Introduction biographique
Nombreux sont les salafistes qui tentent de réfuter cette parole, sans en saisir les subtilités, car pour eux, dès qu’une sagesse leur échappe, en raison de leurs manquements intellectuels, ils se sentent obligés de renier ce qu’ils n’arrivent pas à saisir, comme pour les matérialistes qui veulent tout réduire à la matière par orgueil ou par ignorance, même quand des réalités spirituelles ou immatérielles relèvent de l’évidence.
Elle est Râbi’a Al-Adawiyya (née entre 75 H et 95 H/694-713 et m. 185 H/801), le modèle de la sainteté féminine (suivant en cela l’exemple de Khadija, ‘Aîsha et Fatîma dans l’entourage prophétique et de ses descendantes comme Sayyida Zaynab et Sayyida Nafisâ), l’ascète, la Sûfie, la juriste, la théologienne, la poétesse, la vertueuse et le pilier des Saintes de l’époque des Salafs. Les grands imâms et Sûfis comme Sufyân at-Thawrî (97 H/716 – 161 H/778), Fudayl Ibn ‘Iyyâd (m. 187 H/803), Muhammad Ibn Sirîn (32 H/653 – 110 H/728), Hassân al-Basrî (vers 21 H/642 – 110 H/728 ; certains doutent qu’ils se soient rencontrés, mais il est probable que cela ait lieu puisqu’ils vivaient à la même époque et dans la même région, même si Rabi’a était une enfant ou une adolescente – déjà spirituellement précoce – selon la date retenue, tandis qu’Hassân Al-Basrî était déjà un homme âgé, bien que certains avancent une date de naissance antérieure pour Rabi’a). Il existe des divergences sur leur date de naissance ou de décès exact selon les biographes, car certains évoquaient parfois leur disparition connue de la vie publique alors qu’ils étaient en réalité seulement (dans certains cas) éloignés du monde (ne recevant que quelques visites dans un cadre privé) ou d’autres qui prenaient des dates selon des événements majeurs de l’époque ou qui reprenaient les estimations erronées d’autres biographes ou narrations, mais les différents biographes s’accordent en tout cas pour dire qu’ils vivaient à la même époque et dans la même région.
Elle était fortement appréciée de son vivant par les grands imâms du fiqh, de la théologie et de la spiritualité de l’époque du Salaf.
Les imâms Al-Ghazâlî dans son Ihyâ’ (au Livre de l’Amour) et Farid ud-Dîn Attâr dans son Tadhkirat al-Awliyâ (notice sur Râbi’a) relatent qu’Hassân al-Basrî demanda un jour à Râbi’a : « Comment as-tu atteint ce degré ? ». Elle répondit : « En perdant tout ce que j’ai trouvé, alors que toi tu l’as atteint en trouvant tout ce que tu as cherché. » Une autre fois, Hasan s’est assis près d’un lac et a jeté son tapis de prière sur l’eau pour prier. Râbi’a jeta le sien dans les airs et s’envola pour prier, disant : « Hasan, ce que tu as fait, un poisson peut le faire, et ce que j’ai fait, une mouche peut le faire. L’œuvre véritable est au-delà de ces deux-là ».
L’imâm Sufyân al-Thawrî venait souvent la consulter et était impressionné par sa rigueur spirituelle. L’imâm Abû Nu’aym dans Hilyat al-Awliyâ (2/429) et l’imâm Ibn al-Jawzî dans Sifât as-Safwâ (2/236) rapportent que Sufyân s’exclama un jour devant elle : « Oh, quelle tristesse ! ». Râbi’a le reprit immédiatement : « Ne mens pas ! Dis plutôt “Oh, quel manque de tristesse !”. Car si tu étais vraiment triste, la vie ne te serait pas si douce ». Une autre fois, il lui demanda : « Quel est le chemin le plus court vers Allâh ? ». Elle répondit : « Que tu ne possèdes rien en ce bas-monde, ni dans l’autre, qui te sépare de Lui ».
Pour l’imâm Al-Fudayl Ibn ‘Iyyâd (surnommé aussi « l’adorateur d’Allâh connu des 2 Sanctuaires sacrés » – de la Mecque et de Médine), partageait aussi la même vision religieuse et spirituelle comme le rapporte l’imâm Abû Tâlib Al-Makkî dans son Qût al-Qulûb 2/52 et la citait comme un modèle de Siddîqiyya (véracité totale) : « Fudayl ibn ‘Iyyâd se rendait chez Râbi’a et disait après l’avoir entendue parler : « Par Allâh ! Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi sincère qu’elle dans son détachement du monde. Elle n’est pas seulement une femme dévote, elle est une preuve d’Allâh sur Sa terre pour ceux qui cherchent Son Amour » ». Il disait aussi : « Lorsque je me sens endurci par la dureté de mon cœur, je me souviens des paroles de Râbi’a, et mon cœur s’adoucit par la crainte révérencielle et l’amour d’Allâh », expliquant que Fudayl ibn ‘Iyyâd considérait les paroles de Râbi’a sur l’amour divin comme la « moelle » de la connaissance spirituelle. De même, il dit d’elle : « Je n’ai vu personne ayant une parole plus sincère, ni une glorification plus intense pour Allâh Puissant et Majestueux, que Râbi’a al-‘Adawiyya ».
D’autres historiens ont rapporté aussi leurs rencontres et des anecdotes à ce sujet comme Abû Nu’aym dans Hilyat al-Awliyâ’ (2/431) et Ibn Al-Jawzî dans Sifât as-Safwâ (2/238).
Le juriste, traditionniste et vertueux Muhammad Ibn Sirîn (célèbre pour son don spirituel concernant l’interprétation des rêves et sa piété), respectait profondément Râbi’a. L’imâm et historien Ibn Khallikân dans Wafayât al-A’yân (section sur Râbi’a) relate qu’Ibn Sîrîn disait d’elle qu’elle était la « couronne des hommes » (sur le plan de la virilité spirituelle, c’est-à-dire au-delà des questions biologiques et psychologiques liées aux identités masculine et féminine) dans la dévotion. Il est rapporté qu’il restait silencieux et humble en sa présence, la considérant comme une preuve vivante de la vérité intérieure (al-Haqîqa).
Témoignages et éloges des savants à son égard
Après sa mort, d’autres grands imâms du Salaf puis du Khalaf, se basant sur les témoignages de leurs prédécesseurs, lui témoignaient aussi beaucoup d’estime comme Bishr al-Hâfî (m. 227 H), Yahya ibn Ma’în (m. 233 H), Ahmad ibn Abî al-Hawârî (m. 230 H), Ahmad Ibn Hanbal (m. 241 H), Dhû-n-Nûn al-Misrî (m. 245 H), Abû Nu’aym al-Asbahânî (m. 430 H), Abû Hâmid Al-Ghazâlî (m. 505 H), Ibn al-Jawzî (m. 597 H), Farîd ud-Dîn Attâr (m. 618 H), Ad-Dhahabî (m. 748 H), Ibn Kathîr (m. 774 H) et tant d’autres.
L’imâm Ad-Dhahabî dans son Siyâr (8/242) relate de l’imâm Yahyâ ibn Ma’în (m. 233 H), le « Maître de la critique du Hadith » et le compagnon inséparable de l’imâm Ahmad : « On interrogea Yahya ibn Ma’în sur le rang de Râbi’a, il répondit : « C’était une femme douée d’une science immense et d’une piété sans faille » ». Il validait ainsi son autorité spirituelle alors qu’il était pourtant l’un des critiques les plus sévères de l’histoire.
L’imâm Ibn al-Mulaqqin (m. 804 H) dans Tabaqât al-Awliyâ’ (p. 112) relate de l’imâm Bishr al-Hâfî (m. 227 H) – le grand Sûfi et maître de l’imâm Ahmad (qui tenait Bishr en très haute estime, au point de dire que son rang spirituel était supérieur au sien) – : « Bishr disait : « Si une femme comme Râbi’a était un homme, elle aurait été le chef des croyants dans la piété » ». Il voyait en elle la source de l’ascétisme pur de Basra qui a nourri sa propre voie à Baghdâd.
L’imâm Ibn Al-Jawzî dans Sifât as-Safwâ (2/238) et dans Al-Muntadham fî Târîkh al-Umâm (9/129), citait les éloges de l’imâm Ahmad Ibn Hanbal à l’égard de Râbi’a : « On interrogea l’imam Ahmad ibn Hanbal sur Râbi’a al-‘Adawiyya, il répondit : « C’était une femme dont la gnose spirituelle (Ma’rifa) et la science du cœur étaient reconnues par tous les imâms de son temps. Elle était la tête des dévots de Bassora (Basra, en Irak) (…). Râbi’a était un signe parmi les signes d’Allâh dans le détachement du monde (al-Zuhd) et la sincérité (al-Ikhlâs). Ses paroles sont des preuves pour ceux qui cherchent la vérité ».
L’imâm, ascète, Sûfi, théologien ash’arite, juriste shafi’ite, grammairien, logicien, muhaddith, historien, exégète, poète et ussûlî Abû Tâlib al-Makkî (m. 386 H) dit d’elle dans son Qût al-Qulûb (2/54-56) : « Rābi‘a al-’Adawiyya — qu’Allâh lui fasse miséricorde — faisait partie des plus grandes Connaissantes en Allâh (al-‘Arifāt billāh) et des gens de la Véracité Suprême (al-Siddīqiyya al-‘Uthmā). Elle était célèbre pour la pureté de son Unicité (Sihhat al-Tawḥīd) et la sincérité de son Amour (Ikhlāṣ al-Maḥabba).
Sufyān al-Thawrī avait pour habitude d’entrer chez elle, et il trouvait auprès d’elle une science d’Allâh (‘Ilm billāh) qu’il ne trouvait chez nul autre que lui. Il venait même la consulter (lui demander une fatwa spirituelle) sur les subtilités de la sincérité ». Il cita et commenta aussi ses poèmes : « Râbi’a al-‘Adawiyya — qu’Allâh lui fasse miséricorde — a dit : « Je ne L’ai pas adoré par crainte de Son Feu, ni par amour pour Son Paradis, car je serais alors comme un mauvais ouvrier (qui ne travaille que pour sa paie). Mais je L’ai adoré par amour pour Lui et par désir ardent de Le rencontrer ».
Elle a dit aussi, dans ses 2 célèbres amours :
« Je T’aime de deux amours : un amour de passion,
Et un amour parce que Tu en es digne.
Quant à l’amour de passion,
C’est mon occupation à Ton souvenir, à l’exclusion de tout autre.
Quant à l’amour dont Tu es digne,
C’est que Tu lèves pour moi les voiles afin que je Te voie » ».
Je dis (Abû Tâlib Al-Makkî) : « Regarde comment cette Siddîqa (femme de vérité) a distingué entre l’amour qui provient de la douceur de l’intimité (Uns) et l’amour qui provient de la contemplation de la Majesté (Jalâl). Elle a refusé que son adoration soit une transaction, car l’amoureux véritable ne voit que le Bien-Aimé. C’est là le degré des Muqarrabûn (les Rapprochés) ». Il rapporté également (dans la même section) : « On interrogea Râbi’a : « Aimes-tu le Messager d’Allâh ﷺ ? ». Elle répondit : « Par Allâh, je l’aime intensément, mais l’Amour du Créateur m’a tellement occupée que je ne trouve plus de place pour l’amour des créatures ». Cela montre l’immensité de son anéantissement en Allâh ».
Au sujet d’Abû Tâlib Al-Makkî, l’imâm Ibn Khallikân (m. 681 H/1282) dans Wafayât al-A’yân (4/303) dit : « Il était un homme pieux, faisant preuve d’un grand effort dans l’adoration (Mujtahid fī al-‘ibāda). Son livre, Qūt al-Qulūb, est un ouvrage magnifique et très utile dans son domaine. On y trouve des choses extraordinaires sur le Tawḥīd (l’Unicité) ». Et l’imâm, Sûfi, médecin, éminent historien et muhaddith, célèbre exégète, poète, lexicographe et grammairien, mathématicien et logicien, théologien ash’arite, juriste shafi’ite, poète, anthropologue, ascète, égyptologue, encyclopédiste – ayant étudié aussi l’astronomie et la physique – et ussûlî Jalâl ud-Dîn As-Suyûtî (m. 911 H/1445) dit de lui qu’il est l’un des grands imâms de la gnose spirituelle et de la Sunnah, il dit dans Tabaqāt al-Huffāz (1/408) : « Abû Ṭâlib al-Makkî, l’auteur du Qût al-Qulûb. Il était un imâm dans la gnose spirituelle (Ma’rifa), un ascète exemplaire. Bien que son livre contienne des récits dont la chaîne est discutée, il reste une mine de sagesses pour l’éducation des cœurs », et dans Ta’yîd al-Haqîqa al-’Aliyya (p. 54) : « Sache que les livres de la Voie sont nombreux, mais les piliers sur lesquels repose la science de la purification (Tazkiya) sont au nombre de 4, et le premier d’entre eux est le Qût al-Qulûb d’Abû Ṭâlib al-Makkî. C’est de lui que l’Imâm Al-Ghazālī a tiré la moelle de son Iḥyā’ ». D’autres ont critiqué son recours à des ahadiths faibles, mais ceux-ci sont confirmés dans le sens par le Qur’ân, l’expérience et d’autres ahadiths plus solides, et cette pratique remontait déjà à l’époque des Salafs comme l’imâm Ahmad qui autorisait l’usage de ahadiths faibles dont le sens était correct dans les domaines de l’éthique, de la spiritualité, de la connaissance profitable, etc. car cela l’emportait sur les faiblesses de la chaine de transmission.
L’imâm Abû Nu’aym dans Hilyat al-Awliyâ’ (9/342) relate de l’imâm et Sûfi Dhû-l-Nûn al-Misrî (m. 245 H) dont l’imam Ahmad disait qu’il était un « homme de science » : « On demanda à Dhû-n-Nûn : « Qui est le plus savant en Allâh parmi les gens ? ». Il répondit : « Celle qui a dit : « L’Amour du Créateur m’a distraite de l’amour des créatures » — faisant référence à Râbi’a » ».
L’imâm Ibn ‘Asâkir dans son Târîkh Dimasqh (30/352) relate de l’imâm Ahmad ibn Abî al-Hawârî (m. 230 H) surnommé le « Rayon de la Syrie » (Rayhânat ash-Shâm), élève de Sufyân ibn ‘Uyayna et très estimé par l’imâm Ahmad, qu’il rapportait les paroles de Râbi’a pour éduquer ses propres disciples à Damâs, disant : « Les paroles de Râbi’a sont des remèdes pour les cœurs malades ».
L’imâm, juriste shafi’ite, ussûlî, théologien ash’arite, Sûfi, ascète, grammairien, médecin, historien, logicien, poète, exégète, l’un des plus grands muhaddiths de sa génération et Shaykh ul-Islâm ayant été gratifié de prodiges spirituels (karâmat), Abû Nu’aym al-Asbahânî (m. 430 H) dans son Hilyat al-Awliyâ’ (2/429-432) dira de Rabi’a : « Parmi elles (les dévotes), il y a l’unique de son temps, la preuve de son époque, celle dont le cœur était brûlé par le désir d’Allâh : Râbi’a al-‘Adawiyya. Elle disait : « Mon Dieu, si je T’adore par crainte de Ton Enfer, brûle-moi dedans ; et si je T’adore par désir de Ton Paradis, exclus-m’en. Mais si je T’adore pour Ton Essence, alors ne me prive pas de Ta Beauté éternelle » (…) la « preuve des amoureux d’Allâh » ».
L’imâm, juriste hanbalite, théologien atharite orthodoxe, exégète, logicien, muhaddith, historien, médecin, poète et grammairien Ibn al-Jawzî (m. 597 H) écrit dans Sifât as-Safwâ (2/236-240) de Râbi’a : « Râbi’a al-‘Adawiyya faisait partie des plus grandes dévotes et des plus illustres gnostiques spirituelles (‘Arifât). Elle était la tête des femmes de son temps par sa piété et son ascétisme. On rapporte que Sufyân al-Thawrî disait en sa présence : « Ô Allâh, je Te demande le Salut ! », et elle lui répondit en pleurant : « Le Salut en ce monde consiste à délaisser ce qu’il contient, et toi, tu es encore souillé par tes désirs » ».
L’Imâm rattaché au Tasawwuf, le grand historien, l’éminent muhaddith, le juriste shafi’ite, le logicien, le théologien ash’arite, le ussûlî, le médecin, le grammairien, le philosophe et le juge (qâdî), l’encyclopédiste et l’exégète Ibn Khallikân (m. 681 H) dira dans Wafayât al-A’yân (2/285) : « Râbi’a al-‘Adawiyya était la plus célèbre des femmes dévotes. Sa vie est remplie de prodiges spirituels et de paroles de haute sagesse. Elle disait à Sufyân al-Thawrî : « Tu n’es qu’un ensemble de jours ; chaque fois qu’un jour passe, une partie de toi s’en va ». Tous les maîtres de son époque s’accordaient sur sa prééminence ».
L’Imâm rattaché au Tasawwuf, le grand historien, l’éminent muhaddith, le juriste shafi’ite, le logicien, le théologien (reconnaissant la voie ash’arite comme faisant partie de la Voie des Salafs et de la Sunnah), le ussûlî, le médecin, l’encyclopédiste et l’exégète Al-Hafîz Ad-Dhahabî (m. 748 H) écrit dans son Siyâr A’lâm an-Nubalâ‘ (8/241) : « Râbi’a bint Ismâ’îl al-‘Adawiyya, la sainte, la dévote, la mère du bien, l’ascète de son temps. Elle possédait des états spirituels sublimes et une sincérité profonde. (…) : « Sufyân al-Thawrî entrait chez Râbi’a et s’asseyait devant elle comme un petit enfant s’assoit devant sa mère. Il l’interrogeait sur les subtilités de la sincérité (Ikhlâs) et sur les maladies de l’âme.
On lui demanda : « Pourquoi vas-tu chez elle alors que tu es l’Imâm des musulmans dans la science du Hadith ? ».
Il répondit : « Certes, je connais la science des textes (les récits et les chaînes), mais elle possède la science de la mise en pratique et des secrets du cœur. Je trouve auprès d’elle une lumière et une sagesse que je ne trouve pas dans mes livres ».
Je dis (Ad-Dhahabî) : « C’est ainsi qu’étaient les savants du Salaf ; ils ne se contentaient pas de la narration (Riwaya), mais ils cherchaient la réalisation spirituelle (Diraya) auprès de ceux qui avaient purifié leur âme par l’amour d’Allâh. Râbi’a était pour Sufyân un miroir qui lui révélait ses propres manquements » ».
L’Imâm rattaché au Tasawwuf, l’historien, le muhaddith, le juriste shafi’ite, le logicien, le théologien (reconnaissant la voie ash’arite comme faisant partie de la Voie des Salafs et de la Sunnah), le ussûlî,, l’encyclopédiste et l’exégète Ibn Kathîr (m. 774 H) dit dans Al-Bidâya wa al-Nihâya (10/186 au récit de l’an 185 H) : « En cette année mourut Râbi’a al-‘Adawiyya, la dévote célèbre pour son ascétisme et son adoration. Elle est celle qui a composé ces vers célèbres : « Je T’aime de deux amours : un amour de passion et un amour parce que Tu en es digne…». Elle était un modèle de vertu et de connaissance d’Allâh, et sa renommée a rempli les horizons ».
Analyse et commentaire de sa parole incriminée par certains rigoristes et ignorants
La parole de Rabî’a Al-Adawiyya qui fait polémique chez eux est la suivante : « Ô Allâh ! Si je T’adore par crainte de Ton Enfer, brûle-moi dedans ; et si je T’adore par désir de Ton Paradis, exclus-y moi en. Mais si je T’adore pour Toi-même, ne me prive pas de Ta Beauté éternelle » [1].
Dans les récits de la littérature des anciens Prophètes et communautés, appelée Isrâ’îliyyât (récits rapportés des traditions anciennes) cités par d’éminents savants sunnites, il existe une conversation intime (Munâjât) entre Allâh et Dâwûd – un hadith Qudsî rapporté par les Salafs et confirmé par kashf (dévoilement spirituel), ici se situant sur le plan ésotérique – : Allâh dit au Prophète Dâwûd (David) : « Ô Dâwûd, qui est le plus injuste de Mes serviteurs [parmi ceux qui prétendent à Mon Amour] ? ». Il répondit : « Celui qui T’adore par crainte de Ton Feu ou par désir de Ton Paradis, et qui ne T’adorerait pas si Tu n’avais créé ni l’un ni l’autre ». Allâh dit : « Tu as dit vrai » » [2]. C’est-à-dire que, pour le Prophète ou pour le Rapproché d’Allâh, la sincérité de l’adoration et de son lien avec Lui doit être tellement élevée et pure qu’il ne doit viser que Lui et Sa Proximité, L’adorer pour Lui-même et non pas pour une conséquence (créée) de Son Adoration, telle que la crainte de la Géhenne ou le désir du Paradis. Or, pour le commun des croyants, dont l’aspiration spirituelle est plus faible, où adorer Allâh (sans diviniser autre que Lui) par désir du Paradis ou par crainte de la Géhenne cela est excusé ou accepté.
Allâh dit : « Y’a t-il d’autre récompense pour le bien, que le Bien ? » (Qur’ân 55, 60), ce qui prouve bien que le Prophète ou le Saint qui ne L’adore que pour Lui-même, car Il est le Bien en soi et la Source même de l’adoration, se conforme à l’Esprit même du Qur’ân. C’est aussi l’esprit de détachement envers les choses matérielles et les créatures qui se manifeste dans d’autres versets notamment concernant l’importance de bien agir sans attendre de récompenses matérielles ou sociales de la part des gens : « Et je ne vous demande pour cela aucun salaire ; mon salaire n’incombe qu’au Seigneur des Mondes » (Qur’ân 26, 109) ; « Dis : « Pour cela, je ne vous demande aucun salaire ; et je ne suis pas de ceux qui s’imposent (ce qu’ils ne sont pas) » » (Qur’ân 38, 86) ; « Dis : « Je ne vous demande pour cela aucun salaire, si ce n’est l’affection envers les proches » » (Qur’ân 42, 23).
L’imâm Al-Haddâd commente ce type de récits (notamment celui du Prophète Dawûd sur la sincérité de l’adoration) en expliquant que si le serviteur s’arrête à la récompense, il adore en réalité son propre plaisir (le Paradis) et non son Seigneur. Il cite souvent cette sagesse : « L’adoration est un droit qu’Allâh a sur Ses serviteurs, qu’Il ait créé un Paradis ou non ». Il enseigne que pour le commun des croyants, la crainte révérencielle (se prémunir contre Sa Rigueur et ce qui peut conduire à l’enfer) et l’espoir (du Paradis et de la Miséricorde) sont les « 2 ailes » nécessaires pour trouver le bon équilibre. Cependant, pour l’élite des saints, l’amour devient le moteur principal, englobant et transcendant la crainte révérencielle et l’espoir dans une unité supérieure qui absorbera la conscience du Rapproché naturellement dans la vertu, la justice, la miséricorde, l’amour et dans Son obéissance, sans hypocrisie ni duplicité. L’imâm Al-Haddâd dit ainsi dans Rissâlat al-Mu‘âwanah wa al-Mudhâharah wa al-Mu’âzarah (chap. sur la sincérité – al-ikhlâs -) : « Sache que la sincérité comporte des degrés. Le premier consiste à ne rechercher par son adoration que la récompense de l’Au-delà et la protection contre ses tourments. C’est la sincérité des serviteurs et des commerçants, et elle est acceptée par Allâh. Le degré le plus élevé (cependant) est celui où le serviteur n’adore Allâh que parce qu’Il est digne d’être adoré, et par égard pour Son immense Majesté, Son Essence et Ses Attributs parfaits, tout en cherchant à se rapprocher de Lui et à obtenir Son Agrément. C’est à ce propos qu’il a été dit : « Celui qui adore Allâh pour une chose (autre que Lui) est un injuste. Si Allâh n’avait créé ni Paradis ni Enfer, ne mériterait-Il pas d’être adoré ? » ». Or, ce degré spirituel et supérieur est celui qui est réservé à ceux qui atteignent – par Sa Grâce – la station des Véridiques (As-Siddîqûn).
A l’échelle humaine, on peut citer l’exemple de l’enfant à l’égard de ses parents, qui s’exécute quand les parents lui demandent d’accomplir une action. L’enfant peut ainsi obéir par peur d’être privé de dessert ou par crainte d’une correction, il peut obéir aussi par désir d’une récompense promise par ses parents, tout comme il peut accomplir de lui-même uniquement par désir de bien faire et car il a conscience du respect inné qu’il doit manifester à ses parents en vertu des liens qui les unissent, de l’amour qu’ils lui portent – en principe du moins – et des bienfaits qu’ils lui procurent au quotidien -, sans rien attendre en retour, si ce n’est une forme d’amour réciproque et une satisfaction naturelle et conséquentielle des liens qui les unissent.
De même, il est rapporté de Sayyidûna ‘Alî cette sublime parole : « Il y a des gens qui adorent Allâh par désir (de récompense), c’est l’adoration des commerçants. D’autres L’adorent par crainte, c’est l’adoration des esclaves. Et d’autres L’adorent par reconnaissance (ou amour), et c’est l’adoration des hommes libres » [3].
Les imâms du Salaf comme l’imâm Fudayl Ibn ‘Iyyâd (m. 187 H/803) – exégète, juriste, théologien sunnite, muhaddith et Sûfi qui fut le disciple aussi de l’imâm Ja’far as-Sâdiq et qui fut le maitre des Sûfis comme Bishr al-Hafi le maitre de l’imâm Ahmad, Sari al-Saqati, Ibrâhîm Ibn Adham et d’autres et que les Salafis prennent en haute estime sans trop savoir pourquoi – rapportaient aussi cette tradition, qu’ils font remonter au Prophète Jésus (‘Isâ), – ‘alayhî Salâm – qui dit : « Celui qui aime Allâh aime les épreuves ». Et on raconte qu’un jour il rencontra un grand groupe d’adorateurs qui s’étaient flétris à force d’adoration, comme des outres usées.
« Qui êtes vous, demanda-t-il ?
– Nous sommes des adorateurs, répondirent-ils.
– Pourquoi adorez-vous ?
– Allâh a mis en nous la crainte de l’enfer, et nous avons peur.
– Il appartient à Allâh de vous sauver de ce que vous craignez », dit Jésus.
Alors Jésus s’éloigna, et il rencontra d’autres adorateurs encore meilleurs.
« Pourquoi adorez vous ? demanda t-il.
– Allâh nous a donné le désir du paradis et de ce qu’il y a préparé pour ses amis. C’est cela dont nous avons l’espoir.
– Il appartient à Allâh de vous donner ce que vous espérez », dit Jésus.
Puis il partit, et il rencontra d’autres adorateurs.
« Qui êtes vous ? dit-il.
– Nous sommes ceux qui aimons Allâh. Nous ne L’adorons pas par crainte de l’enfer ni par désir du Paradis, mais par amour pour Lui et pour Sa très grande gloire.
– Vous êtes vraiment les amis d’Allâh, et c’est avec vous qu’il m’a été ordonné de vivre ».
Et il s’installa parmi eux.
Dans une autre version, on rapporte qu’il a dit aux 2 premiers groupes : « C’est une chose créée que vous craignez et une chose créée que vous aimez », et au troisième groupe : « Vous êtes vraiment les plus proches d’Allâh » [4]. C’est l’illustration parfaite du verset qur’ânique qui dit : « Il les aime et ils L’aiment » (Qur’ân 5, 54). Les plus éminents savants sunnites (juristes, théologiens, exégètes, muhaddiths, historiens, poètes et rattachés au Tasawwuf), de l’ère du Salaf jusqu’à nos jours, ont accepté et approuvé le sens de ce récit. L’imâm Al-Qushayrî dans son Tafsîr intitulé Latâ’if al-Ishârât (1/432) au verset 5/54 sur l’Amour d’Allâh, commente en disant que l’amour mentionné dans le verset (Yuhibbuhum wa Yuhibbûnahu) est le moteur du troisième groupe rencontré par Jésus, soulignant que ceux qui aiment Allâh pour Sa Gloire et Sa Majesté ont dépassé le stade de la simple transaction commerciale (Paradis/Enfer), utilisant l’expression : « Leur but est le Créateur, non la créature » (Maqsûduhum al-Khâliq lâ al-makhlûq). Ce récit évoque aussi la notion et la station spirituelle de la Siddîqiyya (la Véracité ou la Véridicité), et Al-Qushayrî précise dans son commentaire que lorsque Sayyiûdna Isâ’ (Jésus) dit au troisième groupe : « Vous êtes les Véridiques », cela signifie qu’ils sont ceux dont le cœur est en parfaite conformité avec la réalité de la Seigneurie (Rubûbiyya). Il explique que :
« La crainte est pour les débutants.
L’espoir est pour les cheminants.
L’amour est pour les arrivés (Al-Wâsilûn) ».
Il y fait également allusion sous le verset qurânique « Or les croyants sont les plus ardents en l’amour d’Allâh » (Qur’ân 2, 165), en expliquant que cette ardeur est celle qui a « flétri » le corps des adorateurs rencontrés par Jésus, mais a illuminé leur âme. Et dans sa Rissâlah, Al-Qushayrī cite ce récit (souvent via la chaîne de Fudhayl ibn ‘Iyāḍ) pour établir la distinction entre l’adoration des « communs » et celle de l’ « élite » (le Qur’ân Lui-même évoque les différentes catégories qui existent chez les cheminants selon leur degré ou leurs stations : muslîmûn, mu’mînûn, muhsînûn, siddîqûn, muqarrabûn, salihîn, ‘awliyâ’, …), expliquant que le troisième groupe (ceux qui aiment) a atteint la station de la Fanā’ (l’extinction de la volonté individuelle dans la Volonté Divine) et que la parole de Sayyidûna Isâ’ (Jésus) : « Vous êtes les Véridiques (al-Siddîqûn) », confirmant que l’Amour est la plus haute des demeures. Il résume ces 3 catégories en disant que :
« La Crainte (1er groupe) est un fouet qui conduit l’âme.
L’Espoir (2ème groupe) est un conducteur qui mène l’âme.
L’Amour (3ème groupe) est l’océan dans lequel l’âme se noie (dans l’Amour divin) ».
Et tout cela est conforme à la Sunnah prophétique comme il est : « Le Prophète ﷺ priait la nuit au point que ses pieds se fendaient (ou enflaient). On lui dit alors : « Pourquoi fais-tu cela alors qu’Allah t’a déjà pardonné tes péchés passés et futurs ? ».
Il répondit : « Ne devrais-je pas alors être un serviteur reconnaissant ? » » [5]. Cela prouve que malgré le Pardon divin qui lui était déjà assuré (en raison de la pureté de son âme et de ses intentions), et que le Paradis lui était déjà assuré par Sa Rahma, ne craignant donc plus l’Enfer, cela ne l’a pas détourné de son adoration envers Lui, par amour et gratitude et en vertu de Sa Majesté.
L’imâm An-Nawawî (m. 676 H/1277) dans son Sharh du Sahîh Muslim (17/162, n°2819) dit : « Les savants ont dit : La signification de sa parole ﷺ “Ne devrais-je pas être un serviteur reconnaissant ?” est que puisque Allah m’a comblé de Ses bienfaits, dont le plus éminent est le pardon de mes péchés passés et futurs, alors ma reconnaissance envers Lui doit être proportionnelle à l’ampleur de Ses faveurs.
Ils ont ajouté : L’adoration n’est pas seulement motivée par la crainte du châtiment ou l’espoir de la récompense. Elle est plutôt un droit dû à la Seigneurie (Haqq al-Rubûbiyya) pour Sa Majesté (Ta’dhîm) et Son Essence.
Cela prouve que le serviteur doit adorer son Seigneur par Amour (Mahabba) et par Respect (Ijlâl) pour ce qu’Il mérite en raison de Ses Attributs de Perfection, même s’il n’y avait ni Paradis ni Enfer ».
L’imâm Ibn Hajar Al ‘Asqalânî (m. 852 H/1449) dans Fath al-Bâri (3/15) commentait ce hadith en disant : « La réponse du Prophète ﷺ : « Ne devrais-je pas alors être un serviteur reconnaissant ? » signifie : puisque Allâh m’a comblé de Ses bienfaits, dont le plus immense est le pardon de mes péchés, ma reconnaissance envers Lui doit être proportionnelle à l’ampleur de Ses faveurs » (…). Cela montre que l’adoration est un droit dû à la Seigneurie (Haqq al-Rubûbiyya) pour Sa Majesté et Son Essence, et pas seulement pour obtenir une récompense ». C’est-à-dire que, pour le serviteur le plus éveillé spirituellement et le plus consciencieux (religieusement parlant), Allâh est adoré avant tout par Amour et par Gratitude (As-Shukr) plus que par crainte de Sa Rigueur (de la conséquence qu’est la Géhenne) ou par désir de Sa récompense (dont la conséquence est le Paradis), car en effet, s’Il nous avait créé sans avoir annoncé l’existence de l’Enfer ou sans avoir promis le Paradis pour les bienfaisants, cela ne nous aurait pas empêcher de L’adorer, et de faire le bien sur terre en raison même de Sa Seigneurie et de la noblesse qui inscrite même au cœur du Bien et de la Beauté.
Le Shaykh Ibn Taymiyya (m. 728 H/1328) dans Majmû’ al-Fatâwâ (10/62-64) dit à ce sujet : « Quant à l’Amour (Al-Mahabba), les gens de Bassora [Basrâ, en Irak] y ont excellé… On rapporte de Râbi’a al-‘Adawiyya qu’elle disait dans son poème célèbre : « Je T’aime de deux amours : un amour de passion et un amour parce que Tu en es digne … ».
Plus loin (10/84-85) il cite aussi son autre poème :
« Je T’aime de deux amours : un amour de passion (hawâ),
Et un amour parce que Tu en es digne.
Quant à l’amour de passion,
C’est mon occupation à Ton souvenir, à l’exclusion de tout autre.
Quant à l’amour dont Tu es digne,
C’est que Tu lèves pour moi les voiles afin que je Te voie ».
Elle voulait dire par l’amour de passion : l’amour de l’âme pour ce qu’elle obtient comme délices et douceur dans Son évocation (Dhikr) et Sa proximité.
Et elle voulait dire par l’amour dont Il est digne : l’amour pour ce qu’Il possède comme Beauté et Majesté, méritant ainsi qu’on L’aime pour Lui-même.
Dans le premier cas, le serviteur est récompensé pour cela (le plaisir pris dans l’adoration). Mais dans le second cas, l’amour est plus parfait, car c’est l’amour pour Celui qui est aimé en raison de Sa propre Essence, et non pour une utilité ou un plaisir que l’amant en retire ».
Bien qu’Ibn Taymiyya se cantonnait au plan exotérique dans ce passage, il considère que l’amour pur de Râbi’a est une station noble de la Siddîqiyya (la véracité), n’excluant pas les notions de crainte révérencielle et d’espoir, et il souligne que le désir du Paradis mentionné par Râbi’a (lever le voile pour Le voir) est précisément le sommet de l’Amour, car la Vision d’Allâh est le plus grand délice des gens du Paradis.
Dans le même ouvrage (10/81), sur le plan exotérique, il précisait ceci : « Le serviteur doit adorer Allâh par l’Amour, la Crainte révérencielle et l’Espoir. Celui qui n’adore que par l’Amour est un hérétique (Zindîq), celui qui n’adore que par l’Espoir est un Murji’ite, et celui qui n’adore que par la Crainte est un Harurite (Kharijite) », en ce sens que, sur le plan de la conscience séparative et duelle, pour atteindre le juste milieu et le bon équilibre, il ne faut pas réduire l’adoration ou la vision du Divin et de la Religion seulement à l’un de ses aspects, mais qu’il faut tous les prendre en compte. Cependant, sur le plan de la conscience unitive, où la vision se concentre sur l’Unité divine seulement, tout ce qui est créé et duel se dissipe et s’efface dans la conscience du serviteur, si bien qu’il ne voit que Lui (car seul l’Absolu et l’Incréé subsiste quand les choses créées disparaissent de sa conscience et de son esprit), et l’Essence même du Divin est la Rahma (l’Amour, la Miséricorde, la Clémence, etc.) : « Dis : « Invoquez Allâh, ou invoquez le Tout Miséricordieux (Ar-Rahmân). Quel que soit le nom par lequel vous l’appelez, Il a les plus beaux noms (Al-Asmâ’ al-Husnâ) … » » (Qur’ân 17, 110), car Ar-Rahmân est directement lié à Son Essence, tandis que Ses Noms liés à la Rigueur envers les criminels et les pécheurs sont circonstanciels et relatifs, conditionnés par Ses Attributs d’Essence et par Son Nom Ar-Rahmân.
Le Shaykh Ibn Taymiyya en conclut dans Majmû al Fatâwâ (11/17). que celui qui agit pour l’obtention d’une compensation de la part d’Allâh, ou bien pour repousser un châtiment (ou une correction), n’est pas réellement amoureux d’Allâh ; par conséquent, il lui est impossible de se rapprocher de ce dont il n’est pas amoureux. Il dit dans Majmû’ al-Fatâwâ (10/339-340) : « Il arrive que l’amoureux soit submergé par l’Amour au point de s’absenter de lui-même et de ne plus distinguer entre lui et son Bien-Aimé. Dans cet état de “Saisie” (Jadhb) et d’ivresse (Sukr), il peut prononcer des paroles qui, en apparence [seulement], relèvent de l’unionisme (Ittihâd) ou de l’incarnationnisme (Hulûl), comme les paroles rapportées de Abû Yazîd (al-Bistâmî) ou d’autres. Cependant, ces paroles ne sont pas le fruit d’une croyance déviante, mais d’un manque de discernement dû à l’intensité de ce qui visite le cœur. Celui qui perd la raison par une cause licite (comme l’amour d’Allâh) n’est pas responsable de ses paroles, tout comme le Prophète ﷺ a cité l’homme égaré dans le désert qui, retrouvant sa chamelle, a dit par excès de joie : “Ô Allâh, Tu es mon serviteur et je suis Ton Seigneur” [Sahîh Muslim], se trompant ainsi par l’intensité de son émotion. Allâh ne le punit pas pour cette erreur de langue. Il en va de même pour les gens de la Volonté (Ahl al-Irâda) lorsqu’ils sont anéantis dans l’Unicité ».
Et Ibn Al-Qayyîm dans Madârîj al-Sâlikîin (1/154-156) où il traite de l’amoureux éperdu (Al-Ma’dhûr bi-sukrihi) où la plume de la Loi est levée (excusant celui qui expérimente un tel état spirituel où il plonge dans la conscience unitive, sortant donc de la conscience séparative) dira : « Cet état et degré (d’Amour et) d’anéantissement (Fanâ’) est celui dans lequel se trouvent bon nombre parmi les Gens gens de l’Amour et du Désir. Lorsqu’une telle personne s’anéantit dans l’Objet de son amour — qui est Allâh — suite à l’intensité de son amour, il évoquera Allâh et ne s’évoquera pas, il se rappellera d’Allâh et ne se rappellera pas de lui-même, il visualisera Allâh et ne se verra pas, il « vivra » en Allâh et non lui-même. Il s’absente par le Connu de la connaissance, par l’Objet du souvenir du souvenir lui-même, et par le Bien-Aimé de l’amour. Lorsqu’il atteint ce degré, il n’a plus conscience de sa propre existence ni de ses propres sensations. C’est dans cet état que certains ont dit : “Je suis le Vrai” (Ana-l-Haqq) ou “Gloire à Moi” (Subhânî). Ils sont alors comme l’amoureux éperdu dont le cœur est submergé par son bien-aimé au point qu’il ne sent plus sa propre présence. Dans un tel état, la plume de la Loi est levée (le Taklîf s’interrompt, on ne les condamne pas pour ce qu’ils disent ou font) [6] car la raison est submergée par une ivresse spirituelle (Sukr) qu’il ne peut contrôler. On ne condamne pas celui qui trébuche par excès d’amour, car il est sous l’emprise d’une joie immense qui a fait disparaître son discernement ».
En conclusion, cette parole de Rabi’a Al-Adawiyya est conforme au Qur’ân, à la Sunnah et à la sagesse universelle expérimentée par les Rapprochés d’Allâh de tous temps, mais cela ne doit pas être compris comme une négation de la Géhenne ou du Paradis, qui ont leur raison d’être dans la Sagesse divine, mais qui doivent cependant être considérés à leur juste place, comme des créatures qui ne doivent pas nous éloigner de l’Adoration d’Allâh et de la recherche de Sa Proximité par une aspiration sincère tournée uniquement vers Lui, sans nier quoi que ce soit de ce qu’Il a révélé, ou de ce qu’Il a promis aux différentes catégories d’êtres humains ou de serviteurs, chacun cheminant selon son propre degré de conscience.
L’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî dans son Ihyâ’ (au Livre sur l’Amour) rapporte aussi à son sujet : « On avait demandé à Râbi‘a ce qui lui valait une si haute station spirituelle. Elle avait répondu : « J’ai renoncé à me préoccuper de ce qui ne me regarde pas, et j’ai entretenu l’intimité de Celui qui ne disparaît pas » ».
Wa Allâhu a’lam.
Notes :
[1] Rapporté par Farîd ad-Dîn Attâr dans Tadhkirat al-Awliyâ (Le Mémorial des Saints) dans la section biographique qui lui est consacrée.
[2] Rapporté notamment par Al-Ghazâlî dans son Ihyâ’ ‘Ulûm ad-Dîn (Livre de l’Amour, de l’Intimité et du Désir), Al-Irâqî dans son Takhrij du Ihyâ’, Ibn Al-Qayyîm dans son Madârij as-Sâlikîn 2/85, Al-Haddâd dans Ithâf as-Sâ’il bi-Ajwibat al-Masâ’il et dans An-Nasâ’ih ad-Dîniyyah, ainsi que d’autres éminents savants sunnites, qui ont approuvé et commenté aussi le sens dans sa portée spirituelle.
[3] Rapporté par Ibn Abi Al-Hadid dans le Sharh Nahj ul-Balagha, par le Shaykh ul-Islâm de la Sunnah Al-Murtadâ Az-Zabîdî Al-Hussaynî dans Ithâf al-Sâda al-Muttaqîn 9/345, Al-Âbî dans Nathr al-Durar 1/231, Al-Haddâd dans Risâlat al-Mu’âwanah (au chapitre sur la sincérité) et d’autres.
إِنَّ قَوْماً عَبَدُوا اللهَ رَغْبَةً فَتِلْكَ عِبَادَةُ التُّجَّارِ، وَإِنَّ قَوْماً عَبَدُوا اللهَ رَهْبَةً فَتِلْكَ عِبَادَةُ الْعَبِيدِ، وَإِنَّ قَوْماً عَبَدُوا اللهَ شُكْراً فَتِلْكَ عِبَادَةُ الاَْحْرَارِ
[4] Rapporté par l’imâm, juriste shafi’ite, muhaddith, historien, théologien, Sûfi, poète et exégète Abû Tâlib Al-Makkî (m. 386 H/996) dans Qût al-Qulûb 2/50-55 (Bâb Dhikr al-Maqâmât al-Yaqîn – Chapitre sur l’évocation des stations de la certitude, et plus spécifiquement dans la section consacrée à l’Amour – Al-Mahabba -), As-Sulâmî (m. 412 H/1034) dans ses Tabaqât al-Sûfiyya 1/30-45, Abû Nu’aym Al-Isbahânî (m. 430 H/1038) dans Hilyat al-Awliyâ’ au tome 8 concernant la biographie de Fudayl Ibn ‘Iyyâd, Al-Bayhaqî (m. 458 H/1066) dans Shû’ab al-Imân 2/244 n°802, Al-Qushayrî (m. 465 H/1072) dans sa Rissâla al-Qushayriyya (Bâb al-Mahabba, chap. sur l’Amour, pp. 318-322) et dans Latâ’if al-Ishârât 1/432, Abû Hâmid Al-Ghazâlî (m. 505 H/1111) dans son Ihyâ’ au Kitâb al-Mahabba (Livre de l’Amour), Ibn Al-Jawzî (m. 597 H/1201) dans Sifât as-Safwâ dans la section consacrée à Fudayl Ibn ‘Iyyâd, Ibn Al-Qayyîm (m. 751 H/1350) dans Madârij al-Sâlikîn 2/85-90 concernant la Manzilat al-Mahabba et dans son Rawdat al-Muhibbîn wa Nuzhat al-Mushtâqîn, Ibn Rajab Al-Hanbalî (m. 795 H/1393) dans Al-Takhwîf min al-Nâr (chap. sur la crainte révérencielle des connaisseurs – Khawf al-‘Ârifîn – qui consiste à ne pas être voilé loin de la Proximité divine – Le Bien-aimé -) et dans Istinshâq Nasîm al-Uns min Nafahât Riyâd Al-Quds où il montre que ce degré spirituel de l’Amour pur est celui de la station des « Rapprochés » (Al-Muqarrabûn), As-Suyûtî dans Al-Durr al-Manthûr pour commenter le verset 5/54 traitant de l’Amour divin, et dans ses recueils de Raqâ’iq, Al-Munâwî (m. 1031 H/1621) dans Fayd al-Qadîr 1/225 et d’autres.
« مَرَّ عِيسَى عَلَيْهِ السَّلامُ بِثَلاثِ طَوَائِفَ مِنَ النَّاسِ :
فَقَالَ لِلطَّائِفَةِ الأُولَى : مَا الَّذِي أَنْحَلَ أَبْدَانَكُمْ ؟ قَالُوا : خَوْفُ النَّارِ . قَالَ : حَقٌّ عَلَى اللَّهِ أَنْ يُؤْمِنَكُمْ مِمَّا تَخَافُونَ .
ثُمَّ مَرَّ بِالثَّانِيَةِ ، فَقَالَ : مَا الَّذِي أَنْحَلَ أَبْدَانَكُمْ ؟ قَالُوا : الشَّوْقُ إِلَى الْجَنَّةِ . قَالَ : حَقٌّ عَلَى اللَّهِ أَنْ يُعْطِيَكُمْ مَا تَرْجُونَ .
ثُمَّ مَرَّ بِالطَّائِفَةِ الثَّالِثَةِ ، فَقَالَ : مَا الَّذِي أَنْحَلَ أَبْدَانَكُمْ ؟ قَالُوا : حُبُّ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ . فَقَالَ : أَنْتُمُ الْمُقَرَّبُونَ ، أَنْتُمُ الْمُقَرَّبُونَ ، أَنْتُمُ الْمُقَرَّبُونَ
[5] Rapporté par Al-Bukharî dans son Sahîh n°1130 et 4837, Muslim dans son Sahîh n°2819 selon ‘Aîsha, At-Tirmidhî dans ses Sunân n°412 selon Al-Mughîra Ibn Shu’ba, An-Nasâ’î dans ses Sunân al-Kubrâ n°1644 et d’autres.
قَامَ النَّبِيُّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ حَتَّى تَوَرَّمَتْ قَدَمَاهُ، فَقِيلَ لَهُ : قَدْ غَفَرَ اللَّهُ لَكَ مَا تَقَدَّمَ مِنْ ذَنْبِكَ وَمَا تَأَخَّرَ، قَالَ : أَفَلَا أَكُونُ عَبْدًا شَكُورًا
[6] Allusion au célèbre hadith prophétique où le Messager d’Allâh (ﷺ) a dit : « La Plume (de la Loi) a été levée pour ces types de personne (ils ne seront pas en situation de « pêché » en cas de manquement) : pour la personne qui dort (inconsciemment) jusqu’à ce qu’elle se réveille, pour le petit enfant jusqu’à ce qu’il grandisse (et devienne adulte), pour le fou (dément) jusqu’à ce qu’il retrouve la raison et sa lucidité, pour une personne âgée qui a perdu un peu l’esprit et pour la personne affligée jusqu’à ce qu’elle recouvre (son état normal) ». Rapporté par Abû Dawûd dans ses Sunân n°4403, Ibn Mâjah dans ses Sunân n°2041, An-Nasâ’î dans ses Sunân n°3432, Ahmad dans son Musnad n°956 et d’autres relaté notamment par ‘Aîsha, ‘Alî et d’autres, certaines versions parlent de « 3 catégories » mais d’autres en évoquent 2 autres avec précision. De même, un autre hadith prophétique dit : « Certes, Allâh a pardonné à ma Ummah l’erreur, l’oubli et ce à quoi ils ont été contraints » rapporté par Al-Bayhaqî dans Sunân al-Kubrâ 7/356, dans As-Sunân al-Sughrâ n°2554 et dans Al-Adab n°506, Ahmad dans son Musnad n°2438 selon Ibn ‘Abbâs – sahîh -, Ibn Mâjah dans ses Sunân n°2045, Ibn Hibbân dans son Sahîh n°7219 et d’autres.
Le Qur’ân dit : « Seigneur, ne nous châtie pas s’il nous arrive d’oublier ou de commettre une erreur (par mégarde) ! » (Qur’ân 2, 286) ; « Votre Seigneur S’est prescrit à Lui-même la Miséricorde. Et quiconque d’entre vous fait un mal par ignorance (ou par inadvertance), se repent ensuite et se réforme… Alors, Il est Pardonneur et Miséricordieux » (Qur’ân 6, 54) et « Allâh accueille seulement le repentir de ceux qui font le mal par ignorance (ou méconnaissance) et qui aussitôt se repentent. Voilà ceux de qui Allâh accueille le repentir » (Qur’ân 4, 17).
