A propos du concept de « bid’a » (innovation religieuse) en Islam par le Shaykh Muhammad Alawî al-Malikî

Nous entendons souvent les prédicateurs et têtes de file chez les wahhabites déconstruire pratiquement l’ensemble de la Tradition islamique en invoquant le fameux hadîth sur l’interdiction de l’innovation blâmable (bid’a) sur le plan religieux, contrairement au plan technique.

Dans leurs réponses (à travers leurs fatwas) ce hadîth revient régulièrement : « kullu muhdathatin bid’ah, wa kullu bid’ah dalâlah, wa kullu dalâlah fî-n-nâr » (« toute nouveauté est une innovation, et toute innovation est un égarement, et tout égarement mène à l’Enfer »), hadîth rapporté avec quelques variantes par Abû Dawûd, at-Tirmidhî, Ibn Mâjah et d’autres dans leur recueil.  Comme des perroquets, les adeptes de ce courant répètent sans rien comprendre ce qu’ils ont entendu de leurs « savants » et « prédicateurs », et taxent d’innovateurs (ou d’innovations) ou d’égarés de nombreux musulmans, sans savoir que ces derniers se basent souvent sur des preuves légales tirées du Qur’ân, de la Sunnah, de la pratique des Compagnons (as-Sahaba), de l’analogie (al-qiyâs) et de la permission originelle dans le fiqh, tant que ce qui est autorisé mais qui n’a pas reçu le statut d’obligation religieuse ou de recommandation religieuse, ne change pas de statut sans preuve légale. Ils oublient généralement cet autre hadîth, lui aussi authentique : « Si quelqu’un instaure dans l’Islâm une bonne tradition (sunnah hassanah), il en aura la récompense et aura une récompense chaque fois que les gens la referont après lui sans que rien ne soit diminué de leurs récompenses. Mais si quelqu’un instaure dans l’Islam une mauvaise tradition (sunnah sayyi’ah), il se chargera de son péché et sera chargé d’un péché chaque fois que des gens la referont après lui sans que rien ne soit diminué de leurs péchés », rapporté par Muslim dans son Sahîh ainsi que par at-Tirmidhî, an-Nasâ’î, Ibn Mâjah et d’autres.

Comme souvent, leur manque de clairvoyance fait qu’ils ne parviennent pas à concilier des ahadîths authentiques avec intelligence et cohérence. L’imâm et Shaykh ul-Islâm Al-Bayhaqî rapporte d’ailleurs dans son Manaqib (1/468), cette parole de l’imâm As-Shafi’î : « Les innovations sont de deux types : l’un est ce qui est innové et qui rentre en conflit avec le Livre (Qur’ân), la Sunnah, un rapport d’un Compagnon [athar] ou un consensus ; cette innovation est un égarement. L’autre type est ce qui est innové à partir du bien et qui ne rentre pas en conflit avec quoi que ce soit de ce qui est précédemment cité ; il s’agit alors d’une innovation qui n’a rien de blâmable ».

L’imâm et Shaykh ul-Islâm an-Nawawî a écrit à ce propos en commentant l’ouvrage Al-Qawa’id (Al-Kubrâ) : « L’innovation est divisée en celle qui est obligatoire (wâjiba), interdite (muharrama), recommandée (mandûba), déconseillée (makrûha) ou indifférente (mubâha). La manière de décider est d’examiner l’innovation à la lumière des règles de la Loi (qawâ’id al-sharî’ah). Si elle tombe dans le champ des obligations (îjab), elle est donc obligatoire, si elle tombe dans le champ des interdictions, elle est interdite (tahrîm), dans le champ des recommandations, elle devient recommandée, déconseillé si elle concerne ce qui l’est et permise si elle touche aux permissions ».

L’imâm et Shaykh ul-Islâm al-‘Izz ibn Abd as-Salâm a écrit dans Qawa’îd al-Kubrâ : « La bid’a, c’est un acte qui n’a pas été connu à l’époque du Prophète Muhammad, mais elle se divise en 5 catégories : obligatoire, interdite, recommandée, déconseillée, autorisée ».

Pour le Shaykh Sayyîd Muhammad Al Alawî al-Malikî al-Makkî al-Hassânî (1943-2004), il s’agit là d’un « mafhûm yajib an yusahhah » (« une (in)compréhension (que l’on doit) corriger »). Le Shaykh, – qu’Allâh lui fasse Miséricorde -, fut de son vivant le muftî du l’école juridique malikite de la Mecque, en plus d’être une autorité dans le tasawwuf, la ‘aqida (théologie), les ussul ad-dîn (fondements de la religion), le hadîth, la biographie prophétique (Sirâ an-nabawiyya), le tafsîr (l’exégèse qurânique), l’histoire et la langue arabe.

 Dans une fatwa, il aborda ce sujet :

« Question : Nous aimerons savoir maintenant d’un point de vue langue arabe (luhghawiyyan) et juridique (shar’iyyan) le terme bid’a pour que l’on puisse discerner sa signification selon ces deux angles.        

Réponse du Shaykh Muhammad Alawî al-Malikî : Bâraka-Llâh fîk, votre question est excellente dans sa formulation car c’est l’approche idoine pour ce genre de termes : la prière (as-salâh), l’aumône légale (az-zakât), l’invocation (ad-du’â’), le pèlerinage (al-hajj), le jeûne (assawm)… doivent être examinés lughatan wa shar’an (des points de vues linguistique et juridique). Tous ces termes techniques (mustalah) ont une signification dans la langue et dans la loi (divine).        

Dans la langue arabe, la bid’ah signifie toute chose nouvelle, toute innovation … par exemple un immeuble ou une voiture créés par des ingénieurs, ou bien des machines ou toute chose inventées sans modèles sont des bid’ah (dans le sens d’innovations). Le nom d’Allâh al-Badî’ (L’Innovateur, L’Inventeur), « Il est le Créateur des Cieux et de la Terre sans modèle ! » (Qur’ân 2, 117).

D’un point de vue légal, le terme bid’a signifie quelque chose de tout à fait spécifique : il s’agit de quelque chose qui est apparu et qui n’existait pas à l’époque de l’Envoyé – sur lui la Grâce et la Paix ! –        

Un spécialiste de la langue arabe ne peut pas venir figer les termes techniques légaux (al-mustalahât ash-shar’iyyah). De même quelqu’un qui parle dans le domaine des termes techniques légaux, doit avoir une instruction dans la langue.        

Les savants avec leurs visions (subtiles), leurs idées lumineuses ont dit que le terme bid’a au sens technique légal s’applique à ce qui n’a pas été formulé de façon explicite au moment du message (prophétique) à l’époque de l’Envoyé d’Allâh – sur lui la grâce et la paix ! -. Lorsque le Prophète – sur lui la grâce et la paix – a dit : kullu muhdathatin bid’ah (chaque nouveauté est une bid’a)et puis a dit : wa kullu bid’ah dalâlah (et chaque bid’ah est un égarement), on ne peut pas juger avec cette définition lexicale (mustalah) et ce droit canonique (qânûn) sur toute chose qui n’a pas eu lieu à l’époque de l’Envoyé – sur lui la grâce et la paix ! – sauf pour ce que nous trouvons dans le makhlas. Et qu’est-ce que le makhlas ? Le makhlas est ce qui a été mis en évidence par les savants des fondements (‘ulamâ’ al-usûl), les Imâm de la religion (a’imatu-d-dîn), les gardiens fidèles de la jurisprudence islamique (umanâ’u-l-fiqh), et les gardiens fidèles de la Loi (umanâ’u-sh-sharîah), l’Imâm as-Shâfi’î, l’Imâm Mâlik, l’Imâm Abû Hanîfa, et ce qui est venu après eux parmi les grands imâm de la jurisprudence « qui ont bien baigné dans les océans la langue arabe » (lladhîna tabahharû fî-l-lughah al-‘arabiyyah) et « qui ont bien baigné dans les océans les lexiques techniques légaux » (lladhîna tabahharû fî-l-mustalahât ash-shar’iyyah) et qui avaient le « pied ferme » (al-qadam ar-râsikh).                

C’est pour cela que nous devons distinguer deux sortes de bid’a : une bonne innovation (bid’a hasanah) et une mauvaise innovation (bid’ah sayyi’ah), d’autres distinguent entre innovation « grasse » (bid’ah madmûmah) et innovation louangée (bid’ah mahmûdah), d’autres encore distinguent entre innovation de guidance (bid’at hudâ) et innovation d’égarement (bid’at dalâlah). Ces distinctions furent faite à l’époque de l’Imâm ash-Shâfi’î – qu’Allâh soit satisfait de lui -. L’Imâm Mâlik ne faisait pas explicitement cette distinction mais il l’exprimait d’une certaine façon en affirmant : wa khayru umûri-n-nâsi mâ kâna sunnatan wa sharru-l-umûri al-muhdathâtu-l-badâ’i’u, « les meilleurs choses des hommes sont celles qui suivent une voie légale, les plus mauvaises sont les innovations en dehors des voies ». Ce que veut dire l’Imâm Mâlik par al-muhdathâtu-l-badâ’i’u, c’est l’innovation d’égarement (bid’at dalâlah), l’innovation de la passion (bid’atu-l-hawâ) et l’innovation qui contrevient aux fondements légaux (al-bid’atu llatî tukhâlif al-ussûl as-shar’iyyah). Ce sens est présent dans les cœurs des Savants, dans les cœurs des imâms, dans les cœurs des Compagnons, – qu’Allâh soit satisfait d’eux -, mais Allâh a aussi mis dans leur langue cette nuance qu’il ne faut pas prendre le sens de bid’a d’un point de vue absolu et l’appliquer à toute chose qui n’a pas eu lieu à l’époque de l’Envoyé – sur lui la grâce et la paix ! -. On ne doit pas non plus dire après cela que « chaque bid’a est un égarement » (wa kullu bid’ah dalâlah) et si nous lions ceci avec cela, cela revient à abroger la Sharî’ah islamique et détruire beaucoup de nos fondements !(wa idhâ rabatnâ bayna hâdhâ wa dhâk ma’nâh nasakhnâ as-sharîah al-islâmiyyah wa hadmanâ kathîr min usûlinâ) ». Fin de la réponse.

Il est évident qu’en ce qui concerne la Révélation et la Sunnah, dans les rites fondamentaux et légaux, les doctrines théologiques, les qualités morales et les convenances, que tout est déjà « parachevé » et intégralement préservé par le Qur’ân et la Sunnah, ce qui constitue la « Rissala ». Cependant, tous les développements logiques, juridiques, spirituels, scientifiques, économiques et autres n’ont pas été explicités de façon explicite, mais leurs fondements implicites sont et doivent être rattachés au Qur’ân.

La preuve de cela est que Prophète – sur lui la grâce et la paix – n’a pas dit à ses Compagnons ce qui lui a été inspiré directement par Allâh au terme de l’Ascension (mi’râj) dont parle le verset : « Ensuite, il s’approcha (danâ) et descendit ; il fut à la distance de deux arcs ou plus près. Il inspira à Son serviteur ce qu’Il inspira » (Qur’ân 53, 8-10). Le Shaykh al-Akbar – qu’Allâh soit satisfait de lui et nous fasse profiter de sa baraka – commente dans ses Futûhât (chap. 553) comme suit : « Personne ne peut savoir ce que (le Prophète) a obtenu alors en fait de Science d’Allâh. C’est Sa Parole : « Il inspira à Son serviteur ce qu’Il inspira » ; Il n’a pas précisé ce qu’Il lui a inspiré et l’Envoyé d’Allâh – sur lui la grâce et la paix ! – ne l’a mentionné à aucun de Ses Compagnons. En effet, il s’agissait d’une communication (talaqqâ) « essentielle » (dhâtiyyan) qui ne peut être connue que par celui qui l’a goûtée ».

Et parmi les autres preuves légales, citons « Il est le Premier (al-Awwal) et le Dernier (al-Akhir), l’Extérieur (al-Zâhir) et l’Intérieur (al-Bâtin). Il est informé de toute chose » (Qur’ân 57, 3).

« Dis : Si la mer se faisait d’encre pour écrire le langage de mon Seigneur, elle s’y épuiserait, même si Nous en doublions l’étendue, avant que ne s’épuisât le langage » (Qur’ân 18, 109). Les sagesses que l’on peut en puiser sans inépuisables et indéfinies, bien qu’elles ne pourront ni abroger ni contredire le sens extérieur et les préceptes légaux.

« Et c’est ainsi que Nous t’avons révélé un esprit [le Qur’ân] provenant de Notre ordre. Tu n’avais aucune connaissance du Livre ni de la foi; mais Nous en avons fait une lumière par laquelle Nous guidons qui Nous voulons parmi Nos serviteurs. Et en vérité tu guides vers un chemin droit, le chemin d’Allâh à Qui appartient ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. Oui c’est à Allâh que s’acheminent les choses » (Qur’ân, 42, 52-53).

« Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous » (Qur’ân 18, 65).

Ibn Hibbân rapporte dans son Sahîh (1/75) rapporte le hadîth prophétique disant que : « Le Qur’ân est descendu suivant 7 sens (a’rufin) et chaque verset possède un sens intérieur et un sens extérieur (zahîr wa batîn) ». Le 7 fait souvent référence à un nombre symbolique, désignant une « grande quantité », souvent apparentée à l’indéfini (c’est-à-dire une réalité dont l’homme ne peut pas mesurer ou saisir toute la portée et l’étendue).

Il y a aussi le hadîth suivant : « Lisez le Qur’ân et cherchez [humblement] à saisir ses significations extraordinaires (garâ’ibahu) » (Hadîth rapporté par Ibn Abî Shayba dans son Musannaf, n°30532).

Une parole similaire est attribuée au compagnon du Prophète (ﷺ) Ibn Mas’ûd (qu’Allâh l’agrée).

Le compagnon du Prophète (ﷺ) Abû-l-Dardâ’ (qu’Allâh l’agrée) disait quant à lui : « Nul ne comprend le Qur’ân jusqu’à qu’il perçoive en lui des significations multiples » (Récit rapporté par Abû Nu’aym dans son Hilyat al-awliyâ’, 1/211).

De plus, les compagnons et leurs disciples, après la mort du Prophète, ont détaillé et « innové » certaines questions et pratiques juridiques, tout comme d’autres questions d’ordres économique, théologique, administratif et autre que cela.



N.B. : Cet article a été inspiré en partie par une discussion alimentée par notre frère, Sidi A.


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