L’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî et l’esprit critique dans les sciences philosophiques et mathématiques

L’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî (m. 1111), qui était un grand savant musulman, formé à la théologie, aux religions comparées, au droit (notamment shafiite), aux fondements de la religion (ussûl ud-dîn), aux fondements du droit (ussûl ul fiqh), à la logique, à l’exégèse qurânique, à l’astronomie, aux mathématiques, au tasawwuf, à l’histoire des salafs et des khalafs, ainsi que probablement à la médecine (d’où il puise de nombreuses analogies pour aborder d’autres disciplines), il s’intéressa aussi durant quelques années à la philosophie, lisant les écrits les plus connus qui circulaient à son époque. Etant formé donc à la théologie, à la philosophie, aux sciences et à la métaphysique (et au tasawwuf), il écrivit peu avant sa mort, son ouvrage Al-Munqidh min al-Dalal (La délivrance de l’erreur) dans lequel il aborde son parcours intellectuel et spirituel, et traite de l’épistémologie et des théories de la connaissance, et donc des voies menant à la certitude. Dans ce cadre, il indique aussi les erreurs et les écueils dans lesquels tombent de nombreuses personnes. Dans la 3ème partie, au chapitre 2, il dit ainsi des mathématiques, de la philosophie et de l’astronomie : « Les mathématiques

Elles comprennent : l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie. Elles n’ont aucun rapport, positif ou négatif, avec les questions religieuses. Elles traitent plutôt d’objets soumis à la preuve, irréfutables une fois compris et connus. Mais elles présentent un double risque.

a) Premier risque

L’étudiant en mathématiques est frappé par cette science exacte, par la force convaincante de ses preuves. Il étend alors cette excellente opinion à l’ensemble des disciplines philosophiques et généralise, à leur avantage, la clarté et la solidité des preuves mathématiques. Aussi, lorsqu’il entend reprocher aux mathématiciens d’être hérétiques, négateurs, dédaigneux de la Révélation, il rejette les vérités admises jusque-là par conformisme.

« Si la foi était vraie, se dira-t-il, comment ces savants mathématiciens ne l’auraient-ils point reconnue ? Or en prétend qu’ils sont hérétiques et irréligieux. La vérité consiste donc à rejeter et à nier les croyances religieuses ». Que de gens ont perdu la vraie foi pour ce simple raisonnement.

On leur objectera la spécialisation du technicien. Le juriste (fıqh), le scolastique n’est pas nécessairement un bon médecin, et l’ignorant en métaphysique ne l’est pas forcément en grammaire. Toute technique a ses experts sans rivaux, ignorants et stupides dans d’autres domaines. Les Mathématiques des Anciens sont fondées sur la preuve ; leur Théodiciée, sur la conjecture. Mais on ne peut le savoir que par l’expérience.

Malheureusement ces considérations échappent à ceux qui ne tiennent leur foi que du conformisme. Au contraire, ils persistent dans leur bonne opinion de toutes les disciplines philosophiques, poussés qu’ils sont par la passion, l’ironie négatrice et le désir de jouer aux beaux-esprits.

Le risque est considérable. En conséquence, il convient de blâmer les mathématiciens. Quoique sans rapport avec la religion, les Mathématiques sont au fondement des autres sciences. Celui qui les étudie risque donc la contagion de leurs vices. Peu s’en occupent sans échapper au danger de perdre la foi.

b) Deuxième risque

C’est celui qui provient du Musulman ignorant. Pensant qu’il faut défendre la foi en rejetant toute « Philosophie » (1), il refuse toutes les sciences, allant jusqu’à nier leurs explications des éclipses de soleil ou de lune, qu’il prétend contraires à la Révélation. Ces propos, revenant aux oreilles d’un homme instruit par la preuve apodictique, ne le font pas douter de celle-ci, mais (plutôt) des bases de l’Islâm, qu’il croit alors fondé sur l’ignorance et la méconnaissance des preuves apodictiques. Cela ne peut que l’ancrer dans son amour pour la philosophie et la haine de l’Islâm.

Ceux qui croient défendre l’Islâm en rejetant les sciences philosophiques, lui causent, en réalité, le plus grand tort. La Révélation n’a d’attitude ni affirmative, ni négative dans ce domaine, et ces sciences ne s’opposent nullement à la religion.

Le Prophète Muhammad (‘alayhî salâm) a dit : « Le soleil et la lune sont deux des signes divins. Ils ne s’éclipsent ni pour la mort, ni pour la naissance de personne. Qu’en voyant cela, notre recours soit dans l’invocation d’Allâh et la prière ». En quoi ces paroles entraînent-elles le rejet de l’arithmétique, qui calcule la marche du soleil et de la lune, leur conjonction ou leur opposition ? Citera-t-on ces mots apocryphes de Muhammad qui ne se trouvent pas dans les recueils authentiques : « Lorsqu’Allâh apparaît, dans tout son éclat, à quelque chose, celle-ci se soumet aussitôt » ?

Et voilà les deux risques que peuvent présenter les Mathématiques ».

Encore aujourd’hui, nous voyons aussi bien des religieux comme de non-religieux (dont de nombreux athées) commettre ce genre de confusions conceptuelles et de raisonnements fallacieux, dans les débats qui les opposent, ou dans les explications qu’ils donnent pour justifier leur « foi » ou leur « incroyance ».


Notes :

(1) A son époque, la Philosophie comprenait aussi généralement les disciplines comme la Politique, l’Astronomie et les Mathématiques.


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