaines ou des intérêts matérialistes comme on peut le voir chez certains charlatans contemporains, qui en plus de cela, ne maitrisent nullement ces sciences, et où à l’origine, les grands maîtres n’y voyaient qu’une portée essentiellement spirituelle et initiatique, sans aucune rupture avec le Tawhîd, les rites exotériques de l’islam, l’éthique et le cheminement spirituel.

Le Shaykh Al-Bûnî (m. 1225) dans son Shams al-ma’ârif a écrit au sujet de la science des lettres (jafr) : « Sache que les secrets d’Allâh et les objets de Sa Science, les réalités subtiles et les réalités denses, les choses d’en haut et les choses d’en bas, sont de 2 catégories : il y a les nombres et il y a les lettres. Les secrets des lettres sont dans les nombres, et les épiphanies des nombres sont dans les lettres. Les nombres sont les réalités d’en haut, appartenant aux entités spirituelles. Les lettres appartiennent au cercle des réalités matérielles et du devenir ».

Al-Bûnî légitime de façon traditionnelle sa connaissance à travers l’une des chaînes de ses maîtres en science des lettres dans son Shams al-ma’ârif (4/530), l’imâm Al-Ghazâlî apparaît au 10e rang suivant Abû Najîb as-Suhrawardî (m. 1168) et précédant, entre autres, al-Junayd al-Bagdâdî (m. 911), Sarî ad-Dîn as-Saqatî (m. 867) pour arriver, en dernier lieu, au célèbre al-Hassân al-Basrî (m. 728), qui était à la fois le partisan du calife ‘Umar ibn al-Khattâb, – ayant été béni par Allâh à travers lui et l’une des épouses du Prophète en quelque sorte -, tout en étant le disciple de l’imâm ‘Alî.

Dans le même ouvrage (Shams, I, 5), il dit : « Sache que les nombres ont leurs secrets (asrâr) et possèdent une influence (aṯâr) tout comme les lettres. Le monde supérieur est la prolongation du monde inférieur. Le monde de l’arche prolonge celui du trône, lequel prolonge la planète Saturne, laquelle prolonge la planète Jupiter, laquelle prolonge la planète Mars, laquelle prolonge la planète Soleil, laquelle prolonge la planète Vénus, laquelle prolonge la planète Mercure, laquelle prolonge la planète Lune, laquelle prolonge la planète chaleur, laquelle prolonge la planète humidité, laquelle prolonge la planète du froid, laquelle prolonge la planète du sec, laquelle prolonge la planète de l’air, laquelle prolonge la planète de l’eau, laquelle prolonge la planète de la terre, laquelle prolonge la planète Saturne. A Saturne est associée dans le monde supérieur la lettre jîm, à laquelle correspond le chiffre 3 ou, si on la décompose (at-tafsîl), le nombre 53 […] ; à Saturne est associé le carré magique 3×3 (al-muṯallaṯ), le plus connu parmi les spécialistes ».

Il n’est pas rare de voir des erreurs apparentes de nature élémentaire dans ces sciences ésotériques, alors que les maîtres étaient aussi des spécialistes de la logique, de la grammaire, de l’astronomie et des mathématiques. La raison est qu’ils dissimulent volontairement leurs formules, pour éviter qu’elles ne tombent entre de mauvaises mains.

Ibn Khaldûn se réfère également à Al-Bûnî dans ses Muqaddima (au Livre 6 – Les sciences et l’enseignement, les disciplines et les méthodes ; au chapitre 28 sur la Science des secrets des lettres) : « (…) Al-Bûnî comme Ibn ‘Arabî, et d’autres après eux, ont beaucoup écrit là-dessus. Selon ces auteurs, il s’agit, grâce à la magie littérale (ndt : sans sa connotation négative), de donner aux âmes spirituelles, le pouvoir d’agir sur la nature matérielle, à l’aide des beaux Noms d’Allâh et de certains mots à vertu divine, qui se composent de lettres renfermant les mystères qui se communiquent aux choses créées. (…) Comme l’a dit Al-Bûni : « Ne croyez pas que vous percerez le mystère des lettres en vous servant de la logique : vous y arriverez par la « vision spirituelle » (mushâhada) et la Faveur Divine ». Ceci étant, il est indéniable qu’on peut agir sur la nature par l’intermédiaire des lettres et des mots, et qu’on peut ainsi exercer une influence sur les choses créées. On a, là-dessus, des autorités et une tradition ininterrompue. On a pu penser que cet art (science des lettres) est le même que celui des talismans, mais cela n’est pas exact. (…) On a vu que 2 catégories d’êtres humains peuvent agir sur la nature : les prophètes, grâce à la faculté divine qu’Allâh leur a accordée en naissant, et les magiciens (sorciers), par l’intermédiaire de leurs pouvoirs psychiques innés. Quant aux saints, ils peuvent acquérir cette faculté par la Vertu du Verbe Sacré (al-kalimat al-îmâniyya). C’est, chez eux, le résultat du dépouillement (tajrîd), et ils l’obtiennent spontanément, sans l’avoir recherché. (…). Quant au charisme des saints, Allâh le permet, en produisant la connaissance nécessaire, par voie d’inspiration divine (ilhâm) notamment : mais les saints n’ont jamais l’intention (d’accomplir des prodiges) sans la permission d’Allâh. (…) ».

Ibn Khaldûn reconnait donc la réalité et la licéité islamique de cette science quand elle est innée et découlant de la prophétie (pour les prophètes) ou de l’inspiration divine dans le cas des saints, mais considère que quand elle est recherchée via d’autres voies, elle est au mieux illicite (malgré la réalité de la magie littérale) sans être de la mécréance (quand les musulmans qui s’y adonnent ne violent pas le principe du Tawhîd et n’adorent pas autres qu’Allâh), et au pire, de la sorcellerie pure et simple accompagnée de shirk (idolâtrie) quand ceux-ci se mettent à adorer ou à invoquer autres qu’Allâh, quand bien même ils utiliseraient certains versets du Qur’ân ou invocations prophétiques tirées de la Sunnah. Quoi qu’il en soit, on ne peut que lui donner raison, d’autant plus quand on voit des gens perdre leur temps dans une science dont ils ne maitrisent rien, et dont les risques sont pourtant énormes, et qui ne leur profite en rien, contrairement à des sciences comme la théologie (pour avoir des bases solides dans la ‘aqida), le fiqh (dans ce qu’il a de nécessaire), le tasawwûf (pour éduquer son âme et s’élever spirituellement), la grammaire et la langue arabe, les mathématiques et la logique, la poésie, la médecine, l’astronomie, etc., ou toute autre science dont les applications et les vertus ont été attestées. Néanmoins, concernant les sorciers, ceux-ci n’ont pas forcément des pouvoirs psychiques innés, ils peuvent très bien l’acquérir par différents moyens.

Il faut ici donc distinguer entre, d’une part, les sciences ésotériques (conformes à la Loi islamique) et d’autre part, les sciences occultes, dont les fondements ou les finalités constituent des hérésies ou des déviances par rapport à l’Islam et à ses finalités.

C’est ce qu’écrivait déjà René Guénon lorsqu’il dit :

« Un autre point sur lequel il y a lieu d’insister, c’est la nature purement « intérieure » de la véritable alchimie, qui est proprement d’ordre psychique quand on la prend dans son application la plus immédiate, et d’ordre spirituel quand on la transpose dans son sens supérieur ; c’est là, en réalité, ce qui en fait toute la valeur au point de vue initiatique. Cette alchimie n’a donc absolument rien à voir avec les opérations matérielles d’une « chimie » quelconque, au sens actuel de ce mot ; presque tous les modernes se sont étrangement mépris là-dessus, aussi bien ceux qui ont voulu se poser en défenseurs de l’alchimie que ceux qui, au contraire, se sont faits ses détracteurs ; et cette méprise est encore moins excusable chez les premiers que chez les seconds, qui, du moins, n’ont certes jamais prétendu à la possession d’une connaissance traditionnelle quelconque. Il est pourtant bien facile de voir en quels termes les anciens hermétistes parlent des « souffleurs » et « brûleurs de charbon », en lesquels il faut reconnaître les véritables précurseurs des chimistes actuels, si peu flatteur que ce soit pour ces derniers ; et, même au XVIIIème siècle encore, un alchimiste comme Pernéty ne manque pas de souligner en toute occasion la différence de la « philosophie hermétique » et de la « chymie vulgaire ». Ainsi, comme nous l’avons déjà dit bien des fois en montrant le caractère de « résidu » qu’ont les sciences profanes par rapport aux sciences traditionnelles (mais ce sont là des choses tellement étrangères à la mentalité actuelle qu’on ne saurait jamais trop y revenir), ce qui a donné naissance à la chimie moderne, ce n’est point l’alchimie, avec laquelle elle n’a en somme aucun rapport réel (pas plus que n’en a d’ailleurs l’« hyperchimie » imaginée par quelques occultistes contemporains (11) ; c’en est seulement une déformation ou une déviation, issue de l’incompréhension de ceux qui, profanes dépourvus de toute qualification initiatique et incapables de pénétrer dans une mesure quelconque le vrai sens des symboles, prirent tout à la lettre, suivant l’acception la plus extérieure et la plus vulgaire des termes employés, et, croyant par suite qu’il ne s’agissait en tout cela que d’opérations matérielles, se lancèrent dans une expérimentation plus ou moins désordonnée, et en tout cas assez peu digne d’intérêt à plus d’un égard (12). Dans le monde arabe également, l’alchimie matérielle a toujours été fort peu considérée, parfois même assimilée à une sorte de sorcellerie, tandis que, par contre, on y tenait fort en honneur l’alchimie « intérieure » et spirituelle, souvent désignée sous le nom de kimyâ el-saâdah ou « alchimie de la félicité » (13).

Ce n’est pas à dire, d’ailleurs, qu’il faille nier pour cela la possibilité des transmutations métalliques, qui représentent l’alchimie aux yeux du vulgaire ; mais il faut les réduire à leur juste importance, qui n’est pas plus grande en somme que celle d’expériences « scientifiques » quelconques, et ne pas confondre des choses qui sont d’ordre totalement différent ; on ne voit même pas, a priori, pourquoi il ne pourrait pas arriver que de telles transmutations soient réalisées par des procédés relevant tout simplement de la chimie profane (et, au fond, l’« hyperchimie » à laquelle nous faisions allusion tout à l’heure n’est pas autre chose qu’une tentative de ce genre) (14). Il y a pourtant un autre aspect de la question : l’être qui est arrivé à la réalisation de certains états intérieurs peut, en vertu de la relation analogique du « microcosme » avec le « macrocosme », produire extérieurement des effets correspondants ; il est donc parfaitement admissible que celui qui est parvenu à un certain degré dans la pratique de l’alchimie « intérieure » soit capable par là même d’accomplir des transmutations métalliques ou d’autres choses du même ordre, mais cela à titre de conséquence tout accidentelle, et sans recourir à aucun des procédés de la pseudo-alchimie matérielle, mais uniquement par une sorte de projection au dehors des énergies qu’il porte en lui-même. Il y a d’ailleurs, ici encore, une distinction essentielle à faire : il peut ne s’agir en cela que d’une action d’ordre psychique, c’est-à-dire de la mise en œuvre d’influences subtiles appartenant au domaine de l’individualité humaine, et alors c’est bien encore de l’alchimie matérielle, si l’on veut, mais opérant par des moyens tout différents de ceux de la pseudo-alchimie, qui se rapportent exclusivement au domaine corporel; ou bien, pour un être ayant atteint un degré de réalisation plus élevé, il peut s’agir d’une action extérieure de véritables influences spirituelles, comme celle qui se produit dans les « miracles » des religions et dont nous avons dit quelques mots précédemment. Entre ces deux cas, il y a une différence comparable à celle qui sépare la « théurgie » de la magie (bien que, redisons-le encore, ce ne soit pas de magie qu’il s’agit proprement ici, de sorte que nous n’indiquons ceci qu’à titre de similitude), puisque cette différence est, en somme, celle même de l’ordre spirituel et de l’ordre psychique ; si les effets apparents sont parfois les mêmes de part et d’autre, les causes qui les produisent n’en sont pas moins totalement et profondément différentes. Nous ajouterons d’ailleurs que ceux qui possèdent réellement de tels pouvoirs (15) s’abstiennent soigneusement d’en faire étalage pour étonner la foule, et que même ils n’en font généralement aucun usage, du moins en dehors de certaines circonstances particulières où leur exercice se trouve légitimé par d’autres considérations (16).

Quoi qu’il en soit, ce qu’il ne faut jamais perdre de vue, et ce qui est à la base même de tout enseignement véritablement initiatique, c’est que toute réalisation digne de ce nom est d’ordre essentiellement intérieur, même si elle est susceptible d’avoir à l’extérieur des répercussions de quelque genre que ce soit. L’homme ne peut en trouver les principes qu’en lui-même, et il le peut parce qu’il porte en lui la correspondance de tout ce qui existe, car il ne faut pas oublier que, suivant une formule de l’ésotérisme islamique, « l’homme est le symbole de l’Existence universelle » (17) ; et, s’il parvient à pénétrer jusqu’au centre de son propre être, il atteint par là même la connaissance totale, avec tout ce qu’elle implique par surcroît : « celui qui connaît son Soi connait son Seigneur » (18), et il connaît alors toutes choses dans la suprême unité du Principe même, en lequel est contenue « éminemment » toute réalité.

(11) Cette « hyperchimie » est à peu près, par rapport à l’alchimie, ce qu’est l’astrologie moderne dite « scientifique » par rapport à la véritable astrologie traditionnelle (cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. X).

(12) Il existe encore çà et la des pseudo-alchimistes de cette sorte, et nous en avons connu quelques-uns, tant en Orient qu’en Occident ; mais nous pouvons assurer que nous n’en avons jamais rencontré aucun qui ait obtenu des résultats quelconques tant soit peu en rapport avec la somme prodigieuse d’efforts dépensés dans des recherches qui finissaient par absorber toute sa vie !

(13) Il existe notamment un traité d’El-Ghazâli qui porte ce titre.

(14) Rappelons à ce propos que les résultats pratiques obtenus par les sciences profanes ne justifient ni ne légitiment en aucune façon le point de vue même de ces sciences, pas plus qu’ils ne prouvent la valeur des théories formulées par celles-ci et avec lesquelles ils n’ont en réalité qu’un rapport purement « occasionnel ».

(15) On peut ici employer sans abus ce mot de « pouvoirs », parce qu’il s’agit de conséquences d’un état intérieur acquis par l’être.

(16) On trouve dans la tradition islamique des exemples très nets de ce que nous indiquons ici : ainsi, Seyidnâ Ali avait, dit-on, une connaissance parfaite de l’alchimie sous tous ses aspects, y compris celui qui se rapporte à la production d’effets extérieurs tels que les transmutations métalliques, mais il se refusa toujours à en faire le moindre usage. D’autre part, on raconte que Seyidi Abul-Hassan Esh-Shâdhili, durant son séjour à Alexandrie, transmua en or, à la demande du sultan d’Egypte qui en avait alors un urgent besoin, une grande quantité de métaux vulgaires ; mais il le fit sans avoir recours à aucune opération d’alchimie matérielle ni à aucun moyen d’ordre psychique, et uniquement par l’effet de sa barakah ou influence spirituelle.

(17) El-insânu ramzul-wujûd.

(18) C’est le hadith que nous avons déjà cité précédemment : Man arafa nafsahu faqad arafa Rabbahu » (René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. 41 : Quelques considérations sur l’hermétisme).

Il écrivait également ailleurs ceci :

« L’ésotérisme, considéré ainsi comme comprenant à la fois tarîqah et haqîqah, en tant que moyens et fin, est désigné en arabe par le terme général et-taçawwuf, qu’on ne peut traduire exactement que par « initiation » ; nous reviendrons d’ailleurs sur ce point par la suite. Les Occidentaux ont forgé le mot « çufisme » pour désigner spécialement l’ésotérisme islamique (alors que taçawwuf peut s’appliquer à toute doctrine ésotérique et initiatique, à quelque forme traditionnelle qu’elle appartienne) ; mais ce mot, outre qu’il n’est qu’une dénomination toute conventionnelle, présente un inconvénient assez fâcheux : c’est que sa terminaison évoque presque inévitablement l’idée d’une doctrine propre à une école particulière, alors qu’il n’y a rien de tel en réalité, et que les écoles ne sont ici que des turuq, c’est-à-dire, en somme, des méthodes diverses, sans qu’il puisse y avoir au fond aucune différence doctrinale, car « la doctrine de l’Unité est unique » (et-tawhîdu wâhidun).

Pour ce qui est de la dérivation de ces désignations, elles viennent évidemment du mot çûfî ; mais, au sujet de celui-ci, il y a lieu tout d’abord de remarquer ceci : c’est que personne ne peut jamais se dire çûfî, si ce n’est par pure ignorance, car il prouve par là même qu’il ne l’est pas réellement, cette qualité étant nécessairement un « secret » (sirr) entre le véritable çûfî et Allah ; on peut seulement se dire mutaçawwuf, terme qui s’applique à quiconque est entré dans la « voie » initiatique, à quelque degré qu’il soit parvenu ; mais le çûfî, au vrai sens de ce mot, est seulement celui qui a atteint le degré suprême.

On a prétendu assigner au mot çûfî lui-même des origines fort diverses ; mais cette question, au point de vue où l’on se place le plus habituellement, est sans doute insoluble : nous dirions volontiers que ce mot a trop d’étymologies supposées, et ni plus ni moins plausibles les unes que les autres, pour en avoir véritablement une ; en réalité, il faut y voir plutôt une dénomination purement symbolique, une sorte de « chiffre », si l’on veut, qui, comme tel, n’a pas besoin d’avoir une dérivation linguistique à proprement parler ; et ce cas n’est d’ailleurs pas unique, mais on pourrait en trouver de comparables dans d’autres traditions. Quant aux soi-disant étymologies, ce ne sont au fond que des similitudes phonétiques, qui, du reste, suivant les lois d’un certain symbolisme, correspondent effectivement à des relations entre diverses idées venant ainsi se grouper plus ou moins accessoirement autour du mot dont il s’agit ; mais ici, étant donné le caractère de la langue arabe (caractère qui lui est d’ailleurs commun avec la langue hébraïque), le sens premier et fondamental doit être donné par les nombres ; et, en fait, ce qu’il y a de particulièrement remarquable, c’est que par l’addition des valeurs numériques des lettres dont il est formé, le mot çûfî a le même nombre que El-Hekmah el-ilahiyah, c’est-à-dire « la Sagesse divine ». Le çûfî véritable est donc celui qui possède cette Sagesse, ou, en d’autres termes, il est el-ârif bi’ Llah, c’est-à-dire « celui qui connaît par Dieu », car Il ne peut être connu que par Lui-même ; et c’est bien là le degré suprême et « total » dans la connaissance de la haqîqah. (1)

(1) Dans un ouvrage sur le Taçawwuf, écrit en arabe, mais de tendances très modernes, un auteur syrien, qui nous connaît d’ailleurs assez peu pour nous avoir pris pour un « orientaliste », s’est avisé de nous adresser une critique plutôt singulière ; ayant lu, nous ne savons comment, eç-çûfiah au lieu çûfî (numéro spécial des Cahiers du Sud de 1935 sur L’Islam et l’Occident), il s’est imaginé que notre calcul était inexact ; voulant ensuite en faire lui-même un à sa façon, il est arrivé, grâce à plusieurs erreurs dans la valeur numérique des lettres, à trouver (cette fois comme équivalent d’eç-çûfî, ce qui est encore faux) el-hakîm el-ilahî¸sans du reste s’apercevoir que, un ye valant deux he, ces mots forment exactement le même total que el-hekmah el-ilahiyah ! Nous savons bien que l’abjad est ignoré de l’enseignement scolaire actuel, qui ne connaît plus que l’ordre simplement grammatical des lettres mais tout de même, chez quelqu’un qui a la prétention de traiter de ces questions, une telle ignorance dépasse les bornes permises…Quoi qu’il en soit, el-hakîm el-îlahi et el-hekmah el-ilahiyah donnent bien le même sens au fond ; mais la première de ces deux expressions a un caractère quelque peu insolite, tandis que la seconde, celle que nous avons indiquée, est au contraire tout à fait traditionnelle.

De tout ce qui précède, nous pouvons tirer quelques conséquences importantes, et tout d’abord celle-ci que le « çûfîsme » n’est point quelque chose de « surajouté » à la doctrine islamique, quelque chose qui serait venu s’y adjoindre après coup et du dehors, mais qu’il en est au contraire une partie essentielle, puisque, sans lui, elle serait manifestement incomplète, et même incomplète par en haut, c’est-à-dire quant à son principe même. La supposition toute gratuite d’une origine étrangère, grecque, perse ou indienne, est d’ailleurs contredite formellement par le fait que les moyens d’expressions propres à l’ésotérisme islamique sont étroitement liés à la constitution même de la langue arabe ; et s’il y a incontestablement des similitudes avec les doctrines du même ordre qui existent ailleurs, elles s’expliquent tout naturellement et sans qu’il soit besoin de recourir à des « emprunts » hypothétiques, car, la vérité étant une, toutes les doctrines traditionnelles sont nécessairement identiques en leur essence quelle que soit la diversité des formes dont elles se revêtent.

(…)

La transmission régulière de l’ « influence spirituelle » est ce qui caractérise essentiellement l’ « initiation », et même ce qui la constitue proprement, et c’est pourquoi nous avons employé ce mot plus haut pour traduire taçawwuf ; l’ésotérisme islamique, comme du reste tout véritable ésotérisme, est « initiatique » et ne peut être autre chose ; et, sans même entrer dans la question de la différence des buts, différence qui résulte d’ailleurs de celle même des deux domaines auxquels ils se réfèrent, nous pouvons dire que la « voie mystique » et la « voie initiatique » sont radicalement incompatibles en raison de leurs caractères respectifs. Faut-il ajouter encore qu’il n’y a en arabe aucun mot par lequel on puisse traduire même approximativement celui de « mysticisme », tellement l’idée que celui-ci exprime représente quelque chose de complètement étranger à la tradition islamique ?

La doctrine initiatique est, en son essence, purement métaphysique au sens véritable et original de ce mot ; mais, dans l’Islam comme dans les autres formes traditionnelles, elle comporte en outre, à titre d’applications plus ou moins directes à divers domaines contingents, tout un ensemble complexe de « sciences traditionnelles » ; et ces sciences étant comme suspendues aux principes métaphysiques dont elles dépendent et dérivent entièrement, et tirant d’ailleurs de ce rattachement et des « transpositions » qu’il permet toute leur valeur réelle, sont par là, bien qu’à un rang secondaire et subordonné, partie intégrante de la doctrine elle-même et non point des adjonctions plus ou moins artificielles ou superflues. Il y a là quelque chose qui semble particulièrement difficile à comprendre pour les Occidentaux, sans doute parce qu’ils ne peuvent trouver chez eux aucun point de comparaison à cet égard ; il y a eu cependant des sciences analogues en Occident, dans l’antiquité et au Moyen Age, mais ce sont là des choses entièrement oubliées des modernes, qui en ignorent la vraie nature et souvent n’en conçoivent même pas l’existence ; et, tout spécialement, ceux qui confondent l’ésotérisme avec le mysticisme ne savent quels peuvent être le rôle et la place de ces sciences qui, évidemment, représentent des connaissances aussi éloignées que possible de ce que peuvent être les préoccupations d’un mystique, et dont, par suite de l’incorporation au « çûfîsme » constitue pour eux une indéchiffrable énigme.

Telle est la science des nombres et des lettres, dont nous avons indiqué plus haut un exemple pour l’interprétation du mot çûfî, et qui ne se retrouve sous une forme comparable que dans la qabbalah hébraïque, en raison de l’étroite affinité des langues qui servent à l’expression de ces deux traditions, langues dont cette science peut même seule donner la compréhension profonde. Telles sont aussi les diverses sciences « cosmologiques » qui rentrent en partie dans ce qu’on désigne sous le nom d’ « hermétisme », et nous devons noter à ce propos que l’alchimie n’est entendue dans un sens « matériel » que par les ignorants pour qui le symbolisme est lettre morte, ceux-là mêmes que les véritables alchimistes du Moyen-Age occidental stigmatisaient des noms de « souffleurs » et de « brûleurs de charbon », et qui furent les authentiques précurseurs de la chimie moderne, si peu flatteuse que soit pour celle-ci une telle origine. De même, l’astrologie, autre science cosmologique, est en réalité tout autre chose que l’ « art divinatoire » ou la « science conjecturale » que veulent y voir uniquement les modernes ; elle se rapporte avant tout à la connaissance des « lois cycliques », qui joue un rôle important dans toutes les doctrines traditionnelles. Il y a d’ailleurs une certaine correspondance entre toutes ces sciences qui, par le fait qu’elles procèdent essentiellement des mêmes principes, sont, à certain point de vue, comme des représentations différentes » (René Guénon, L’ésotérisme islamique, Cahiers du Sud, 1947, pp. 153 – 154).

Nous pouvons encore citer Guénon, qui dans un autre texte, livra encore quelques vérités à cet égard :

« (…) Un autre fait qu’il est bon de signaler ici malgré sa moindre importance, vient encore corroborer ce que nous avons dit, c’est que les chiffres employés par les Européens sont partout connus comme chiffres arabes, quoique leur origine première soit en réalité hindoue, car les signes de numération employés originairement par les Arabes n’étaient autres que les lettres de l’alphabet elles-mêmes.

Si maintenant nous quittons l’examen des sciences pour celui des arts, nous remarquons que, en ce qui concerne la littérature et la poésie, bien des idées provenant des écrivains et des poètes musulmans, ont été utilisées dans la littérature européenne et que même certains écrivains occidentaux sont allés jusqu’à l’imitation pur et simple de leurs oeuvres. De même, on peut relever des traces de l’influence islamique en architecture, et cela d’une façon toute particulière au Moyen Age; ainsi, la croisée d’ogive dont le caractère s’est affirmé à ce point qu’elle a donné son nom à un style architectural, a incontestablement son origine dans l’architecture islamique, bien que de nombreuses théories fantaisistes aient été inventées pour dissimuler cette vérité. Ces théories sont contredites par l’existence d’une tradition chez les constructeurs eux-mêmes affirmant constamment la transmission de leurs connaissances à partir du Proche-Orient.

Ces connaissances revêtaient un caractère secret et donnaient à leur art un sens symbolique ; elles avaient des relations très étroites avec la science des nombres et leur origine première a toujours été rapportée à ceux qui bâtirent le Temple de Salomon.

Quoi qu’il en soit de l’origine lointaine de cette science, il n’est pas possible qu’elle ait été transmise à l’Europe du Moyen Age par un intermédiaire autre que celui du monde musulman. Il convient de dire à cet égard que ces constructeurs constitués en corporations qui possédaient des rites spéciaux, se considéraient et se désignaient comme étrangers en Occident, fût-ce dans leur pays natal, et que cette dénomination a subsisté jusqu’à nos jours, bien que ces choses soient devenues obscures et ne soient plus connues que par un nombre infime de gens.

Dans ce rapide exposé, il faut mentionner spécialement un autre domaine, celui de la philosophie, où l’influence islamique atteignit au Moyen Age une importance si considérable qu’aucun des plus acharnés adversaires de l’Orient ne saurait en méconnaître la force. On peut dire véritablement que l’Europe, à ce moment, ne disposait d’aucun autre moyen pour arriver à la connaissance de la philosophie grecque. Les traductions latines de Platon et d’Aristote, qui étaient utilisées alors, n’avaient pas été faites directement sur les originaux grecs, mais bien sur des traditions arabes antérieures, auxquelles étaient joints les commentaires des philosophes musulmans contemporains, tel qu’Averroès, Avicenne, etc.

La philosophie d’alors, connue sous le nom de scolastique, est généralement distinguée en musulmane, juive et chrétienne. Mais c’est la musulmane qui est à la source des deux autres et plus particulièrement de la philosophie juive, qui a fleuri en Espagne et dont le véhicule était la langue arabe, comme on peut le constater par des oeuvres aussi importantes que celles de Moussa-ibn-Maimoun qui a inspiré la philosophie juive postérieure de plusieurs siècles jusqu’à celle de Spinoza, où certaines de ses idées sont encore très reconnaissables.

Mais il n’est pas nécessaire de continuer l’énumération de faits que tous ceux qui ont quelque notion de l’histoire de la pensée connaissent. Il est préférable d’étudier pour terminer d’autres faits d’un ordre tout différent, totalement ignorées de la plupart des modernes qui, particulièrement en Europe, n’en ont pas même la plus légère idée ; alors qu’à notre point de vue ces choses présentent un intérêt beaucoup plus considérable que toutes les connaissances extérieures de la science et de la philosophie. Nous voulons parler de l’ésotérisme avec tout ce qui s’y rattache et en découle en fait de connaissance dérivée, constituant des sciences totalement différentes de celles qui sont connues des modernes.

En réalité, l’Europe n’a de nos jours rien qui puisse rappeler ces sciences, bien plus, l’Occident ignore tout des connaissances véritables telles que l’ésotérisme et ses analogues, alors qu’au Moyen Age il en était tout autrement ; et, en ce domaine aussi, l’influence islamique à cette époque apparaît de la façon la plus lumineuse et la plus évidente. Il est d’ailleurs très facile d’en relever les traces dans des oeuvres aux sens multiples et dont le but réel était tout autre que littéraire.

Certains Européens ont eux-mêmes commencé à découvrir quelque chose de ce genre notamment par l’étude qu’ils ont faite des poèmes de Dante, mais sans arriver toutefois à la compréhension parfaite de leur véritable nature. Il y a quelques années, un orientaliste espagnol, Don Miguel Asin Palacios, a écrit un ouvrage sur les influences musulmanes dans l’oeuvre de Dante et a démontré que bien des symboles et des expressions employées par le poète, l’avaient été avant lui par des ésotéristes musulmans et en particulier par Sidi Mohiyddin-ibn-Arabi. Malheureusement, les remarques de cet érudit n’ont pas montré l’importance des symboles mis en oeuvre.

Un écrivain italien, mort récemment, Luigi Valli, a étudié un peu plus profondément l’oeuvre de Dante et a conclu qu’il n’a pas été seul à employer les procédés symboliques utilisés dans la poésie ésotérique persane et arabe; au pays de Dante et parmi ses contemporains, tous ces poètes étaient membres d’une organisation à caractère secret appelée “Fidèles d’Amour” dont Dante lui-même était l’un des chefs. Mais lorsque Luigi Valli a essayé de pénétrer le sens de leur “langage secret”, il lui a été impossible à lui aussi de reconnaître le véritable caractère de cette organisation ou des autres de même nature constituées en Europe au Moyen Age.

La vérité est que certaines personnalités inconnues se trouvaient derrière ces associations et les inspiraient ; elles étaient connues sous différents noms, dont le plus important était celui de ” Frères de la Rose-Croix”. Ceux-ci ne possédaient point d’ailleurs de règles écrites et ne constituaient point une société, ils n’avaient point non plus de réunions déterminées, et tout ce qu’on peut en dire est qu’ils avaient atteint un certain état spirituel qui nous autorise à les appeler “soufis” européens, ou tout au moins mutaçawwufin parvenus à un haut degré dans cette hiérarchie. On dit aussi que ces “Frères de la Rose-Croix” qui se servaient comme “couverture” de ces corporations de constructeurs dont nous avons parlé, enseignaient l’alchimie et d’autres sciences identiques à celles qui étaient alors en pleine floraison dans le monde de l’Islam. A la vérité, ils formaient un anneau de la chaîne qui reliait l’Orient à l’Occident et établissaient un contact permanent avec les soufis musulmans, contact symbolisé par les voyages attribués à leur fondateur légendaire.

Mais tous ces faits ne sont pas venus à la connaissance de l’histoire ordinaire qui ne pousse pas ses investigations plus loin que l’apparence des faits, alors que c’est là, peut-on dire, que se trouve la véritable clef qui permettrait la solution de tant d’énigmes qui autrement resteraient toujours obscures et indéchiffrables ».

(René Guénon, Apercus sur l’ésotérisme islamique et le taoisme, publié originellement dans la revue El Marifah, et traduit de l’arabe pour être publié dans la revue Etudes Traditionnelles, en 1950).

Pour ceux qui aimeraient en savoir plus sur la science des lettres et l’alchimie en Islam, il y a les travaux et conférences du chercheur Pierre Lory.


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