Depuis plusieurs décennies, les médias et thèses relayées par les réseaux suprémacistes sionistes s’adonnent à des campagnes de haine et de diabolisation par une désinformation systémique de tout ce qui touche à l’Islam, aux Arabes et aux relations judéo-arabes ou judéo-islamiques depuis les premiers temps de la civilisation musulmane. Or, un examen critique et attentif révèle leur supercherie, en ce qui concerne les premiers temps de l’Islam sous l’ère prophétique et des Califes bien-guidés, – là où les générations ultérieures seront plus complexes et nuancées de part et d’autre dans les relations intercommunautaires ou interethniques -.
Dans les sources juives, l’historien Shelomo Dov Goitein (1900–1985) dans son œuvre A Mediterranean Society (6 volumes, entre 1967 et 1993), bien qu’il parle beaucoup de l’époque fatimide, y discute aussi les fondements juridiques posés par les premiers Califes de l’Islam, et dans son ouvrage Jews and Arabs: Their Contacts Through the Ages (1955) il analyse la transition entre le judaïsme et l’Islam primitif. Goitein souligne que pour les Juifs de l’époque, l’expansion arabo-musulmane fut souvent vécue comme une libération par rapport à l’oppression byzantine. En page 62 il écrit : « Pour les Juifs d’Orient, la conquête arabe ne fut pas une invasion d’étrangers, mais un changement de maîtres qui apporta une libération immédiate des persécutions byzantines (…). Les Juifs ne se contentèrent pas de saluer les conquérants arabes comme des libérateurs ; dans de nombreux cas, ils les aidèrent activement… À Jérusalem, après avoir été bannis pendant 5 siècles par les Romains et les Byzantins, ils furent autorisés par ‘Umar à revenir et à s’installer », Musulmans aidés aussi par des Chrétiens et des Juifs en Andalousie, en Égypte, en Syrie, en Irak et en Palestine. Il dépeint Abû Bakr et ‘Umar comme les architectes de la Dhimma (le statut de « citoyen protégé »). Il cite notamment le Pacte d’Umar comme la base de la coexistence pacifique. Il voit dans la personnalité de ‘Umar une figure pragmatique qui a permis aux Juifs de revenir s’installer à Jérusalem après 500 ans d’interdiction byzantine. Concernant ‘Uthmân, il note que c’est sous son califat que les structures économiques du futur empire commencent à se stabiliser, facilitant le commerce juif transrégional. Sur ‘Alî, il s’y intéresse principalement à travers le prisme de la piété et de l’éthique, voyant en lui une sorte d’incarnation de la sagesse biblique et rabbinique, soulignant une « atmosphère spirituelle commune » au 7e siècle. Dans son Jews and Arabs: Their Contacts Through the Ages (éd. Schocken Books, 1955), au chapitre 5 « The Legal Status of Jews in the Islamic World » il explique comment la politique de ‘Umar a défini les relations pacifiques judéo-islamiques pour les 1000 ans à suivre. Dans A Mediterranean Society (Vol. 5, pp. 11-18, « The Historical Background »), il évoque notamment l’entrée du Calife ‘Umar à Jérusalem en 638, un moment fondateur dans l’histoire des 3 communautés et religions abrahamiques ainsi dans l’œuvre de Goitein, car elle illustre ce qu’il appelle la « symbiose judéo-arabe ». Pour lui, cet événement marque la fin de l’exclusion des Juifs de leur ville sainte par les Byzantins. Il s’appuie sur un document exceptionnel trouvé dans la Geniza (une cache de manuscrits dans une synagogue du Caire), une lettre de la communauté juive de Jérusalem qui relate la tradition orale de l’arrivée d’Umar : « Selon ce texte, lorsque ‘Umar a pris la ville, il a demandé aux Juifs de l’aider à identifier l’emplacement exact du Temple de Salomon (l’esplanade du Rocher), qui avait été transformé en dépotoir par les Byzantins pour humilier les Juifs ». Difficile à dire si cela était une rumeur propagée par certains Juifs pour renforcer un sentiment anti-byzantin ou anti-chrétien, ou si cela était réellement le cas, sachant que nombre de dirigeants byzantins étaient connus pour leurs injustices et leurs persécutions, pas seulement contre les Juifs, mais aussi contre les Chrétiens issus d’autres courants religieux. Dans son ouvrage Jews and Arabs: Their Contacts Through the Ages (1955, pp. 62-63), il commente l’installation juive à Jérusalem sur la décision de ‘Umar Ibn Al-Khattâb : « La tradition juive locale rapporte qu’Umar a autorisé 70 familles de Tibériade à s’installer à Jérusalem. C’est à ce moment précis que commence ce que j’appelle la période de la “symbiose”, où le destin des Juifs s’est lié organiquement à l’essor de l’Islam ». Goitein souligne selon lui 3 points cruciaux sur le comportement de ‘Umar selon les sources juives :
- La protection (dhimma) : ‘Umar est présenté comme un souverain juste qui garantit la sécurité des lieux de culte, la vie et les biens des minorités religieuses. Goitein cite souvent le fait que ‘Umar a refusé de prier à l’intérieur du Saint-Sépulcre pour ne pas que ses partisans transforment l’église en mosquée, un geste que Goitein interprète comme une volonté de maintenir le pluralisme religieux.
- Le retour à Jérusalem : ‘Umar est perçu comme le « nouveau Cyrus » (le roi perse qui avait permis le retour d’exil à Babylone). Il écrit : « Sous les premiers Califes, et particulièrement ‘Umar, les Juifs ont retrouvé une place légale et physique dans leur ville sainte, chose que la Chrétienté leur refusait depuis des siècles ».
- Sous l’angle de l’aspect administratif, Goitein note que ‘Umar a confié à des Juifs des rôles de guides et de gardiens de l’esplanade, car ils connaissaient mieux que quiconque la topographie sacrée de la ville.
Sur sa thèse de la « Symbiose Judéo-Arabe », il affirme que sous les premiers Califes, il n’y avait pas de barrière culturelle stricte. Il décrit une symbiose où les Juifs ont adopté la langue arabe tout en conservant leur identité, un processus amorcé dès le califat de ‘Umar. Il relate, en se basant sur d’anciennes sources juives que « ‘Umar est honoré pour avoir respecté nos synagogues et nos droits, permettant la liberté de culte et la protection de nos communautés ». Et sur ‘Alî, les sources juives le dépeignaient ainsi : « ‘Ali est mentionné comme un dirigeant qui respectait les lois et les droits des minorités. Il veillait à la justice et à la protection des communautés non-musulmanes sous son autorité ». Il en ressort que : « Les premiers califes, y compris ‘Alî, ont maintenu le principe de la Dhimma (protection). Pour les minorités religieuses, cette période était perçue comme une ère de “loi et d’ordre” après le chaos des guerres byzantino-perses ». Goitein relate (pp. 64-66) : « (…) ‘Alî est souvent cité dans la littérature judéo-arabe tardive comme un modèle de sagesse et de rectitude. Son règne, bien que court et troublé, a laissé l’image d’un dirigeant qui cherchait à appliquer une justice universelle ».
Pour Goitein, l’Islam est une religion de civilisation. Il ne séparait pas la foi musulmane de la réussite sociale et économique de la Méditerranée. Il a consacré sa vie à prouver que le conflit moderne est une anomalie historique par rapport à la longue période de collaboration qu’il a documentée dans la Geniza du Caire. Il voyait en Muhammad un génie religieux capable de transformer une société tribale en une communauté spirituelle universelle. Il admirait aussi la langue arabe qu’il considérait comme l’outil parfait de la pensée logique et scientifique. Dans le Volume 1 de A Mediterranean Society, il démontre que sous le califat, un marchand juif et un marchand musulman partageaient les mêmes valeurs, le même droit commercial et la même vision du monde. A ses yeux, les Musulmans étaient des libérateurs, en tout cas pour les minorités (juives, chrétiennes et autres) persécutées par le pouvoir byzantin. Sur la Pax Islamica, il pensait que le califat (notamment sous ‘Umar et ‘Alî) avait apporté une stabilité et une liberté de circulation sans précédent, permettant au judaïsme de s’épanouir comme jamais auparavant. Sur la justice sociale, il louait la simplicité et le sens de la justice des premiers dirigeants arabes, qu’il opposait à la bureaucratie complexe et souvent oppressive des empires chrétiens. En effet, il dit dans Jews and Arabs: Their Contacts Through the Ages, Schocken Books, 1955) : « L’Islam était, pour ainsi dire (…) une religion qui mettait l’accent sur la responsabilité individuelle de l’homme devant Dieu, simplifiant le dogme et le rituel, et balayant les complexités théologiques des églises chrétiennes de l’époque (p. 36). Pour les populations locales, et particulièrement pour les Juifs et les courants chrétiens persécutées, la conquête arabe ne fut pas une invasion d’étrangers, mais un changement de maîtres qui apporta une libération immédiate de l’oppression religieuse byzantine (p. 62) (…). Ce que nous trouvons dans les documents de la Geniza, ce n’est pas seulement une influence de l’arabe sur le juif, mais une véritable symbiose judéo-arabe. Les Juifs ne parlaient pas seulement l’arabe, ils pensaient en arabe et partageaient avec leurs voisins musulmans une vision du monde, des valeurs sociales et même des formes de piété commune » (p. 70). La langue arabe est devenue l’instrument parfait de la raison. Elle a permis de relier l’Espagne à l’Inde dans un seul espace intellectuel. Pour les Juifs de l’époque, l’arabe n’était pas la langue du conquérant, mais la langue de la science, de la philosophie et de la poésie » (p. 127) (…). Les premiers dirigeants de l’Islam, de ‘Umar à ‘Alî, ont instauré un système où la justice n’était pas un privilège de caste, mais un droit garanti par la Loi divine. Ce sens de la justice sociale et de la protection des faibles (les dhimmis) a permis à la société méditerranéenne de connaître une prospérité sans précédent » (p. 278). Il insiste sur le fait que ces citations ne sont pas des opinions abstraites, mais des conclusions tirées de l’analyse de milliers de lettres privées (Geniza du Caire) où les gens de l’époque expriment leur réalité quotidienne sous le califat.
