Bien que les rigoristes, les négateurs ou les littéralistes aient tendance à voir l’enfer comme une demeure de vengeance à prendre au sens physique et littéral, ce n’est pas là la vision des maîtres spirituels, de nombreux philosophes ou théologiens pour qui la demeure de l’Enfer est chose plus subtile. La célèbre parole d’Ibn ‘Abbâs illustre d’ailleurs ceci, à savoir que les réalités du Paradis et de l’Enfer diffèrent fondamentalement de celles de ce bas-monde, malgré les noms identiques pour les décrire. Cette parole authentifiée, rapportée notamment par Al-Bayhaqî ainsi qu’At-Tabarî et Ibn Kathîr dans leur Tafsîr : « Il n’y a rien dans ce monde de ce qui se trouve au Paradis, si ce n’est les noms ». Il y a donc dans leur nature, leur expérience et leur degré d’existence, une différence fondamentale, même si la similitude des noms indique une certaine analogie possible dans leurs qualités (agréables ou désagréables) par rapport à ce que l’on vit et ressent ici-bas. Cela rejoint aussi le Hadith Qudsi rapporté par Muslim dans son Sahih n° 2824 et 2825 selon Abû Hurayra, confirmant que l’Au-delà diffère fondamentalement de la vie terrestre. Allâh y décrit avoir préparé pour Ses serviteurs vertueux des délices inimaginables, transcendant toute expérience sensorielle ou intellectuelle humaine : « Allâh, le Très-Haut, le Glorieux, a dit : « J’ai préparé pour Mes pieux serviteurs ce qu’aucun œil n’a jamais vu, aucune oreille n’a jamais entendu, aucun cœur humain n’a jamais perçu, sans que cela soit attesté par le Livre d’Allâh ». Il a ensuite récité (le verset qurânique) : « Aucune âme (humaine) ne connait la joie (et le bienfait dans toute sa profondeur et réalité) qui leur a été réservér (au Paradis) en récompense de leurs (bonnes) œuvres » (Qur’ân 32, 17) ». De même, Allâh dit : « Voici la description (symbolique) du Paradis qui a été promis aux pieux: il y aura là des ruisseaux d´une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d´un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d´un vin délicieux à boire, ainsi que des ruisseaux d´un miel purifié. Et il y a là, pour eux, des fruits de toutes sortes, ainsi qu´un pardon de la part de leur Seigneur » (Qur’ân 47, 15).
Ainsi, c’est une vision spirituelle qu’il faut avoir de l’Enfer (en tant que Feu purificateur des péchés et des scories) comme du Paradis (où la Paix et la Pureté y règnent en maître). Allâh dit : « Ô vous qui croyez ! Entrez tous dans la Paix » (Qur’ân 2, 208) ; « Le séjour de la Paix leur est destiné auprès de leur Seigneur en récompense de leurs (belles) actions [sur terre] » (Qur’ân 6, 127). C’est-à-dire, qu’ici-bas, la personne qui ne s’abandonne pas au Divin (l’un des sens du mot « islam »), en pacifiant son âme et en cultivant la paix (à la fois intérieure et extérieure, envers soi-même comme à l’égard des autres et du Divin), connait déjà en quelque sorte un « état infernal » et « infra-humain », et la direction qu’elle prend dans sa vie et ses aspirations se reflétera dans sa destination finale post-mortem, comme conséquences de ses propres actions ici-bas, même si, in fine, la Miséricorde divine transcendera et embrassera toute chose : « Et Ma Miséricorde, Ma Compassion et Mon Amour rayonnant embrassent, englobent et transcendent toute chose » (Qur’ân 7, 156). L’imâm du Salaf ‘Abdullâh Sahl Al-Tustarî (m. 283 H), juriste, muhaddith, exégète, poète, grammairien, logicien, théologien et Sûfi a dit dans son Tafsîr (au verset 7/156) : « Elle les a embrassés à l’origine lorsqu’Il les a créés, et elle les embrassera à la finalité (à la fin des temps) ». Abû Nu’aym dans Hilyat al-Awliyâ’ rapporte de lui ce propos : « Le gnostique n’est pas véritablement gnostique tant qu’il n’est pas miséricordieux envers toutes les créatures, tel le soleil qui brille aussi bien sur l’homme de bien que sur le débauché ». Mais, pour les personnes qui n’ont pas entrepris cette démarche de purification et de connaissance sacrée ici-bas, devront le faire dans l’Au-delà, au sein de la demeure de la Géhenne, dont les affres mentionnées évoquent le caractère « ténébreux » de l’ego et de ce qui est « craint » ici-bas comme souffrances, tandis que ceux qui ont entrepris ce processus de pureté ici-bas, eux, connaitront « directement » la nature lumineuse du Paradis, reflet de la pureté de l’âme, une fois purifiée et débarrassée de ses vices intérieurs (comme l’orgueil, l’ignorance volontaire, l’hypocrisie, la cruauté, l’injustice, l’idolâtrie et le culte de l’ego, etc.).
Pour le théologien, juriste, exégète, muhaddith, logicien, imâm et Sûfi Jalâl ud-Dîn Rûmî (m. 672 H/1273), le Feu de l’Enfer est le symbole du feu purificateur, un remède visant à corriger et dissiper l’orgueil de ceux qui refusaient la Vérité et le Bien sur terre. Il dit dans son Fîhi mâ fîhi (chapitre 55) : « Ceux qui vivent en Enfer y sont plus heureux qu’ils ne le seraient dans ce monde, car en Enfer leur conscience se tourne enfin vers Allâh (Dieu), tandis que dans ce monde ils L’oubliaient. Rien n’est plus doux que la Conscience du Divin. Le feu n’est là que pour brûler ce qui faisait écran entre l’âme et son Créateur [c’est-à-dire l’ego, l’âme rebelle] », car en effet, la conscience de la Vérité libère des souffrances de l’ignorance et de l’illusion d’une certaine manière, et pour les bienheureux qui pourront contempler directement la Beauté divine, ce sera l’extase (spirituelle) suprême. Et dans son Mathnâwî (Livre 4) il disait :
« La Correction (Punition) divine n’est pas causée par la rancœur ou la vengeance. C’est comme le médecin qui brûle une plaie avec un fer rouge : ce feu n’est pas là par haine pour le malade, mais pour repousser la maladie et raviver la santé. L’Enfer lui-même est un lieu de guérison pour l’ignorant. Le feu est un remède pour celui qui a refusé la lumière de la raison, [car] il consume les voiles de l’égoïsme et de l’orgueil afin que l’or pur de l’âme soit enfin séparé de la scorie. Quand l’âme sortira de ce bain de feu, purifiée et lavée, elle reconnaîtra que cette correction était, en vérité, une miséricorde cachée ».
Nombreux sont les exégètes et théologiens musulmans qui aboutirent à la même conclusion, non seulement à travers leur expérience et leur dévoilement de nature spirituelle, mais aussi par leur lecture du Qur’ân à travers l’approche grammaticale et linguistique des versets et de leurs implications métaphysiques via une transposition logique, à l’instar d’Al-Shaykh Al-Akbar Ibn ‘Arabî (m. 638 H/1240) comme nous l’avons vu avec sa notion de « Miséricorde universelle » (al-Rahma al-wâsi’a) tirée directement du Qur’ân. L’imâm Sadr ud-Dîn al-Qûnawî (m. 673 H/1274) pour qui l’Être divin étant le Bien absolu, le mal et la souffrance ne sont que des manques temporaires de lumière, qui se dissiperont au bout de leur processus pour laisser place à la Miséricorde et à la félicité à la fin du cycle cosmique, tout retournant à la source du Bien pur. L’imâm ‘Abd ar-Razzâq al-Qâshânî (m. 730 H/1329) dans son Tafsîr, qui dans son commentaire des versets sur l’Enfer, affirme que la Correction divine (« châtiment ») a une fonction purement médicinale, et une fois les scories de l’ego brûlées, la douleur cesse et fait place à une forme de béatitude naturelle pour les damnés. L’imâm Fakhr ud-Dîn ‘Irâqî (m. 688 H/1289), grand poète et exégète persan, qui dans ses Lama’ât (Les Éclairs), utilise la poésie pour clamer que le Feu de l’Enfer n’est rien d’autre que l’Amour divin mal compris par l’âme rebelle, et que lorsque l’âme accepte enfin cet amour (le contact direct avec Al-Haqq, mettant fin aux illusions de l’ego), le feu de la Correction divine se transforme instantanément en feu de l’extase (spirituelle). L’imâm ‘Aziz ud-Dîn al-Nasâfî (m. vers 700 H/1300), poète, exégète et maître spirituel d’Asie centrale, auteur du Kitâb al-Insân al-Kâmil, professait une vision cyclique de l’âme, où pour lui, l’Enfer est un état de stagnation ou de régression spirituelle selon une période temporaire, mais in fine, aucune âme ne peut rester éternellement coupée de l’Absolu car l’Attraction divine finit par élever et purifier toutes les créatures à travers les âges (ce que laisse entendre le Texte qurânique). L’imâm Mullâ Sadrâ Shirâzî (m. 1050 H/1640), dans son Tafsîr et dans son œuvre Asfâr, il conclut que la nature profonde de chaque créature aspire au bien, que la souffrance (qui est « contre-nature ») ne peut pas durer éternellement, qu’à la fin, la nature originelle de l’âme (Fitra) triomphe et s’adapte à son environnement, transformant le « châtiment » en « apaisement ». L’imâm et exégète ’Abdul ‘Aziz al-Dabbâgh (m. vers 1142 H/1720), célèbre saint marocain de Fès (dont les paroles sont consignées dans le livre Al-Ibrîz) professait que la souffrance et la douleur liés au Feu de la Géhenne finiraient par être retirées aux damnés par la Grâce divine ; les habitants de l’Enfer finiront par ne plus éprouver de « tourment ».
Ces exégètes de la période classique – et chaque génération de savants à travers l’histoire de l’Islam a compté des théologiens et métaphysiciens tenant cet avis -, n’ont fait que perpétuer une tradition qui remontait aux imâms du Salaf. Par exemple l’imâm et exégète ‘Abdullâh Sahl al-Tustarî (m. 283 H/896) affirmait que la Miséricorde du Prophète Muhammad (ﷺ) enveloppe toutes les créatures, y compris les non-musulmans et les pécheurs, car il est envoyé comme « miséricorde et amour rayonnant pour les mondes » (Qur’ân 11, 107), et dans son Tafsîr des versets sur la Géhenne, il soutient qu’au Jour du Jugement, l’intercession (Shafâ’a) du Prophète (ﷺ) s’étendra si loin qu’elle touchera même des communautés qui ne l’ont pas suivi formellement dans ce monde, en raison de l’Alliance originelle (Mithâq) que chaque âme a contractée avec Allâh avant la création. L’imâm Al-Junayd (m. vers 298 H/910) quant à lui – apprécié et faisant autorité selon l’unanimité de tous les savants sunnites traditionnels aussi bien concernant les sciences exotériques qu’ésotériques -, fait état de la doctrine du retour à l’état originel, en lien avec le Fanâ’ (l’extinction de l’ego) et du retour au Mithâq (l’Alliance originelle), qui sont puisées du Qur’ân et de l’expérience spirituelle. Avant d’exister sur Terre sous différentes religions, toutes les âmes ont répondu « Oui » (Balâ) à la question d’Allâh : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? » (Qur’ân 7, 72) reconnaissant ainsi la Vérité pure. Sa doctrine métaphysique implique que la fin des temps est un « retour au point de départ » puisque toutes les âmes appartenaient originellement à Allâh dans la félicité de ce pacte, le « châtiment du Feu » ne peut être qu’un état transitoire de séparation, et non une fin absolue pour les créatures issues de ce Souffle divin. Pour l’imâm Al-Hakîm At-Tirmidhî (m. vers 320 H/932) lui aussi perçu par une autorité par de nombreux savants sunnites ultérieurs (dont Ibn Taymiyya, Ibn Al-Qayyîm, Ibn Kathîr, Ad-Dhahabî et Ibn Rajab al-Hanbalî), il met l’accident sur la prédominance absolue de la Miséricorde divine en concordance avec le Qur’ân et le Hadith qudsî (rapporté notamment par Al-Bukharî et Muslim dans leur Sahîh). Dans ses ouvrages comme Khatm al-Awliyâ’ (Le Sceau des saints) ou Nawâdir al-Ussûl (un recueil de ahadiths prophétiques), il insiste sur le fait que l’Attribut divin de la Miséricorde (al-Rahma) est antérieur et supérieur à celui de la Rigueur divine (al-Ghadab). Il explique par ailleurs que le Feu de l’Enfer a pour but de « purifier » et non de faire souffrir éternellement pour le plaisir de punir. Pour lui, la Création entière procède de la Miséricorde, et par conséquent, le dénouement final de la Création doit retourner à la Miséricorde (retournant à sa Source originelle). Pour les imâms du Salaf Abû Bakr al-Shiblî (m. 334 H/946) et Dhu-l-Nûn al-Misrî (m. 245 H/859) – faisant autorité pour les grands imâms sunnites de la période classique -, qui s’exprimaient principalement par des sentences spirituelles (shatahât) ou des prières plutôt que par de longs traités , ils manifestaient une telle compassion pour l’humanité dans leur ensemble qu’ils priait Allâh de remplir l’Enfer de leur propre corps afin qu’aucun humain – musulman ou non – n’ait à y entrer, prières prononcées aussi par d’autres grands maîtres comme Abû Yâzid al-Bistâmî (m. 261 H/874) et Abû al-Hassân al-Kharqânî (m. 425 H/1033) – eux aussi très appréciés des sunnites orthodoxes et traditionnels -, comme par exemple celle-ci : « Ô Mon Dieu, si dans Ta prescience Tu as prévu de châtier des créatures par le Feu, agrandis mon corps au Jour du Jugement afin qu’il remplisse l’Enfer à lui seul, et qu’il n’y ait plus de place pour personne d’autre ». Leurs sentences spirituelles soulignent que la Majesté divine absorbe toutes les rébellions humaines, et que face à l’Immensité divine, les mécréances ou les erreurs théologiques des êtres humains ne sont que des illusions éphémères qui seront consumées par la réalité de la Vérité (Al-Haqq), ouvrant la voie à une forme de salut ou de cessation du châtiment pour tous.
Les savants Ibn Al-Qayyîm et Ibn Taymiyya étaient aussi du même avis, même s’ils ne sont pas arrivés à cette conclusion par la même approche. Ibn Al-Qayyim dans son ouvrage Hadi al-Arwah ila Bilad al-Afrah (Guide des âmes vers les contrées de la joie) écrit notamment ceci : « Le Feu purifie l’âme de ses souillures, de ses impuretés et de sa corruption. L’Enfer est donc la demeure de la purification, le lieu où sont lavées les saletés de ceux qui n’ont pas su purifier leur âme dans ce monde par la foi et les bonnes actions ». Dans son Zâd al-Ma’ad il dit : « Allâh a créé 2 types de demeures de guérison : une demeure immédiate dans ce monde — qui est la repentance et les bonnes actions — et une demeure différée — qui est l’Enfer. Celui qui ne se purifie pas de ses maladies spirituelles ici-bas par le remède de la foi doit nécessairement être purifié par le feu de la Géhenne, afin que sa nature redevienne saine ». Dans son Shifâ al-Alil il écrit : « Les châtiments divins découlent de Sa Sagesse et de Sa Miséricorde, ils ne proviennent pas d’une colère vindicative ou d’un désir de vengeance, comme c’est le cas pour les créatures entre elles. Le Seigneur châtie (ou corrige) pour soigner et non pour se venger, afin d’extraire les impuretés de l’âme jusqu’à ce qu’elle soit débarrassée de sa crasse ». Enfin dans son Miftah Dar as-Sa’adah il dit : « Le Paradis est la demeure de la pureté absolue, aucun atome de souillure ne peut y entrer. Si l’âme arrive devant Allâh chargée de péchés et d’impuretés, la Sagesse divine refuse qu’elle côtoie les âmes pures. L’Enfer devient alors une nécessité absolue, une forge où l’on fait fondre le fer pour en retirer les scories. Dès que le feu a consommé l’impureté, le châtiment s’interrompt car sa raison d’être a disparu ».
Pour son maître Ibn Taymiyya, on lit ceci dans son Ar-Radd ‘ala man qala bi-fana al-Jannah wa an-Nar : « Le châtiment (de l’Enfer) n’a pas été légiféré par pure vengeance ou pour le simple plaisir de faire souffrir, mais il a été institué pour la miséricorde des créatures, afin de réformer les âmes et de les purifier de la corruption. C’est pour cela que la punition ressemble aux remèdes amers qu’un médecin administre à un malade pour extraire la maladie (…). La punition est un moyen (Wasilah) et non une finalité en soi (Ghayah). Ce qui est une fin en soi, c’est le bien, la miséricorde et la réforme (intérieure et saine). Le mal et le châtiment ne sont introduits que de manière secondaire (et contingente), pour détruire un mal plus grand ou pour obtenir un bien supérieur ».
Pour eux, mais aussi comme pour les maîtres spirituels sur le plan ésotérique, le Feu de l’Enfer n’est pas une Vengeance divine éternelle, mais un processus de purification (Tathîr), où le Feu consume l’illusion, l’orgueil, l’injustice et l’ignorance qui ont empêché l’être humain (égaré et/ou criminel) de voir la Vérité sur Terre, mais une fois l’âme nettoyée, purifiée et ramenée à sa Fitra (nature originelle), le « châtiment » n’a plus de raison d’être, et la Miséricorde divine les englobera également, chacun selon le degré qu’il mérite.
Plusieurs paroles prophétiques ainsi que paroles de Compagnons (Sahâba) vont d’ailleurs dans ce sens.
On compte parmi les paroles prophétiques authentifiées, celles-ci : « Les Anges ont intercédé, les Prophètes ont intercédé, les croyants ont intercédé, et il ne reste plus que le Plus Miséricordieux des miséricordieux ». Le Prophète explique alors : « Allâh prendra alors une poignée du Feu et en fera sortir des gens qui n’ont jamais fait le moindre bien, et qui auront été transformés en charbon » (Rapporté par Muslim dans son Sahîh) et « On fera sortir du Feu quiconque aura eu dans le cœur le poids d’un grain de moutarde de foi » (Rapporté par al-Bukhari dans son Sahîh). Pour les maîtres comme Al-Tustarî, les formule « n’ont jamais fait le moindre bien » ou le « grain de moutarde » font référence à la Fitra (la nature originelle) ou au Pacte primordial (Mithâq), englobant ainsi une dimension bien plus large que la simple pratique rituelle musulmane.
Parmi les paroles des Sahâba (les chaines sont tantôt sahîh, tantôt bonnes ou faibles), on compte celles-ci où Sayyidûna ‘Umar Ibn Al-Khattâb a dit : « Si les habitants du Feu devaient rester dans le Feu un nombre d’années égal aux grains de sable du désert d’Al-Alj (un désert immense), il viendrait certainement un jour où ils en sortiraient » (rapporté par Ahmad dans Kitâb Al-Zuhd et At-Tabarî dans son Tafsir du verset 107 de la Surâh Hûd pour appuyer l’avis des tabi’in qui disaient que l’Enfer connaitra une fin connue d’Allâh seul). De Sayyidûna ‘Abdullâh Ibn Mas’ûd : « Il viendra sûrement un temps sur l’Enfer où ses portes battront au vent, et il n’y restera plus personne. Et cela, après qu’ils y auront séjourné des ères/générations durant (Ahqâbâ) » (rapporté par At-Tabari et Ibn Abi Hatim dans leur Tafsîr). De Sayyidûna ‘Abdullah Ibn ‘Amr ibn al-‘Âs : « Il viendra un temps sur l’Enfer où ses portes battront au vent, et il n’y restera plus un seul être humain » (rapporté aussi par At-Tabarî dans son Tafsîr, ainsi qu’Ibn Al-Qayyîm dans ses ouvrages où il traite du sujet). De Sayyidûna Abû Hurayra : « Je ne dis pas cela de mon propre chef, mais le Qur’ân le dit : « à moins que ton Seigneur en décide autrement ». L’Enfer a une fin que le Qur’ân a réservée à la Volonté divine » (idem). De Sayyidûna Abû Bakr : « Même si les habitants du Feu devaient y demeurer un nombre d’années équivalent aux grains de sable du désert, il viendrait un jour où ils en sortiraient » (idem). De Sayyidûna ‘Abdullâh Ibn ‘Abbâs à propos du commentaire du verset 11/107 : « Ce verset a mis une exception (ou une conditionnalité), à tous les avertissements (concernant la Correction divine de façon indéfinie) dans le Qur’ân. Il ne convient à personne de décréter ce qu’Allâh va faire de Sa Création (concernant leur terme fixé), ni de dire d’un groupe qu’ils n’iront pas au Paradis ». De Sayyidûna ‘Alî on rapporte : « Si un Roi généreux (désignant ici Allâh) promet une récompense et menace d’une punition, sa noblesse le pousse à exécuter sa promesse (le Paradis) mais l’autorise à pardonner Sa menace (l’Enfer) » ; « (…) supposons qu’Allâh pardonne aux dénégateurs (en les plaçant ensuite au Paradis), n’auront-ils cependant pas raté l’occasion de faire le bien (et le plaisir et la récompense qui accompagnent le bien) ? » (rapporté par l’imâm Al-Haddâd Al-Shafi’i) ainsi que, après qu’Allâh ait envoyé les criminels en Enfer pour expier leurs fautes : « Ensuite, après cela, Allâh fera ce qu’Il veut » (rapporté par Ibn Al-Qayyîm).
En effet, la Promesse divine liée au Paradis s’exprime différemment dans le Qur’ân par rapport à l’avertissement (conditionnel) concernant l’Enfer. De même, pour le mot « Éternité » (traduction impropre dans ce cas) ou « indéfiniment », plus approprié pour traduire le terme « Khulûd » dans le Qu’ân concernant l’Enfer, il signifie en réalité une période (des ères, Ahqāb) qui dépasse l’entendement humain mais qui aura une fin connue d’Allâh seul, mais pas une éternité au sens absolu. Et quand bien même certains voudraient maintenir l’éternité, ses habitants pourront en sortir, ou alors y rester mais en connaissant une forme de félicité et la fin de l’expiation des fautes.
Mais sur le plan exotérique et théologique, ici-bas les êtres se distinguent en plusieurs catégories et degrés ;
– Les croyants (mu’minûn) ; ceux qui ont reconnu et suivi la Vérité à chaque génération avec sincérité, droiture, science (en tout cas dans ce qui était suffisant et nécessaire), compassion et justice, lorsque la Vérité s’est présentée à eux. Qu’il s’agisse des vertueux et « croyants » des premières communautés humaines ou des dernières, en terminant par l’Islam Muhammadien et les Musulmans.
– Les « musulmans » ; ceux qui prétendent reconnaitre et suivre la Vérité, sans pour autant que la foi et la vertu n’aient pénétré réellement leur « cœur ». Certains d’entre eux, pour les hypocrites, sont qualifiés de « munafiqûn » ou d’égarés aussi.
– Les dénégateurs (kafirûn), aussi traduit par mécréants, incroyants ou infidèles ; ils sont ceux qui ont rejeté sciemment la Vérité par orgueil afin de préférer l’injustice, l’arrogance et la cruauté (pour une partie d’entre eux du moins).
– Les idolâtres ou les associateurs (mushrikûn) qui ont voilé la Vérité, parfois par pure ignorance, en tombant dans l’idolâtrie des causes secondes ou naturelles ou d’idoles inventées, oubliant ainsi le Tawhîd (l’Unicité divine).
– Les « Gens/Familles du Livre », ils sont ceux qui sont encore sur une Religion à l’origine divine, mais qui a subi tellement de déformations au fil du temps par l’ignorance ou les falsifications humaines, qu’elle n’est exotériquement et historiquement plus préservée dans sa pureté originelle (« Livre » intégralement non-préservé, Voie spirituelle défaillante, langue sacrée oubliée ou absente, Loi exotérique dénaturée, etc.). On compte parmi eux les Juifs et les Chrétiens, mais aussi les Sabéens et les Zoroastriens selon le Qur’ân et la Sunnah, ainsi que toutes les communautés dont les enseignements étaient axés autour de la reconnaissance du Principe créateur et absolu (Allâh ; Dieu), du Jour du Jugement, de l’Enfer et du Paradis, de la prière et de la charité, de Messagers et de Sages (envoyés par Allâh) et de l’importance de faire le bien, de refuser l’idolâtrie et l’oppression, et on compte parmi elles, les Hindous, les Bouddhistes, les Taoïstes/Confucianistes et d’autres selon les savants musulmans et spécialistes qui sont penchés en détails sur la question (comme Al-Birûnî, Muhammad Hamidullah, René Guénon, Muhammad Hassan Askari, Michel Valsân, Seyyed Hossein Nasr, Martin Lings, etc.), et d’ailleurs à l’époque des Califes bien-guidés, et donc des Sahâba, les Bouddhistes et les Hindous étaient aussi comptés parmi les Dhimmis dont les lieux de culte (leurs temples) étaient protégés.
Les imâms comme Abû Hâmid al-Ghazâlî (m. 505 H/1111), As-Suyûtî (m. 911 H/1505) et d’autres, étaient aussi d’avis que pour les non-musulmans sincères qui faisaient le bien sans rejeter sciemment la Vérité par orgueil, pouvaient être excusés ici-bas sur le plan exotérique s’ils n’avaient pas eu l’opportunité de connaitre l’Islam (du moins dans sa version « globalement pure et authentique »). L’imâm Al-Ghazâlî dit en effet dans Faysal al-Tafriqa bayn al-Islam wa-l-Zandaqa : « Je dis que la Miséricorde divine englobera la majorité des Chrétiens byzantins et des peuples turciques [parmi les non-musulmans] de notre époque, si Allâh le veut. Je fais référence à ceux qui vivent dans les contrées lointaines et à qui l’appel (la Da’wah) n’est pas parvenu. Ils se divisent en 3 catégories :
Ceux qui n’ont jamais entendu parler du nom de Muhammad, que la Paix soit sur lui. Ceux-là sont pleinement excusés.
Ceux qui ont entendu parler de son nom, de ses caractéristiques (nobles et authentiques) et des miracles (et prodiges) qu’il a accomplis [tout en refusant la vérité (…)], ceux-là sont les dénégateurs obstinés.
Une catégorie intermédiaire : ceux qui ont bien entendu parler du nom de Muhammad, mais qui n’ont reçu qu’un portrait déformé, mensonger et altéré […]. Selon moi, le statut de cette catégorie est similaire à celui de la première. Bien qu’ils aient entendu son nom, ils ne connaissent pas ses véritables qualités, car ce qu’on leur a dit de lui dès leur enfance est le contraire de la vérité. Ceux-là ne sont pas blâmés (pour cela) ».
Pour As-Suyûtî, dans son traité Al-Hawi lil-Fatawi, il s’appuie sur le verset qur’ânique « Nous n’avons jamais puni [un peuple] avant de lui avoir envoyé un Messager » (Qur’ân 17, 15) : « Quiconque meurt sans que l’appel d’un prophète ne lui soit parvenu meurt [en étant sincère et ayant aspiré au bien et à la vérité] en état de salut, et il ne sera pas châtié dans l’Enfer. […] Les gens de la Fatra (période sans prophète visible) ou ceux qui se trouvent dans une situation similaire à travers le monde et les âges ne sont pas soumis au châtiment, car la Preuve divine n’a pas été valablement établie contre eux. La justice absolue d’Allâh implique qu’Il n’exige de comptes qu’à proportion de la clarté du message reçu ».
En se basant sur le Qur’ân et plusieurs ahadiths (notamment dans le Musnad Ahmad, les Sunân Al-Bayhaqî et d’autres), ils s’appuient aussi sur le fait que le Prophète (ﷺ) a exempté plusieurs catégories de personnes qui avaient des « excuses valides » comme les fous/déments, les enfants prépubères, les aveugles, les sourds, les gens séniles, etc. dont il ne leur était pas possible d’accéder aux bonnes informations ou de pouvoir les « vérifier ». As-Suyûtî évoque cela également dans son Masalik al-Hunafa, citant notamment le hadith d’Al-Aswad ibn Sarî’ décrivant l’épreuve de l’Au-delà pour les sourds, fous, séniles et personnes de la Fatra (à ne pas confondre avec la fitra), et qui seront jugés plutôt sur leur « fitra » (conscience primordiale et universelle par rapport au Vrai, à la justice et au bien).
Le Shaykh Ibn Al-Qayyim dans son Tariq al-Hijratayn tiendra une position similaire : « Le châtiment ne s’applique qu’à celui à qui la preuve divine est parvenue et qui l’a rejetée obstinément. Quant à celui à qui l’appel n’est pas parvenu, ou à qui il est parvenu de manière totalement défigurée, Allâh ne le châtiera pas pour sa non-croyance involontaire. Allâh jugera ces personnes selon Sa justice le Jour de la Résurrection en leur soumettant une épreuve directe ».
L’imâm Al-Qurtûbî (m. 671 H/1273) dans son Tafsîr, en commentant le verset « Nous n’avons jamais puni [un peuple] avant de lui avoir envoyé un Messager » (Qur’ân 17, 15), écrit : « Ce verset est une preuve absolue qu’Allâh ne châtie pas les créatures pour leur mécréance ou leurs péchés tant qu’Il ne leur a pas envoyé un envoyé pour dissiper leurs doutes et leur enseigner la vérité. Par conséquent, les Ahl al-Fatra (ceux vivant durant une interruption prophétique), les isolés géographiquement, les aliénés et les enfants des idolâtres ne seront pas jetés en Enfer pour leur situation, mais leur affaire est laissée à Allâh qui les testera au Jour Dernier ».
L’imâm Ibn Kathir (m. 774 H/1373) dans son Tafsir après avoir recensé l’ensemble des ahadiths concernant l’épreuve des sourds, des fous et des isolés au Jour du Jugement, il conclut : « La position correcte et harmonieuse entre toutes les preuves textuelles est que ceux qui n’ont pas reçu le message dans ce monde — comme les enfants, les fous, les sourds et ceux morts pendant la Fatra — seront soumis à une obéissance directe dans l’Au-delà. Un messager leur sera envoyé sur la place du Jugement. Quiconque lui obéira entrera au Paradis, et quiconque lui désobéira entrera en Enfer. Ainsi, nul ne subira d’injustice de la part d’Allâh ».
L’imâm Shah Waliullah al-Dahlawi (m. 1176 H/1762) dit dans Hujjat Allâh al-Baligha : « L’obligation religieuse ne s’établit que si le message parvient d’une manière qui éveille la conscience et permet la réflexion. Les populations vivant dans des contrées reculées, ou élevées dans des croyances ancestrales sans jamais avoir accès à une présentation intellectuelle (et intelligible) et véridique de l’Islam, sont assimilables aux personnes de la Fatra. Allâh regarde ce qui est enfoui dans leurs cœurs : s’ils cherchaient le bien et la vertu selon ce qu’ils connaissaient, ils ne seront pas traités comme des négateurs obstinés ».
Il n’est cependant nullement question ici de considérer l’enfer uniquement comme une métaphore abstraite, car l’enfer est une réalité supra-physique, différente de ce que l’on connait ici-bas, tout comme pour les réalités paradisiaques, qui ne sont pas que des métaphores mais dont la nature de la réalité est différente de celle de ce bas-monde ; mais elles deviennent intelligibles à l’aide de leur fonction symbolique, c’est-à-dire avoir une idée et un aperçu en transposant les réalités célestes par des images et des mots qui nous évoquent certains sentiments et des émotions fortes dans notre expérience sensible au cours de notre existence terrestre. Cependant, ce qui est corrigé (châtié) après la mort, ce n’est ni le corps à proprement (qui est un dépôt d’Allâh) ni l’esprit/rûh incorruptible (qui lie la créature au Créateur) mais l’âme rebelle incitatrice au mal (Nafs al-Ammarah) c’est-à-dire l’ego (dans son sens péjoratif). Etant donné qu’il est celui qui a voilé la créature du Créateur, et qui s’est écarté des réalités spirituelles et des vertus humaines, pour la corruption, la dénégation (à l’égard d’Allâh et de ce qu’Il a révélé et ordonné), l’injustice et la cruauté, l’ego sera châtié, contrairement à l’âme individuelle du croyant vertueux, qui lui aura déjà pacifié et purifié son âme ici-bas, ne devant donc pas passer par le processus alchimique de transformation de l’âme dans la demeure post-mortem de la Géhenne.
Ici-bas d’ailleurs, ce n’est pas vraiment le corps qui souffre, ni même l’esprit, mais l’âme individuelle et les sensations liées au corps. Un corps inerte, sans conscience ni mental, ne souffre pas. Quant à l’esprit, il peut admettre tous les possibles sans souffrir. Mais l’âme par contre, ressent dans sa conscience ou dans la chair, ce qui peut être vécu comme douloureux ou injuste.
Wa Allâhu a’lam.
