Le pérénnialisme selon la perspective islamique : la question de la validité des autres formes traditionnelles, de la fin ou non de l’Enfer et de l’abrogation des Lois révélées antérieures

Depuis l’apparition du monde moderne, de nombreux courants antagonistes sont apparus, soit pour attaquer la Tradition (l’ensemble des formes traditionnelles comportant une dimension spirituelle), soit pour la défendre d’une manière ou d’une autre face aux assauts de la modernité (opérant une rupture avec la Tradition), qu’elle soit ouvertement anti-religieuse (ou anti-traditionnelle) ou non.

Il est indéniable que la modernité a opéré un bouleversement sans précédent avec les civilisations traditionnelles ayant précédé l’avènement du monde moderne. C’est dans ce contexte historique que s’est manifesté ce que l’on pourrait appeler le « pérénnialisme », qui affirme la raison d’être et l’essence commune de toutes les traditions spirituelles d’origine Divine (supra-humaine), chacune opérant légitimement à leur époque et dans leur aire civilisationnelle, à l’exception de l’Islam qui possède un caractère universel et une position particulière en cette fin de cycle. Le pérénnialisme attache aussi une importance particulière au rattachement à une forme traditionnelle encore vivante, afin de maintenir un lien direct et opératoire avec le Divin. Il y a cependant différentes tendances qui se dégagent au sein du pérénnialisme. Enfin, cette « doctrine » peut se définir comme le fait que le Divin ait révélé à différents peuples une doctrine unique, mais dont les expressions et les modalités ont pris de multiples formes à travers les âges et les régions, ce qu’affirment par ailleurs les maîtres orthodoxes de chaque tradition. Dès lors, il ne peut y avoir qu’un accord sur les principes métaphysiques, et non pas un syncrétisme ou une fusion sur les formes traditionnelles. Soit car il y a eu des altérations théologiques et doctrinales, des déviations morales et juridiques au fil du temps, soit car les changements temporels étant tellement profonds, qu’une adaptation juridique a dû être opérée afin de se conformer aux nouvelles mentalités, mais sans trahir les doctrines et les valeurs éthiques de la forme traditionnelle en question (Judaïsme, Zoroastrisme, Christianisme, Hindouisme, Shintoisme, Confucianisme, Islam, …).

Le Principe Suprême (appelé par des Noms différents selon les traditions : Brahmâ, Ahura Mazda, Odin, Zeus, Yahvé, Dieu, Allâh, …) étant unique et absolu, tout autre que Lui demeure relatif et donc « illusoire » sous ce rapport. C’est cette conscience de l’Absolu (Divin) qui viennent rappeler toutes les traditions spirituelles, avec des principes théologiques et métaphysiques qui visent à développer les réalités en rapport avec l’Absolu (comme le principe de la prophétie, le Jour du Jugement Dernier, l’existence de l’Au-delà, …), ainsi que les valeurs éthiques et les normes sociales qui conviennent d’adopter en vue de vivre dans une harmonie sociale relative ici-bas.

De même, toutes les Révélations et les formes traditionnelles ont pour même origine, le Principe Suprême, et ne sont donc que des adaptations cycliques de la « Tradition primordiale » (Dîn al-Qayyîm en langage islamique). Raison pour laquelle, nous trouvons de nombreux points communs entre toutes les traditions spirituelles « authentiques », en dépit de nombreuses différences de formes et de détails, et ce, sans que l’on doive croire en la croyance des « emprunts » (c’est-à-dire par une succession de plagiats et de bricolages). Cette croyance des emprunts est fausse et contre-intuitive quand il s’agit des fondements et spécificités de chaque forme traditionnelle, dont leur socle civilisationnel (« l’âme » de cette civilisation, l’art et les monuments religieux, l’expression spécifique de leurs doctrines, etc.) est uniquement et bien distinct des autres. Malgré des techniques, outils et valeurs en commun avec toutes les autres civilisations, leur « empreinte » demeure unique et « original », de façon à ce qu’il soit très facile de distinguer l’art islamique de l’art chrétien ou de l’art hindou ou chinois. Il n’est pas question ici de nier les emprunts « horizontaux » concernant la littérature, la médecine, les courants philosophiques ou la « technologie » (ancienne ou moderne), car cela a toujours eu lieu, aussi bien des musulmans qui ont assimilé, maîtrisé puis innové et révolutionné les sciences déjà existantes (Grèce antique, Perse pré-islamique, Chine, Inde, …) que les européens qui se sont basés essentiellement sur le patrimoine scientifique et intellectuel du monde musulman (médecine, chirurgie, astronomie, physique, mathématiques, philosophie, éthique, poésie, chimie, logique, ingénierie militaire, …). Dans le cas de la civilisation islamique, les joyaux scientifiques et littéraires qui ont été conservés, possèdent tous leur empreinte islamique, et leurs auteurs sont partis avant tout de la Révélation qurânique pour y trouver leur inspiration déterminante : Rûmî, Hafiz, Farîd ud-Dîn Attâr, Sâ’adi, Ibn ‘Arabî, Fakhr ud-Dîn ar-Râzî, Abû Hâmid al-Ghazâlî et son frère Ahmad, ‘Umar Khayyâm, Ibn Sina, Al-Birûnî, Jabir Ibn Hayyan, Jâ’far As-Sâdiq, etc. Si dans leurs œuvres, il est possible de retrouver des emprunts divers (symboles, allégories, événements historiques, notions philosophiques pré-islamiques, etc.), cela n’est que secondaire et ne sert que de support pour exprimer des vérités universelles partant de la perspective islamique, et qui découlent avant tout, pour les logiciens ou les maîtres spirituels, de raisonnements logiques ou d’expériences spirituelles qu’ils expérimentent d’eux-mêmes, et qui ne découlent nullement d’un « emprunt » ou d’un « plagiat » quelconque. Tout cheminant dans la voie spirituelle islamique, peut déjà le savoir de façon certaine (par l’expérience initiatique), sans même devoir atteindre les hautes stations spirituelles. Et s’ils peuvent en effet parfois commenter des passages de l’Avesta, de la Bible ou de la Torah, les maîtres spirituels musulmans comme les théologiens ou même les philosophes musulmans, s’adonnent essentiellement à un commentaire développé du Qur’ân et de la Tradition prophétique, où le modèle prophétique constitue le « moule » dans lequel s’intègre et s’insère leurs expériences diverses, et justifiant leurs expériences les plus intimes, à travers la figure prophétique de Muhammad (‘alayhî salât wa salâm).

L’Islam, qui représente la dernière forme traditionnelle orthodoxe pour notre fin cycle, reconnait l’ensemble des Prophètes, Messagers et Sages envoyés à chaque peuple et à chaque génération, depuis Adam jusqu’à Muhammad (que la Paix Divine soit sur eux tous). En raison de l’obscuration intellectuelle de notre cycle, l’Islam a insisté plus intensément et plus clairement sur la doctrine du Tawhîd (« monothéisme pur »), qui était la doctrine de tous les prophètes. L’Islam reconnait aussi l’intégralité du cycle de la Révélation, qui a été scellé avec le Qur’ân et la pratique du Prophète Muhammad qui était « comme le Qur’ân vivant/marchant sur terre » (une mise en pratique des principes et valeurs qurâniques).
Ce faisant, toutes les vérités passées sont reconnues et synthétisées dans la Tradition islamique, sans les altérations diverses qui ont pollué les formes traditionnelles antérieures.

Comme tout autre « courant », le pérénnialisme n’a pas échappé aux divergences à l’intérieur de cette appellation, ni aux critiques extérieures.

A propos de la Tradition primordiale, il s’agit là d’un concept qurânique : « Tout pouvoir n’appartient qu’à Allah qui vous a enjoint de n’adorer que Lui, telle est la Tradition immuable/primordiale (Dîn ul Qayyîm). Mais la plupart des hommes ne savent pas » (Qur’ân 12, 40).

« Nous avons envoyé dans chaque communauté un Messager, [pour leur dire] : “Adorez Allâh et écartez-vous du Taghût”. Alors Allâh en guida certains, mais il y en eut qui ont été destinés a l’égarement. Parcourez donc la terre, et regardez quelle fut la fin de ceux qui traitaient [Nos messagers] de menteurs » (Qur’ân 16, 36).
En parlant du Prophète Muhammad, Allâh lui ordonne de dire : « Je ne suis pas un innovateur parmi les prophètes » (Qur’ân 46, 9). Plusieurs versets du Qur’ân rappellent que plusieurs prophètes ont été envoyés avant Muhammad : « Nous avons envoyé des prophètes avant toi » (Qur’ân 15, 30), « (…) n’est qu’un prophète ; des prophètes ont vécu avant lui (…) » (Qur’ân 3, 144), « Interroge ceux de nos prophètes que nous avons envoyés avant toi » (Qur’ân 43, 45).
« Et il y a des messagers dont Nous t’avons raconté l’histoire précédemment, et des messagers dont Nous ne t’avons point raconté l’histoire (…) » (Qur’ân 4, 164). Il y a donc des Prophètes et Messagers qui n’ont pas été évoqués explicitement dans le Qur’ân, mais leurs caractéristiques fondamentales sont les mêmes, à savoir être sincère, soumis au Divin, se conformer à Ses Ordres, enseigner le Tawhîd, se détourner des idoles et enseigner la bonne moralité aux gens.

L’Islam signifie l’acceptation libre, dans la paix (et afin de l’obtenir intégralement) de l’Ordre Divin et de s’y conformer, ce qui constitue le fondement de toutes les Traditions révélées (aussi bien parmi les « formes traditionnelles » de souche abrahamique, que non-abrahamique). Allâh a dit : « Non, mais quiconque donne (livre, soumet, laisse) à Allâh son être tout en étant bienfaisant (muhsin), aura sa rétribution auprès de son Seigneur. Pour ceux-là il n’y a nulle crainte, et ils ne seront point attristés » (Qur’ân 2, 112).

« Que vous fassiez du bien, ouvertement ou en cachette, ou bien que vous pardonniez un mal… Alors Allâh est Pardonneur et Omnipotent. Ceux qui ne croient pas en Allâh et en Ses messagers, et qui veulent faire distinction entre Allâh et Ses messagers et qui disent : « Nous croyons en certains d’entre eux mais ne croyons pas en d’autres », et qui veulent prendre un chemin intermédiaire (entre la foi et la mécréance), les voilà les vrais mécréants (dénégateurs) ! Et Nous avons préparé pour les mécréants une correction avilissante.
Et ceux qui croient en Allâh et en Ses messagers et qui ne font point de différence entre ces derniers, voilà ceux à qui Il donnera leurs récompenses. Et Allâh est Pardonneur et Miséricordieux »
(Qur’ân 4, 149-152).

Tout musulman doit donc accepter et honorer la totalité des prophètes d’Allâh, et ne peuvent pas les rabaisser volontairement en établissant un classement arbitraire. Tous méritent le respect, tous possèdent leurs qualités et leurs mérites. L’interdiction de faire des différences entre eux, consiste notamment à les rabaisser ou à rejeter certains d’entre eux, et non pas dans le fait de savoir que certains ont des mérites et des fonctions qui leurs soient propres.

Allâh rappelle également ceci : « Tiens-toi debout, en vrai hanif qui professe la Tradition primordiale, la religion (voie) naturelle, celle qu’Allâh a inscrite au cœur de tout individu. C’est un don universel et immuable qu’Allâh a fait à Ses créatures. Telle est la véritable Tradition, mais la plupart des humains ne savent pas » (Qur’ân 30, 30). En arabe, le terme « dîn » ne recouvre pas le même sens restreint que possède le terme « religion » de nos jours. En Islam, le « dîn » englobe les doctrines, les actes cultuels, les normes sociales, les principes métaphysiques, le mode de vie, etc.

Il y a aussi un hadîth prophétique assez explicite qui confirme la Tradition primordiale : « Je suis la personne la plus en droit de Issâ’ Ibn Maryam dans l’ici-bas comme dans l’au-delà et les prophètes sont des demi-frères : leurs mères sont différentes et leur religion est unique » (hadîth rapporté par Al-Bukharî dans son Sahîh n°3443). En arabe les termes utilisés signifient des frères qui ont le même père mais dont les mères sont différentes, ce qui veut dire que tous les prophètes sont venus avec l’islam qui consiste à adorer Allâh sans rien Lui associer, à connaitre Ses Noms et Ses Attributs, à s’écarter de ce qui est adoré en dehors de Lui, à professer la réalité des Prophètes, des Anges, des Révélations, le Jour du Jugement dernier, l’enfer, le Paradis, le Destin, …

Un autre hadîth prophétique dit ceci : « La religion (voie) la plus chère à Allâh, c’est la religion primordiale pleine d’indulgence » (hadîth rapporté par Muslim dans son Sahîh). Un hadîth allant dans le même sens est aussi rapporté par Ahmad dans son Musnad.

Même au sein de la Tradition islamique, à une échelle « communautaire » donc, à chaque siècle (ou génération), un revivificateur est promis (selon une tradition prophétique) pour restaurer l’esprit du Tawhid (le monothéisme) et de la sagesse, et montrer aux gens comment y revenir.

« Allâh envoie à cette communauté à la tête de chaque siècle (ou : génération), quelqu’un pour revivifier les choses de sa religion (amra dînihâ) » (hadîth rapporté par Abû Dawûd dans ses Sunan) et dans une autre version : « Allâh envoie à cette communauté à la tête de chaque siècle (ou  génération), quelqu’un pour revivifier ce qui la concerne (amrahâ) », l’Imâm Jalâl ud-dîn As-Suyûtî nous apprend que la première version de ce Hadîth concerne les ‘Ulama des doctrines qui répondent aux questions d’actualité en matière de Fiqh et que la deuxième version concerne les maîtres spirituels qui réforment et éduquent les cœurs dans le contexte et selon les méthodes qui conviennent à chaque époque.
Parmi les noms qui reviennent souvent, concernant les « mujadidîn » (revivificateurs), citons Abû Hâmid al-Ghazâlî, Al-Jilânî, Jalâl ud-Dîn Rûmî, Ibn ‘Arabî, As-Suyûtî, etc. Ce sont en effet des savants qui ont sacrifié leurs temps et leurs biens dans la Connaissance et le Sentier d’Allâh, qui ont laissé en héritage aux musulmans des traités et des œuvres d’une grande importance, chacun dans leur domaine, et qui ont exercé une influence de grande ampleur sur les musulmans. Tous maitrisaient la plupart des sciences islamiques, et se rejoignaient sur les fondements théologiques, cultuels, juridiques, éthiques et spirituels.

Et dans son « Siyar A’lâm an Nubalâ’ », dans la biographie consacrée à l’Imâm Ibn Surayj, le Hâfiz Shams ud-Dîn Ad-Dhahâbî (m.748 H) a dit concernant les mujaddidîn de l’époque des khalaf : « Je dis : pour le 4ème siècle, il s’agit de Abû Hâmid Al Isfarâyînî ; pour le 5ème siècle, il s’agit de Abû Hâmid Al Ghazâlî ; pour le 6ème siècle, il s’agit du Hâfiz ‘Abd ul Ghanî ; et pour le 7ème siècle, il s’agit de notre Shaykh Abu-l-Fath Ibn Daqîq Al ‘Îd ».

Selon que l’on parle de « génération » ou de « siècle », cela peut varier, car juste après la mort de l’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî par exemple, l’imâm Al-Jilânî prit son envol et exerça une profonde influence sur le monde musulman, et ainsi de suite. Sur certains noms, les savants divergent. Il y aussi des époques où de grands imâms et maîtres se sont côtoyés en même temps (comme par exemple Muhammad al-Baqîr, Zayd Ibn ‘Alî, Jâ’far As-Sâdiq, Abû Hanifa, Hassân al-Basrî, Sûfyan at-Thawrî, Rabî’a al-Adawiyyâ et d’autres) qui ont tous laissé leur empreinte dans le monde musulman, il est donc difficile de trancher, et il se pourrait donc très bien qu’Allâh envoie plusieurs mujadidîn à chaque époque, ayant chacun leurs fonctions et leurs mérites.


Pour en revenir à la Tradition primordiale, cela implique qu’à l’origine, toutes les formes traditionnelles étaient authentiques et donc « monothéistes ». Ce n’est que par la suite que les écoles et les différents courants ont pu dévier, jusqu’à sombrer dans l’idolâtrie, qu’elle soit grossière (comme les conceptions populaires chez les hindous) ou subtile (comme chez les chrétiens trinitaires par exemple). On retrouve ainsi une tradition monothéiste chez les premiers hindous, les zoroastriens originels, des égyptiens durant l’Antiquité, des philosophes grecs, des auteurs romains, les premiers chrétiens, les confucianistes et taoïstes, etc.

Dans le cas des hindous par exemple, même d’anciens savants musulmans incluaient les hindous (tout comme les berbères non-musulmans, les bouddhistes et les zoroastriens) parmi les « Dhimmis » (pouvant garder et exercer leur religion en terres d’Islam), depuis l’époque des compagnons et des successeurs. D’autres savants ont étudié plus en profondeur l’hindouisme, comme le savant Al-Birûnî (m. 1048), qui était un théologien musulman, juriste, exégète, scientifique (astronome, mathématicien, médecin, botaniste, minéralogiste, physicien, …), historien, géographe, polyglotte, spécialiste des religions et philosophies comparées, et un spécialiste de l’Inde. Il remarqua qu’il existait un courant monothéiste, même si ce monothéisme reposait sur des expressions et des modalités assez différentes des religions sémitiques. Dans son « Kitab al-Bîrûnî fî Taḥqîq mâ li-al-Hind » (Histoire de l’Inde) au chapitre 2, il dit : « En ce qui concerne Dieu, les Hindous croient qu’l est Un, Eternel, sans début ni fin, agissant par libre-arbitre, Tout-Puissant, Omniscient, donnant la vie, régnant et préservant. Il est Unique dans sa souveraineté, au-delà des contraires et des ressemblances. Il ne ressemble à rien et rien ne ressemble à lui ».

La Bhagavad-Gîtâ affirme, en effet que : « Pitâsi lokasya carâcarasya tvam asya pûjyaç ca gurur garîyân.
Na tvatsamo ‘sty abhyadhikah kuto ‘nyo lokatraye ‘py apratimaprabhâvah ».

« Tu es le père de cet univers mobile et immobile, ainsi que son maître spirituel digne d’adoration et de vénération. Nul n’est égal à Toi (na tvatsamo ‘sti) et d’où viendrait un autre qui Te serait supérieur, Toi dont la puissance est incomparable dans les trois mondes » (11, 43).

Selon Ananda Coomaraswamy (un spécialiste de l’hindouisme), le culte des puissances de la nature dans l’hindouisme doit être compris dans le sens de natura naturans est deus, « lesdites puissances ne sont que les noms des actes divins » (dans « Hindouisme et Bouddhisme », éd. Gallimard, 1949).

L’hindouisme, dans sa forme originelle, est aussi une forme de monothéisme, mais dont les attributs du Principe Suprême (Dieu), – donc les énergies divines -, sont représentés comme différents aspects de l’Absolu (mais tous découlent de Lui et ne sont pas séparés du Principe Suprême). L’Hindouisme n’est donc pas un polythéisme ni un panthéisme, et pourtant, c’est la tradition la plus ancienne que nous connaissons, qui remontent même avant -3500 av.JC (bien avant les traditions égyptiennes, gréco-romaines, celtes, babyloniennes, nordiques, etc.), puisque la tradition orale existait bien avant la tradition écrite (et qui parlent aussi des prophètes qui viendront plusieurs millénaires plus tard).

Les hymnes indiens des Védas disent : « Ses noms sont multiples, Il est Un ».

« Indra, Mitra, Varuna, Agni, ou bien c’est l’oiseau céleste Garutmat. Ce qui est unique, les sages le désignent (de noms) multiples » (Rig-Véda, I, 164, 46).

En Inde, on représente La Divinité comme triple, on appelle ce principe la « trimurti » dans le panthéon hindou, composé de Brahma, Vishnu et Shiva, qui sont trois aspects du Divin. Brahma désigne symboliquement le créateur, Vishnu représente le conservateur et Shiva représente le destructeur dans le cycle de l’existence.

L’unité divine est très importante dans la littérature sacrée. Le mantra Tat Tvam Asi (« Tu es Cela ») célèbre cette unité de la création avec son Créateur, qu’Il soit personnel ou impersonnel, mais sans confondre le Créateur de la création, car l’hindouisme ne relève ni du polythéisme ni du panthéisme.

Roger Garaudy, qui s’est intéressé à la question, dans son livre, « Le terrorisme occidental » (éd. Al Qalam, 2004), dira :

« Les « rishis », à la fois hommes du sacrifice et poètes-prophètes, créèrent les premiers hymnes védiques et, avec eux, une manière de vivre fondée sur la discipline de soi, la recherche de la vérité comme recherche du sens de la vie, l’aspiration à l’immortalité dès cette vie, lorsqu’elle est vécue dans sa plénitude heureuse. Ils ouvrirent le passage d’une expérience immédiate de l’éparpillement et de la limitation, à la conscience profonde de l’unité et de l’infini. Ils ont enseigné pour la première fois à l’homme qu’il ne pouvait atteindre le Divin et la vie immortelle que par le sacrifice de tout ce qu’il a, et de tout ce qu’il est.
Pour évoquer cette expérience profonde de la vie, les poètes védiques, ne disposaient que d’un vocabulaire de paysans et de guerriers : c’est là la clé de la lecture des hymnes auxquels ce symbolisme donne une grandeur poétique incomparable.
Le vocabulaire ne doit pas nous conduire à des contre-sens, Dieu portera tantôt le nom d’Agni, tantôt de Varuna, Indra, Prajapati ou Brahma, ou d’autres noms encore. Ceci ne doit pas nous induire à penser qu’il s’agit d’un polythéisme : chacun de ces noms exprime l’une des formes de la participation de l’homme par le sacrifice, l’action, la connaissance ou le chant, à l’unité suprême du « Soi » qui est à la fois l’âme du monde et l’âme de l’homme. Les hymnes védiques le disent explicitement : « Ils Le nomment multiple, Lui qui, en réalité, est Un » (Rig-Véda X, 145 ; et aussi, 1, 164 et 170 ; 111, 5 ; V, 3) »
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Pour le Bouddhisme, certains auteurs modernes ont affirmé que le bouddhisme était un matérialisme ou une religion sans Dieu. Or, ce n’est pas le cas comme nous le dit Ananda Kentish Coomaraswamy : « la haute éthique du bouddhisme n’est qu’un stade préliminaire. Les textes les plus anciens montrent que l’essentiel se trouve dans la vie contemplative, les spéculations matérialistes sont bien postérieures » (Ananda Coomaraswamy, « Hindouisme et bouddhisme », éd. Gallimard, 1949).

En effet, les enseignements de Bouddha ne font que rejoindre le Principe Suprême, Unique qui se situe au-delà du temps et de l’espace, et que l’Unité transcende toutes les formes.

Le Bouddha dit de la façon la plus claire : « Il y a un non-né, non-devenu, non-créé, non-composé, et s’il n’existait pas il ne pourrait y avoir aucun chemin d’évasion hors de la naissance, du devenir, de la création et de la composition », affirmant ainsi l’existence de ces deux niveaux de réalité, celui du devenir et celui situé hors du temps et de l’espace, et le fait que le but de la vie est bien de rejoindre ce dernier.
Les plus anciens écrits du Bouddhisme décrivent « Bouddha » comme un homme ayant connu l’illumination, et non pas comme une divinité (idole), et dont lui-même mettait en garde contre le fait d’idolâtrer les choses créées, ou de les adorer à travers des statues.

Comme le faisait remarquer Frithjof Schuon dans son « Image de l’esprit » concernant le Bouddhisme : « Au point de vue doctrinal, la grande originalité du Bouddhisme, c’est de considérer le Divin, non par rapport au manifestations cosmiques de celui-ci et en tant que Cause ontologique et personnification anthropomorphes, mais au contraire par rapport à son caractère acosmique et anonyme, donc en tant qu’ « état » supra-existentiel, état qui apparaîtra comme un Vide (shûnyatâ) au point de vue de la fausse plénitude de l’existence (sasmsâra) ; celle-ci est le domaine de la « soif » (trishnâ). Cette perspective insistera sur le caractère inconditionnel de la Bonté « divine » ou plutôt de la Grâce « nirvânique », laquelle se projette en une myriade de Bouddhas et de Boddhisattvas dans la ronde de la transmigration, jusque dans les enfers ; la foi en l’infinie Miséricorde du Bouddha – lui-même apparence illusoire du Vide béatique – est elle-même déjà une grâce et un don. Le salut (*), c’est sortir du cercle infernal des « actions et réactions concordantes », et sous ce rapport, la morale apparaît comme une chose toute provisoire et fragmentaire, et même inopérante au regard de l’Absolu parce qu’encore engagée elle-même dans la chaîne indéfinie des actes et des fruits existentiels des actes. […] Le « non-théisme » bouddhique comporte l’avantage – évidemment relatif et conditionnel – d’éviter l’impression d’un Dieu intéressé, ce qui a son importance à l’égard de certaines mentalités ; en outre, à l’avis des Bouddhistes, les dissensions religieuses du monde monothéiste sont fonction du théisme dogmatique et anthropomorphiste comme tel : pas de Dieu sans parti, pas de parti sans lutte avec un autre parti. Inutile d’ajouter que ce n’est là qu’une vérité partielle, que le théisme compense par ses valeurs intrinsèques. Si l’on admet que « le Royaume des Cieux est au-dedans de vous », on ne peut en bonne logique reprocher au Bouddhisme de ne concevoir le Principe divin que sous ce rapport. Le « Vide » ou l’ « Extinction », c’est Dieu – le Réel surontologique et l’Etre vu « à l’intérieur » – en nous-mêmes ; non dans notre pensée ou notre ego, bien entendu, mais à partir de ce « point géométrique » en nous qui nous rattache mystérieusement à l’Infini.
L’ « athéisme » bouddhique, c’est le refus d’objectiver ou d’extérioriser dogmatiquement le « Dieu intérieur » ; une objectivation a toutefois lieu, à titre « provisoire », dans le message miséricordieux d’Amitâbha, mais la possibilité même d’une telle objectivation prouve, précisément, que le Bouddhisme n’est nullement « athée » au sens privatif du terme » (1).

(1) Le symbolisme de la « Terre pure » ou d’autres Paradis ne serait pas possible, au sein du Bouddhisme, si ces « Terres » n’étaient pas conciliables avec la nature intrinsèque du Nirvâna, ou en d’autres termes, si elles ne décrivaient pas en mode manifesté, « extériorisé » et « diversifié », l’ineffable Réalité du Soi »
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*NDT : Il ne faut pas confondre le « Salut » (après la mort terrestre) et la « délivrance » qui s’opère déjà ici-bas à travers le cheminement initiatique où le cheminant se libère des attaches matérielles et des illusions de l’ego. (cf. René Guénon, dans le chapitre « Salut et délivrance » dans son ouvrage « Initiation et réalisation spirituelle »).

Pour le Taoïsme aussi il existe parfois une ambiguïté. En se basant sur le Yi king (Lao-Tseu, « Tao te king », Gallimard, 1967), le livre des transformations, on a pu concevoir la pensée chinoise comme matérialiste. Or Lao-tseu nous dit : « Ce qu’on appelle Tao est indistinct et ineffable, Il contient pourtant les formes, Il contient pourtant les objets ». Il explicite cela en disant : « Le Tao sans nom est origine du Ciel et de la Terre [c’est le niveau indicible], le Tao avec un nom est la mère des choses [l’enfantement] ». ll s’agit du niveau du devenir et c’est à ce niveau-là et non à l’autre que se réfère le Yi king qui est, bien sûr, un livre du devenir : « Il est un être indéterminé dans sa perfection qui était avant le ciel et la terre, impassible, immatériel ! Il subsiste, unique, immuable, omniprésent, impérissable. Ne connaissant pas son nom je le désigne par le Tao ».


René Guénon (Shaykh Abdel Wahîd Yahya) dira au sujet de la doctrine du Tawhîd : « La doctrine de l’unité, (1) c’est-à-dire l’affirmation que le Principe de toute existence est essentiellement Un, est un point fondamental commun à toutes les traditions orthodoxes, et nous pouvons même dire que c’est sur ce point que leur identité de fond apparaît le plus nettement, se traduisant jusque dans l’expression même. En effet, lorsqu’il s’agit de l’Unité, toute diversité s’efface, et ce n’est que lorsqu’on descend vers la multiplicité que les différences de formes apparaissent, les modes d’expression étant alors multiples eux-mêmes comme ce à quoi ils se rapportent, et susceptibles de varier indéfiniment pour s’adapter aux circonstances de temps et de lieux. Mais « la doctrine de l’Unité est unique » (suivant la formule arabe : Et-Tawhîdu wâhidun), c’est-à-dire qu’elle est partout et toujours la même, invariable comme le Principe, indépendante de la multiplicité et du changement qui ne peuvent affecter que les applications d’ordre contingent.

Aussi pouvons-nous dire que, contrairement à l’opinion courante, il n’y a jamais eu nulle part aucune doctrine réellement « polythéiste », c’est-à-dire admettant une pluralité de principes absolue et irréductible. Ce « pluralisme » n’est possible que comme une déviation résultant de l’ignorance et de l’incompréhension des masses, de leur tendance à s’attacher exclusivement à la multiplicité du manifesté : de là l’ « idolâtrie » sous toutes ses formes, naissant de la confusion du symbole en lui-même avec ce qu’il est destiné à exprimer, et la personnification des attributs divins considérés comme autant d’êtres indépendants, ce qui est la seule origine possible d’un « polythéisme » de fait. Cette tendance va d’ailleurs en s’accentuant à mesure qu’on avance dans le développement d’un cycle de manifestation, parce que ce développement lui-même est une descente dans la multiplicité, et en raison de l’obscuration spirituelle qui l’accompagne inévitablement. C’est pourquoi les formes traditionnelles les plus récentes sont celles qui doivent énoncer de la façon la plus apparente à l’extérieur l’affirmation de l’Unicité ; et, en fait, cette affirmation n’est exprimée nulle part aussi explicitement et avec autant d’insistance que dans l’Islamisme où elle semble même, si l’on peut dire, absorber en elle toute autre affirmation. La seule différence entre les doctrines traditionnelles, à cet égard est celle que nous venons d’indiquer : l’affirmation de l’Unité est partout, mais, à l’origine, elle n’avait pas même besoin d’être formulée expressément pour apparaître comme la plus évidente de toutes les vérités, car les hommes étaient alors trop près du Principe pour la méconnaître ou la perdre de vue. Maintenant au contraire, on peut dire que la plupart d’entre eux, engagés tout entiers dans la multiplicité, et ayant perdu la connaissance intuitive des vérités d’ordre supérieur, ne parviennent qu’avec peine à la compréhension de l’Unité ; et c’est pourquoi il devient peu à peu nécessaire, au cours de l’histoire de l’humanité terrestre, de formuler cette affirmation de l’Unité à maintes reprises et de plus en plus nettement, nous pourrions dire de plus en plus énergiquement.
(1) Le Voile d’Isis, juillet 1930, p. 512 – 516 »
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(René Guénon, « Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme », chap.3 : Et-Tawhid).

Des historiens, archéologues et anthropologues arrivent aussi à cette conclusion, à savoir que le polythéisme (idolâtrie) est postérieur au monothéisme, dérivant plutôt d’une dégénérescence.

« Chaque fois que nous remontons aux premières étapes du polythéisme, il s’avère résulter de combinaisons du monothéisme… » (Sir Flinders Petrie, « The Religion of Ancient Egypt », Londres: Constable, 1908, pp. 3-4).

« L’histoire de la plus ancienne civilisation humaine est un déclin rapide du monothéisme vers un polythéisme extrême et la foi répandue dans les esprits malins » (Stephen H. Langdon, « Semitic Mythology, Mythology of All Races », vol. no. V, Archaeol. Instit. Amer., 1931, p. 18).

« Les preuves pointent indéniablement vers un monothéisme originel, les inscriptions et les vestiges littéraires des plus anciens peuples sémitiques indiquent… le monothéisme, et l’origine totémique des religions hébraïques et d’autres religions sémitiques est totalement discréditée » (Stephen H. Langdon, « The Scotsman », 18 novembre 1936).

« En plus de leurs résultats tangibles, nos fouilles ont établi un fait nouveau que l’étudiant des religions babyloniennes devra par conséquent prendre en compte. Nous avons obtenu de la matière religieuse complète dans son cadre social. Nous possédons une masse cohérente de preuves, dérivées en quantité pratiquement égale d’un temple et de maisons habitées par ceux qui vouaient un culte dans ce temple. Nous sommes ainsi capables de déduire des conclusions, auxquelles nous n’aurions pu aboutir si les données avaient été étudiées individuellement. Par exemple, nous découvrons que les représentations sur les sceaux cylindriques, habituellement liés à divers dieux, peuvent être intégrées dans une image sensée dans laquelle un Dieu Unique adoré dans ce temple forme la figure centrale. Il semble, par conséquent, qu’à cette époque-là, ses différents aspects n’étaient pas considérés comme des divinités à part dans le panthéon suméro-akkadien » (H. Frankfort, « Third Preliminary Report on Excavations at Tell Asmar (Eshnunna) »: quoted by P. J. Wiseman in New Discoveries in Babylonia about Genesis, London: Marshall, Morgan and Scott, 1936, p. 24).

« … il s’y développa plus tard un plus grand nombre de figures plus ou moins significatives que nous retrouvons dans les mythes religieux grecs. A mon avis, leur variété croissante dépend à un degré considérable des différents noms d’évocation d’une seule et même divinité à l’origine » (Axel W. Persson, « The Religion of Greece in Prehistoric Times », University of California Press, 1942, p. 124).

Le spécialiste contemporain Winfried Corduan publia une synthèse sur le sujet dans son ouvrage In the Beginning God : A Fresh Look at the Case for Original Monotheism (éd. B&H Academic, 2013).

Au final, peu importe l’interprétation donnée aux anciens textes hindous, bouddhistes ou autres (certains étant monothéistes, d’autres étaient pour le moins ambigus), l’important est que le musulman qui interprète cela dans un sens monothéiste, ne cautionne pas le shirk (ou les conceptions idolâtres), indépendamment de son erreur (en pensant que son interprétation dans ce sens-là est la bonne, pensant que c’était là le sens donné à l’origine aux doctrines et textes en question). Que ce soit des textes religieux issus de leur patrimoine, des sages appartenant à leur communauté, ou des sages et savants musulmans, il y a eu des approches et des éléments indiquant l’origine monothéiste de leur tradition spirituelle à la base, malgré les altérations diverses survenues au cours des âges. Et Allâh est Savant sur toute chose.


Les tendances au sein du « pérénnialisme »

Nous pouvons dégager trois tendances distinctes au sein du « pérénnialisme ».
1) La première, qui est la plus orthodoxe, est celle qui reconnait un accord sur les principes entre toutes les traditions spirituelles, mais qui ne tombe ni dans le syncrétisme (mélange des formes traditionnelles, doctrines hétérodoxes, …) ni dans le relativisme (toutes les formes traditionnelles se valent en tous points ou presque), et qui se rattache fermement à la pratique religieuse d’une forme traditionnelle (en l’occurrence, ici, la dernière forme révélée, l’Islam). Ceux qui connaissent l’Islam savent bien que cette forme traditionnelle est la meilleure, celle qui possède tout le bien, et que la meilleure voie à suivre est celle du sceau de la prophétie, Muhammad (‘alayhî salât wa salâm), et que quitter cette voie, constitue une régression manifeste. Le Qur’ân et la Tradition prophétique (Sunnah) font office de Loi, et la pratique spirituelle s’appuie donc sur les normes édictées par la Shar’îah. Parmi les auteurs connus que nous pouvons inclure dans cette catégorie, il y a René Guénon, Michel Vâlsan, Charles-André Gilis, Hamza Benaïssa, Abdel Halim Mahmûd, Eric Geoffroy, etc.

2) La deuxième, est celle qui se rattache à l’Islam, mais qui admet en même temps la validité des autres formes traditionnelles, du moins à un certain degré (inférieur, certes), mais qui condamne le syncrétisme et reconnait (selon les cas) ou non la supériorité de l’Islam. Ils reconnaissent aussi le Qur’ân et la Sunnah comme les deux sources qui font autorité, mais leurs positions sont justifiées par l’interprétation de certains versets du Qur’ân.

3) La troisième tendance est celle qui tolère un certain syncrétisme et qui tombe dans un relativisme qui compromettent clairement la possibilité de cheminer sérieusement sur la voie spirituelle, et qui sombre dans les illusions de l’ego, qui n’accorde que très peu d’importance à l’exotérisme et aux doctrines théologiques du Tawhîd, etc. Cette troisième tendance relève la mécréance claire, et est désavouée par les représentants des deux autres tendances.

Il y a des auteurs comme Frithjof Schuon (après sa phase syncrétiste où il semblait avoir été victime d’influences psychiques l’ayant conduit à des pratiques syncrétistes), Seyyed Hossein Nasr, Martin Lings et Titus Burckhardt par exemple, qui se situent entre la première et la deuxième tendance.

Il y a aussi des auteurs non-musulmans qui sont « pérénnialistes », reconnaissant aussi l’Islam comme une religion d’origine Divine, et Muhammad comme Prophète, mais qui ne suivent pas pour autant l’Islam, et qui restent fidèles à leur tradition religieuse, mais gardent tout de même une vive conscience de l’Absolu, et récusent toute forme d’idolâtrie.

L’imâm Muhyi Ddîn Yahyâ An Nawawî a dit à ce sujet dans « Rawdat ut Tâlibîn » : « Celui qui ne considère pas que ceux qui adoptent une autre religion que l’Islâm – comme les chrétiens – sont des mécréants (non-musulmans), qu’il doute de leur mécréance ou qu’il valide leur doctrine [contraire à l’Islam] : alors c’est un mécréant, quand bien même il manifesterait en même temps l’Islâm et qu’il y croirait ». Selon l’imâm An-Nawawî, la première tendance que nous avons évoqué au sein des pérénnialistes ne correspond donc pas à cette définition du kufr, ni même pour beaucoup de pérénnialistes de la seconde catégorie, contrairement à ceux de la dernière catégorie.

Les questions qui font polémique sont essentiellement celles-ci.
1) Les adeptes d’une autre religion peuvent-ils accéder « normalement » au Salut (Paradis) du point de vue exotérique, après l’apparition de l’Islam ?
2) Les religieux non-musulmans des autres communautés, sont-ils des « croyants » (mu’mînin) au sens islamique (juridique) du terme ?
3) Toutes les religions se valent-elles aujourd’hui, et sont-elles toutes légitimes ?

  1. Les savants musulmans divergent sur la question. Certains disent que « oui » tant qu’ils croient sincèrement en Allâh (Dieu) et aux enseignements fondamentaux apportés par leur Prophète, d’autres l’admettent aussi mais à la seule condition qu’ils n’aient pas entendu parler de l’Islam, d’autres encore disent que « oui » seulement s’ils n’ont pas eu accès aux textes/enseignements fondamentaux de l’Islam. Et enfin, d’autres disent formellement que « non ». Cette question mène aussi à l’autre débat qui porte sur la « fin » ou la « perpétuité » de l’enfer pour les non-musulmans. Là aussi, des savants musulmans ont admis que l’enfer aura bien une fin (mais dépassant l’échelle humaine, nous ne la connaissons pas avec exactitude) comme Fakhr ud-Dîn ar-Râzî, Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim (ils ont rapporté les différents avis et les arguments, et n’ont pas récusé l’avis admettant la fin pour l’enfer), d’autres comme Ibn ‘Arabî et Al-Qashânî, ont dit que l’enfer sera perpétuel, mais que les mécréants destinés au Feu connaitront une fin dans la correction (châtiment), où ils connaitront alors une certaine félicité, la Miséricorde Divine embrassant toute chose (y compris l’enfer et ses habitants) selon le Qur’ân.

    2) En Islam, est « musulman » toute personne sincère qui reconnait et professe l’Islam Muhammadien. Dans le sens usuel, les religieux non-musulmans sont aussi des « croyants », mais dans le sens islamique, les « croyants » sont les musulmans pieux. Est kafir (mécréant de l’Islam) tout non-musulman. Il y a là souvent des polémiques terminologiques. Le Qur’ân considère les non-musulmans qui refusent volontairement l’Islam de « mécréants », mais établit plusieurs catégories en leur sein : les Gens du Livre (Ahl ul Kitab), les associateurs/idolâtres (mushrikins), … Et parmi les Ahl ul Kitab, certains sont considérés comme « pieux » et « sincères », tandis que d’autres sont considérés comme des « pervers » et des « injustes ».

3) Toutes les religions ne se valent pas, et cela se démontre par le fait qu’il y a une succession chronologique, que les résultats et vertus ne sont pas les mêmes, et que toutes les religions n’ont pas gardé leur Loi Divine, leur langue sacrée ou liturgique, leur voie spirituelle, leur Livre Saint intact, etc. Le Christianisme a perdu sa Loi Divine, sa langue sacrée et liturgique (ancien grec, latin, …) et sa voie spirituelle opérative. On peut en dire autant du Bouddhisme (à quelques nuances près). L’Islam, quant à lui, a su préserver le Qur’ân de façon intégrale (Sûrates et versets) dans sa langue originelle (l’arabe), possède encore une voie spirituelle opérative, une langue « sacrée » (l’arabe), la Loi Divine (Shar’îah), et possède un caractère universel par essence (alors que dans le cas du Christianisme, cela l’a été par « contingence » jusqu’à l’apparition de l’Islam). L’Islam a même joué un rôle salvateur et protecteur pour les autres religions lors de son apparition, et détient encore le rôle par excellence de lutter contre les forces anti-traditionnelles qui sèment le chaos sur terre, qui égarent les peuples loin du Divin et de la spiritualité, etc. Par contre, il y a encore d’autres traditions spirituelles qui peuvent rapprocher des gens, à un certain degré seulement, de la conscience du Divin (l’Absolu), de la méditation, des doctrines de la foi (Jour du Jugement Dernier, reconnaissance des prophètes, des anges, des Révélations, …) et d’une certaine piété morale et cultuelle (comme la prière). Mais la tendance générale est bien la dégénérescence que l’on observe dans les autres communautés religieuses (altérations du Livre Saint, interprétations vraiment déviantes voire hérétiques, etc.).

Michel Vâlsan, dans son « L’Islam et la fonction de René Guénon » (Revue Etudes Traditionnelles n° 305 Janv. – Fév. 1953) nous livre des informations intéressantes aussi par rapport à la réception de l’œuvre guénonienne dans le monde musulman.
Il est ainsi dit que : « Nous sommes au courant depuis plusieurs années des progrès que fait la connaissance de l’œuvre de René Guénon dans les milieux intellectuels, et plus spécialement universitaires, du monde indo-pakistanais (1). Il est temps, pensons-nous, de prendre acte à ce sujet, dans une chronique, de quelques faits caractéristiques.

M. Mohammad Hassan Askarî, Professeur de littérature anglaise a Islamic College (Université de Karachi), qui, dans les années précédentes, a publié en anglais un article sur Guénon et sa vie, vient de rédiger en ourdou (langue officielle du Pakistan) deux brochures :

1. Un répertoire d’environ 200 erreurs que commettent les gens d’esprit moderne a l’égard des doctrines et des réalités traditionnelles ;

2. Une courte histoire du développement de la mentalité moderne.

 L’auteur a présenté l’année dernière ces travaux au Muftî Mohammad Chafi’, Recteur de la Dâru-l-‘Ulûm de Karachi qui, les trouvant fort bien venus, en a inscrit l’étude dans le programme de l’année universitaire 1968-1969. Pendant les trois mois du dernier automne, le Prof. Mohammad Taqî (le propre fils du Recteur) qui avait reçu la charge de ce développement, a pris les textes respectifs comme base d’un cours, très suivi du reste, qui se continue en 1969. On rapporte de l’enseignement dispense ainsi la phrase suivante : « L’analyse faite par Guénon montre qu’il est ferme dans la voie du Prophète et de ses compagnons » ; ceci signifie, en outre, pour nous que le climat spirituel de ces régions asiatiques est beaucoup plus ouvert aux conceptions universalistes de la tradition qu’on ne l’aurait pensé. – En outre, l’altération produite par l’esprit moderne y est d’ailleurs beaucoup moins profonde que ne le croient les Occidentaux, même de mentalité traditionnelle, qui se laissent trop facilement impressionner par les dégradations extérieures du décor et du style social (2). – M. Askarî nous informe en même temps que, dans l’Inde même, les jeunes Musulmans s’intéressent de plus en plus aux idées traditionnelles dans leur élaboration guénonienne.

 Pour mieux se rendre compte des particularités favorables que présente la région traditionnelle respective (laquelle correspond à la notion géographique de « sous-continent asiatique ») nous citerons quelques passages (rajustés seulement au point de vue verbal) de la correspondance antérieure avec M. Askarî qui, en envisageant de traduire en ourdou plusieurs de nos propres articles, nous disait ceci à propos de celui intitulé « L’Islam et la fonction de René Guenon » :

« Dans ce dernier article vous examinez la question de l’introduction des ouvrages de Guénon dans un milieu islamique. J’ai certaines choses à dire sur ce point.

« Je ne connais pas l’atmosphère intellectuelle existant dans les autres pays islamiques. Mais quant aux Musulmans du Pakistan et de l’lnde, la situation est un peu différente. Tout d’abord il est important de réaliser que nous n’avons jamais insisté sur la division entre Sharîat et Tarîqat (3), mais sur leur harmonie. Chez nous les plus grands maitres ésotériques ont toujours été en même temps des maitres de l’exotérisme ; tel est le cas, par exemple, du Cheikh Ahmed Sirhindî, du Shâh Waliyullâh ad-Dihlawî, ainsi que de ses trois fils Shâh Abdu-l-Aziz, Shâh Abdu-l-Qâdir, Shah Rafî’u d-dîn, et enfin le cas de Shâh Ashraf Alî qui est le plus grand maître ésotérique et exotérique du 20e siècle. Ainsi, il n’est nullement choquant pour nous quand Guénon considère les choses d’un point de vue ésotérique.

« Quant à la question de la présentation de l’œuvre de Guénon dans un milieu islamique, vous dites, page 16 : « Mais ces avantages d’intelligibilité ne vacant que pour une élite, sa synthèse doctrinale ne saurait être portée d’emblée dans une langue de civilisation à base religieuse, où la présence d’un enseignement dogmatique officiel et la foi aux formes particulières de la révélation sont des éléments constitutifs de la tradition ». Et à la page 17 : « Une présentation éventuelle de l’œuvre de René Guénon dans un milieu traditionnel islamique devrait par conséquent se faire avec une référence compétente aux doctrines ésotériques et métaphysiques de l’Islam, tout en tenant compte de ce qu’il y a d’inévitablement délicat pour une exposition des doctrines ésotériques de l’lslam, même devant un public qui ne saurait être considéré dans son ensemble comme capable de comprendre les choses de cet ordre ». Et plus explicitement sur la page 24 vous mentionnez les « conceptions purement intellectuelles qui caractérisent la synthèse doctrinale de René Guenon et qui auraient besoin d’une présentation et d’une justification plus particulière dans un milieu de civilisation islamique ». Je pense que l’attitude intellectuelle et métaphysique de Guénon ne sera pas gênante pour nos lecteurs. Pendant cinq ou six siècles nous avons eu des ouvrages innombrables qui se sont placés dans la même attitude et du même point de vue. Nous ne pouvons oublier le rôle qu’a joué la Dâru-l-‘Ulûm à Deobend pendant les derniers cent ans. Shâh Ashraf Alî qui avait une connexion intime avec cette « Maison des Sciences (au sens traditionnel du mot) » a expressément déclaré que de nos jours le sulûk ‘ishqî [marche initiatique basée principalement sur la vertu du désir spirituel] avait perdu une grande part de sa validité, et était devenu même dangereux : lui-même conseillait à ses disciples l’adoption du sulûk ‘ilmî [marche initiatique basée principalement sur la compréhension doctrinale]. (4).

 Sur la page 28, vous envisagez la question des autorités exotériques devant les écrits de Guénon. S’il fallait trouver une justification dans cet ordre, je pense qu’elle peut venir aisément de nos maitres. Pour mon propre bénéfice, j’ai souvent relevé dans les ouvrages de ceux-ci des constatations confirmant ce que disait Guénon ; il est dommage que je n’ai pas pris de notes à cet égard.

Sur la page 29, vous parlez d’hostilités rencontrées par le Cheikh al-Akbar dans les milieux exotéristes. Ce n’est pas le cas chez nous. Certes il y a eu des objections – les plus remarquables venant d’ailleurs, non du côté exotérique, mais du grand maitre ésotérique Cheikh Ahmed Sirhindî. Et la défense du Cheikh al-Akbar est venue non seulement du côté ésotérique, mais aussi du côté « exotérique » : une des meilleures de ces défenses est en effet venue de Shah Ashraf Alî qui occupait incontestablement la fonction d’autorité exotérique [tout en étant, bien entendu, un maitre ésotérique également]. Il a consacré deux petits ouvrages à ce sujet. Ainsi, nous n’avons jamais manqué de respect et de révérence pour le Cheikh al-Akbar. Ses Futûhât Makkiyya sont souvent citées comme autorité dans les ouvrages exotériques qu’on publie de nos jours. C’est le cas spécialement des gens appartenant à la Dâru-l-‘Ulûm de Deobend qui sont connus pour leur orthodoxie exotérique et pour leur sévérité à cet égard.

Notre milieu n’est pas hostile à la conception de la Wahdatu-l-wujûd (5) La plupart des gens restent silencieux sur cette question. Mais c’est le thème central de notre poésie traditionnelle en ourdou ou en dialectes comme le punjabî, le sindhi et le pushtu. Les habitants de nos villages chantent la Wahdatu-l-wujûd toutes les nuits.

Quant à ce que vous dites sur la question de l’universalité traditionnelle, page 31, et sur l’usage par Guénon de termes et concepts hindous, permettez-moi de faire quelques précisions :

a) Au 17e siècle, le prince Dârâ Shikûh, fils de l’Empereur Shâh Djahân a déjà préparé une correspondance entre les termes ésotériques hindous et les termes islamiques. C’est un petit livre nommé Majma’u-l-Bahrayn (= La Réunion des deux Mers) (6) ; la traduction en ourdou est accessible même aujourd’hui pour un demi-franc.

b) Le Cheikh Ahmed Sirhindî lui-même a reconnu la validité des doctrines védiques. Ce dont il doute ce sont les possibilités de réalisation offertes par l’Hindouisme actuel.

c) Shah Waliyullâh ad-Dihlawî a écrit sur les doctrines védiques dans son ouvrage Lamahât que je vous ai déjà envoyé.

d) Le document le plus explicite sur cette question est une lettre par Hazrat Maz’har Djânî Djânân contemporain et ami de Shah ad-Dihlawî (18e siècle) qui appartenait à l’ordre des Mujaddidiyya Naqshabandiyya et qui était reconnu par Shah ad-Dihlawî comme un saint plus grand que lui-même, et qui était aussi le Cheikh du Qâdi Thanâu-Llâh (tous ces maîtres, étant d’une orthodoxie incontestable). Cette autorité admet la vérité des doctrines védiques, mais a des réserves quant à la validité actuelle de la tradition hindoue.

e) Un autre saint du 18e siècle, Shah Kâzim Qalandar a écrit des poésies sur le thème de la Wahdatu-l-wujûd en employant des termes et des symboles hindous. Il n’est pas le seul à l’avoir fait. Mais je mentionne son nom parce que ses poésies ont été publiées avec un commentaire détaillé. Pareille chose à dire des poésies de son fils Shah Turâb Alî Qalandar du 19e siècle ».

Nous arrêtons là cette fois-ci les citations de la riche et pittoresque fresque intellectuelle que nous a valu ces dernières années notre correspondance avec le Prof. Askarî. Mais nous y reviendrons prochainement encore à propos de René Guénon ».

« ADDENDUM DE L’EDITEUR

Dans le numéro de mai-août 1970 des Etudes Traditionnelles, Michel Vâlsan a présenté et publié une lettre du Prof. Askarî, sous le titre : « Tradition et modernisme dans le monde indo-pakistanais ». Nous renvoyons le lecteur à cet article. Remarquons que le Prof. Askarî, dans le dernier paragraphe de sa lettre, écrivait : « Je me remémore ce que le grand maître soufi du XXe siècle, Mawlana Ashraf Alî Thanvî a dit à ses disciples un jour de 1930 environ : « Telles que je vois les choses, les défenseurs de l’Islam viendront maintenant d’Europe » (1). C’était exactement l’époque à laquelle l’œuvre de Guénon prenait une forme plus complète et qu’il abordait les études sur le Tasawwuf (2). Et je crois fermement que Guénon est le guide intellectuel dont les Musulmans ont spécialement besoin aujourd’hui pour faire face aux tentations et aux provocations de la civilisation moderne, de même que les hommes appartenant à toutes les traditions ».

Notes :

* [Publié dans E.T., janv.-fév. 1969.]

(1) Notons aussi, puisque l’occasion se présente, que, pour ce qui est du milieu intellectuel égyptien, on tient également quelques faits du même ordre. Le Dr. Abdel Halîm Mahmûd. Professeur à ‘Ulûm ad-Dîn de l’Université Al-Azhar (Le Caire) a publié, il y a déjà une dizaine d’années environ, une brochure sur Guénon en arabe (portant en annexe des fragments traduits des œuvres du maître) intitulé : Al-Faylasûf al-muslim René Guénon aw ‘Abd al-Wâhid Yahyâ. L’ouvrage (qui s’appuie, pour la partie de biographie intellectuelle, sur nos articles de 1951 et 1953 concernant Guénon) est dédié au Cheikh Muhammad al-Mahdi Mahmûd, Professeur à Al-Azhar. [Ce texte a été repris dans la seconde partie du livre : « Al-Madrasa ash-Shâdhiliyya al-hadîtha wa imâmunâ Abû-l-Hasan ash-Shâdhilî » (Le Caire, 1968), et s’intitule désormais : « Al-‘Arif bi-Llâh (Le Connaissant par Allâh) ash-Shaykh ‘Abd al-Wâhid Yahyâ ».

Le Dr. Abdel Halîm, auteur de travaux en arabe sur le Soufisme, est connu en France par son travail sur Al-Mohâsibi (Geuthner, 1940). [Le Dr. est décédé en octobre 1978].

En outre, pour ce qui est du côté égyptien, nous sommes au courant d’une thèse sur René Guénon et l’Islam que devait soutenir en Sorbonne un étudiant du Caire.

(2) En Afrique du Nord même, où cependant la présence occidentale a été longue et directe, et où la déchéance traditionnelle devrait être donc la plus accentuée, nous connaissons, par notre propre expérience – et ceci pas seulement dans le monde, naturellement restreint, de l’ordre contemplatif proprement dit – toute une humanité qui continue sa vie imperturbablement millénaire de fidélité spirituelle dont, fort heureusement, on ne fait aucun cas.

(3) Nous reproduisons les termes avec leur prononciation locale.

(4) La marche initiatique basée sur la vertu du pur désir de la Réalité exige des êtres humains qualifiés qui non seulement ont été préservés intacts quant à leur substance spirituelle intime, mais aussi dont la forme mentale n’a pas été faussée par une éducation moderne, fût-elle quasiment traditionnelle. La marche initiatique basée sur la compréhension doctrinale comporte une formation théorique qui développe les certitudes principielles et la saisie intellective. [Ces deux passages entre crochets sont de Michel Vâlsan].

(5) La doctrine de l’« Unicité de l’Existence ».

(6) Le terme est dérivé du Coran 18, 60, où il désigne le lieu de la rencontre de Moïse et d’Al-Khadir. Dans le titre du livre de Dârâ Shikûh il s’applique aux deux traditions : l’Islam et l’Hindouisme.

Notes de l’ « Addendum de L’Editeur » (cf. L’Islam et le Fonction de René Guénon).

(1) Les paroles de Mawlana Ashraf Alî Thanvî ne manquent pas d’une certaine concordance avec les initiatives connues, prises précédemment par le groupe d’Abdûl-Hâdi Aguéli avec la bénédiction du Cheikh Abder-Rahmân Elîsh el-Kebîr.

(2)  Précisons à cette occasion que Guénon, qui avait été rattaché à la voie ésotérique de l’Islam depuis 1912, s’était aussitôt occupé sérieusement du projet de la Mosquée de Paris, mais « les choses n’ont malheureusement pas abouti avant la guerre » (de 1914). En outre « il devait y avoir une Université islamique… ». Après la guerre, avec l’arrivée de certains personnages, tout dévia et il se désintéressa de ces projets. — On peut remarquer, d’après ce que nous signalons dans ces deux dernières notes, que la position islamique de René Guenon apparaît tout autre qu’un fait personnel privé et sans signification quant à l’orientation intégrale de son œuvre même et de son influence.

[Ces deux notes sont de Michel Vâlsan. Le Professeur Muhammad Hassan Askarî est décédé en 1978] ».

Michel Vâlsan, dans le même écrit, dit aussi concernant la question de l’orthodoxie islamique par rapport à l’œuvre de Guénon (p. 14) : « « Dis : O Gens du Livre ! Elevez-vous jusqu’à une Parole également valable pour nous et pour vous : que nous n’adorions que Dieu, que nous ne Lui associons rien, que nous ne prenions pas certains d’entre nous comme « seigneurs » en dehors de Dieu … » (Coran, 3, 57).

La mort de René Guénon ayant attiré l’attention publique sur son cas spirituel, beaucoup ont été étonnés d’apprendre à l’occasion qu’il fut musulman. Dans ses livres, rien n’indiquait un tel rattachement traditionnel, et, même, la place qu’il fit à l’Islam dans ses études fut, en comparaison avec celle qu’y trouve l’Hindouisme ou le Taoïsme, assez restreinte, malgré les fréquentes références qu’il fait à la métaphysique et à l’ésotérisme islamiques. C’est ainsi que certains se sont demandés s’il pouvait y avoir un accord entre sa perspective doctrinale et sa position traditionnelle personnelle. D’autres sont allés jusqu’à penser que son enseignement métaphysique et intellectuel ne pourrait être considéré comme compatible avec la doctrine islamique. Il est à peine besoin de relever ce qu’il y a de superficiel ou encore de malveillant dans ce genre d’avis ou de suppositions, mais nous estimons utile de donner ici quelques précisions et de faire quelques mises au point, envisageant que certaines questions peuvent être posées à cet égard, d’une façon plus pertinente, et, comme telles, mériteraient d’être prises en considération.

Il y a ainsi une question quant à l’orthodoxie islamique de l’œuvre de René Guénon, et une autre quant au rapport que peut avoir sa position traditionnelle personnelle avec sa fonction doctrinale générale. Pour la première de ces questions, comme en fait il n’y a eu à notre connaissance aucune critique précise, nous n’avons pas à répondre à une thèse déterminée mais nous tâcherons seulement de montrer dans quelle perspective une telle question se situe. Pour la deuxième, nous porterons à la connaissance des lecteurs quelques éléments documentaires presque inconnus en Occident.

Tout d’abord, il nous faut rappeler ou préciser quelques questions de principe.

La notion d’orthodoxie peut être envisagée principalement à deux degrés : l’un est de l’ordre des idées pures, l’autre de l’ordre de leur adaptation formelle dans l’économie traditionnelle (1). Si les vérités universelles sont en elles-mêmes immuables, par leurs adaptations cycliques aux conditions humaines, elles comportent des formes qui sont solidaires ensuite de certains critères d’orthodoxie contingente. En même temps, la sagesse qui dispose les vérités et les formes doctrinales dans les différents domaines et conditions du monde traditionnel, détermine aussi les degrés de juridiction et les limites de compétence des institutions et des autorités qui doivent en connaître.(1) Un mode spécial de cette adaptation est celui des rites et des techniques spirituelles ; nous n’avons pas à l’envisager distinctement ici, où nous traitons seulement de l’ordre doctrinal ; c’est du reste dans la doctrine que se trouve le fondement de toutes les institutions et pratiques traditionnelles ».


Quels sont les éléments qui font sortir clairement une personne de l’Islam ?

Pour être considéré comme « musulman », du point de vue légal en Islam, il y a certaines conditions à respecter, sans quoi, on tombe dans l’apostasie (involontaire) ou un acte annulatif de l’Islam (qui ne sort toutefois pas l’individu de l’Islam s’il s’agit de questions qui ne font pas partie des fondements de l’Islam et des piliers de l’Islam et de la foi) si la personne l’ignorait.

Parmi les choses évidentes qui font sortir de l’Islam, il y a le fait de renier l’intégralité ou une partie du Qur’ân, penser que le Qur’ân n’est pas révélé par Allâh dans sa totalité, ne pas reconnaitre ou suivre le Prophète Muhammad, renier l’Unicité Divine, les piliers de l’Islam et de la foi, ainsi qu’une chose nécessairement connue de la religion (charité, bon comportement, justice, équité, etc.), ne pas reconnaitre le caractère particulier et supérieur de l’Islam et de pratiquer obligatoirement cette Tradition spirituelle pour celui qui reconnait Muhammad comme Prophète. Or, en dehors de cela, il ne peut s’agir que d’interprétations, pouvant être justes ou erronées (allant d’une simple erreur à l’hérésie se situant en-dessous de la mécréance).
Les divergences portant sur la validité relative des autres religions (comme conduisant « exotériquement » au Salut) ou la fin de l’enfer (ou du châtiment) pour les non-musulmans, ne font pas sortir de l’Islam, car il est possible de justifier ses positions sans renier aucun Texte du Qur’ân ni aucun hadith mutawatir, et même, a contrario, en s’appuyant sur la lecture littérale de plusieurs versets du Qur’ân et ahadiths prophétiques.

Le Shaykh Ahmad Mashhûr Al-Haddâd dit dans « Miftah ul Falâh » : « Il y a unanimité sur l’interdiction de jeter l’anathème (kufr) sur un musulman, sauf s’il renie la réalité du Créateur Omnipotent – Gloire à Lui-, ou s’il commet un acte d’associationnisme (shirk) explicite n’admettant aucune interprétation, ou s’il renie le statut du Prophète ou une chose nécessairement connue de la religion, ou encore s’il renie une chose faisant l’objet d’une transmission abondante (tawâtur) ou d’une unanimité nécessairement établie dans la religion ». On compte parmi les choses nécessairement connues de la religion, le monothéisme, la foi en les Prophètes, croire que le Message Divin fut scellé par Muhammad – Paix et Bénédictions sur lui -, la foi en la résurrection, le jugement et la rétribution le Jour Dernier, l’existence de l’Enfer et du Paradis comme réalités supra-physiques (et non pas comme de simples métaphores). Quiconque renie ce qui est nécessairement connu dans la religion est jugé mécréant. Il n’est point possible pour un musulman d’invoquer l’ignorance concernant ces questions, sauf s’il s’agit d’un converti très récent. Ce dernier est excusé jusqu’à qu’il en soit instruit ; il n’aura point d’excuse après cela.


La question de la validité des autres formes traditionnelles


Parmi les textes islamiques qui concernent les polémiques sur ces sujets, citons :

« Ô Humains ! Nous vous créons d’un mâle et d’une femelle et Nous vous avons fait peuples et tribus afin que vous vous entre-connaissiez. En vérité, le plus noble auprès d’Allâh est le plus pieux ; Allâh est parfaitement savant et informé » (Qur’ân 49, 13).

« À chaque communauté, Nous avons institué un rituel à laquelle ils se consacrent. Alors, qu’ils ne disputent pas avec toi au sujet de cette injonction ! Fais appel à ton Enseigneur. Vraiment, tu es selon une guidance exigeant la rectitude ! » (Qur’ân 22, 67).

« A chacun de vous Nous avons assigné une législation et un plan à suivre. Si Allâh l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns et les autres par les bonnes oeuvres. Votre retour à tous se fera vers Allâh, il vous éclairera au sujet de vos différends » (Qur’ân 5, 47-48).
On ne peut pas convaincre tous les non-musulmans ou même des musulmans sur certains sujets, donc notre but n’est pas de les forcer à adhérer à nos convictions, mais nous serons tous ramenés à Lui, et nous n’avons pour but, que d’accomplir de bonnes oeuvres tout en aspirant à Lui. Nos divergences seront tranchées par Allâh au Jour du Jugement.

Il y a la Volonté Universelle (Toutes les possibilités et voies existenciées par Allâh) et la Volonté normative (ce qu’Il veut comme bien pour Ses créatures). Il est important de bien distinguer les deux. Le musulman convaincu du caractère universel de l’islam doit tout faire pour le partager aux autres, mais sans jamais les forcer à se convertir, et s’ils refusent, nous n’avons pas pour mission de les combattre ou de les maltraiter, car cela fait partie de la Sagesse et de la Volonté Divine, donc après, « à chacun sa voie » (comme le dit le Qur’ân) et il faut faire le bien et aspirer à Lui. La foi se vit à travers des actes essentiellement. Être musulman au milieu des non-musulmans doit se faire avec sagesse et en accomplissant de nombreux actes bienfaisants.

« Quant à ceux qui croient et œuvrent en bien, Nous les ferons entrer en des jardins au pied desquels coulent les ruisseaux, ils y demeureront à jamais. Telle est la promesse vraie d’Allâh, et qui est plus véridique qu’Allâh en propos ! Ce n’est point selon vos désirs ni selon les désirs des Gens du Livre, mais qui commettra un mal en sera payé, et il ne trouvera contre Allâh ni allié ni secoureur. Mais qui aura œuvré en bien, homme ou femme, en tant que croyant, ce sont ceux-là qui entreront au Paradis, et ils ne seront pas lésés d’un iota. Qui rend un Culte plus excellent que celui qui a soumis sa face à Allâh, tout en agissant avec excellence (bienfaisance), et suit la règle de sagesse d’Ibrahîm, homme de rectitude ? Allâh prit Ibrahîm pour (« ami ») intime » (Qur’ân 4, 122-125).

« Ils prétendent : Le feu ne nous touchera qu’un nombre limité de jours. Réponds : Auriez-vous donc passé un pacte avec Allâh ? Or, Allâh ne violera jamais Son pacte ! Ou bien dites-vous d’Allâh ce dont vous n’avez aucune connaissance ? Il n’en est point ainsi, bien au contraire, et celui qui aura commis un mal et que ses fautes cerneront… ceux-là sont les hôtes du Feu et ils y demeureront à jamais. Et quant à ceux qui auront cru et œuvré en bien… ceux-là sont les hôtes du Paradis et ils y demeureront indéfiniment » (Qur’ân 2, 80-82).

Pour ceux qui disent bien que les non-musulmans (y compris les Gens du Livre, qui sont une catégorie particulière parmi les mécréants/non-musulmans, mais croyants selon leur religion, et non pas « mu’mînûn » du point de vue de la religion islamique) sont mécréants ici-bas, mais qui admettent aussi la possibilité pour eux d’accéder au Salut post-mortem (soit directement, soit après un processus de purification dans le Feu purificateur), en vertu de la Miséricorde Divine et du Pardon Divin (réservé à toutes les choses créées, car la Miséricorde Divine embrasse toute chose selon le Qur’ân), ne commettent pas du « kufr » (dans le sens de mécréance majeure), puisqu’ils se basent sur des versets du Qur’ân, certains ahadiths, des dévoilements spirituels et des réflexions philosophiques.

« En vérité, ceux qui croient (ont mis en œuvre le Dépôt confié ; la foi) : les judaïsés, les chrétiens et les sabéens, – quiconque a mis en œuvre, par Allâh et en vue du Jour ultime, le Dépôt confié (la foi), et a œuvré en toute intégrité – ceux-là auront alors leur rétribution (récompense) chez leur Enseigneur. Ils ne craindront (rien) ni ne seront attristés » (Qur’ân 2, 62). Même selon la thèse abrogationniste, ce verset étant l’un des derniers révélés à ce sujet (il s’agit d’un verset médinois), il ne fut pas abrogé, en outre, l’abrogation (intra-qûranique) ne pourrait concerner que certaines prescriptions rituelles ou juridiques, et non pas éthiques, théologiques ou eschatologiques (qui sont universelles) comme ce verset (qui relève de la Promesse Divine).
‘Alî al-Wahidî dans « Asbâb an-nuzûl » (Ed. Beyrouth, 1994, pp.20-21) relate que, avant la révélation de ce verset (2, 62), Salmân al Farisî (un proche et noble compagnon du Prophète, proche à la fois de ‘Alî et des Ahl ul bayt ainsi que des premiers califes bien-guidés Abû Bakr, ‘Umar et ‘Uthmân) s’inquiétait du sort des personnes des autres communautés religieuses dans leur sort post-mortem, mais quand ce verset révélé, il fut apaisé. Salmân rencontra le Prophète durant la période médinoise.

« Ô toi le Messager, fais parvenir ce qui a été descendu jusqu’à toi de la part de ton Enseigneur !
Et si tu ne le faisais pas, alors tu ne ferais pas parvenir Son Message. Allâh te préserve des humains. Vraiment, Allâh ne guide pas les tenants dénégateurs !
Dis : « Ô les gens du Livre ! Vous ne vous fondez sur rien tant que vous ne respectez ni la Torah, ni l’Evangile, ni ce qui est descendu jusqu’à vous de la part de votre Enseigneur ! ».
Et ce qui est descendu jusqu’à toi de la part de ton Enseigneur accroît chez beaucoup d’entre eux démesure et dénégation. Alors ne sois pas préoccupé au sujet des tenants dénégateurs !
Ceux qui ont mis en œuvre le Dépôt confié (la foi) et ceux qui ont pratiqué le Judaïsme, et les Sabéens, et les Chrétiens, ceux qui ont mis le Dépôt confié en œuvre par Allâh et en vue du Jour ultime, et qui ont agi avec intégrité, n’auront vraiment aucune crainte et ne seront point attristés »
(Qur’ân 5, 67-69).

« Certes, ceux qui ont (eu) la foi, les Juifs, les Sabéens, les Nazaréens, les Mages (mazdéens, zoroastriens) et ceux qui donnent à Allâh des associés, Allâh tranchera entre eux le jour du Jugement, car Allâh est certes témoin de toute chose » (Qur’ân 22, 17). Selon plusieurs exégètes, ce verset daterait de la fin de la période mecquoise. A la lumière de son style et des thèmes qu’elle aborde, plusieurs savants sont d’avis qu’une partie de la Sûrate (les versets 1 à 24) a été révélée dans le dernier stade de la vie du Prophète à la Mecque, quelque temps avant l’hégire. Le reste de la Sûrate (versets 25 à 78) a été révélé au début de sa vie à Médine.
Ce verset nous parle ainsi des croyants véridiques et orthodoxes de chaque Prophète, suivi des communautés qui ont suivi les prophètes (avec des altérations) mais qui n’ont pas pour autant suivi les derniers prophètes révélés à leur époque : les juifs, les sabéens, les chrétiens, les zoroastriens, puis Allâh mentionne aussi ceux qui donnent clairement des associés à Allâh, c’est-à-dire des idolâtres ne suivant pas un Prophète véridique en particulier.

« Ceux qui ont (eu) la foi, ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens, et les Chrétiens, ceux parmi eux qui croient en Allâh et au Jour dernier et qui accomplissent les bonnes œuvres, pas de crainte sur eux, et ils ne seront point affligés » (Qur’ân 5, 69). La Sûrate 5 est médinoise, et est postérieure à l’an 6 ou 7 de l’Hégire, et est postérieur au Traité d’Hudhaybiyya, donc lorsque les musulmans avaient déjà fondé un Etat politique islamique. Selon l’approche littérale, sur laquelle se base certains pérénnialistes, ce verset enseigne que les juifs, les sabéens, les chrétiens, et tous ceux qui croient en Allâh (Principe Créateur), au Jour dernier (et donc à la vie après la mort), et qui accomplissent de bonnes œuvres, ne devront pas craindre le Jugement Divin, ce qui s’applique aussi aux zoroastriens, hindous éclairés, taoïstes et autres qui croient dans le Principe Divin, le Jour du Jugement, la vie après la mort, et dans les bonnes œuvres. Mais les exégètes divergent entre eux, certains stipulent que ce verset ne concerne que les non-musulmans avant l’apparition de l’Islam, – mais ni le contexte du verset ni la lettre ne soutiennent cet avis -, tandis que d’autres disent que cela peut concerner aussi les non-musulmans après même la mort du Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm). Aussi, il ne faut pas oublier que le Paradis comporte aussi de nombreux degrés, et que les degrés les plus élevés sont accordés aux croyants monothéistes ayant suivi intégralement le dernier prophète de leur temps, ayant accompli de bonnes œuvres ainsi que la réalisation spirituelle.

Quant à ce verset : « Aujourd’hui, les mécréants désespèrent (de vous détourner) de votre religion : ne les craignez donc pas et craignez-Moi. Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J’agrée l’Islam comme religion pour vous. Si quelqu’un est contraint par la faim, sans inclination vers le péché… alors, Allâh est Pardonneur et Miséricordieux » (Qur’ân 5, 3), ils ne le renient pas, mais certains l’interprètent comme étant le fait qu’il s’agit là de « l’Islâm » an-historique, c’est-à-dire la conscience de l’Absolu, et le fait de se diriger sincèrement vers Allâh (Dieu). Cela dit, le contexte du verset montre plutôt qu’il s’agit bien là de l’Islam dans sa forme muhammadienne.
Affirmer que l’Islam Muhammadien est désormais la seule forme traditionnelle totalement orthodoxe et agréée par Allâh, coule de source, mais cela n’empêche nullement le fait que les autres formes traditionnelles contiennent encore des vérités et quelques moyens de se rapprocher d’Allâh, comme le disent le Qur’ân et les paroles prophétiques, mais elles contiennent aussi des altérations certaines et des lacunes assez importantes. Par conséquent, l’Islam demeure la seule forme traditionnelle légitime et totale, bien que cela n’exclut pas que le Pardon Divin puisse aussi être accordé aux autres communautés du point de vue exotérique, même si leurs mérites et vérités sont moindres (et partiels) que ceux qui concernent l’Islam et les musulmans pieux.
Ainsi, le musulman doit savoir que même si la mécréance, l’idolâtrie, l’injustice et l’immoralité ne sont pas agréées par Allâh, il n’en demeure pas moins qu’Il est le Seul Juge, et que Son Jugement est Juste et Sage, mais que les détails et modalités nous sont inconnus, et que nous ne pouvons pas statuer individuellement sur le sort post-mortem des créatures, car Il est le Seul à le savoir, en vertu de Sa Souveraineté, de Sa Sagesse et de Son Omniscience. Il est aussi Le Tout-Miséricordieux et le Très-Pardonneur, et Il agit comme bon Lui semble, mais toujours avec Justice et Sagesse, car l’injustice n’est possible que pour des êtres qui sont limités et faillibles. Si la mécréance et l’immoralité sont des choses impures qui n’ont pas leur place dans le Paradis, elles demeurent des accidents, par conséquent, les êtres qui auront été corrompus par de telles choses, seront purifiés par le Feu (le feu purificateur des alchimistes diront certains), jusqu’à ce qu’ils soient totalement purifiés de ses impuretés, et le Pardon Divin pourra donc les englober et les sortir du châtiment du feu comme le disent certains exégètes.

De même, le musulman ne peut pas conseiller à une personne qui aimerait se rapprocher du Divin, de choisir une voie altérée au lieu de l’Islam, car cela reviendrait à renier une partie de la Révélation. Mais si une personne, par orgueil ou par crainte quelconque, ne désire pas embrasser l’Islam, il est possible de lui donner des conseils afin de se rapprocher malgré tout le plus possible du Divin, en s’éloignant des superstitions modernes ou des conceptions hérétiques et anthropomorphistes qui ont existé à travers les époques. L’Islam étant le summum du Bien pour le musulman, ce dernier doit vouloir toujours le meilleur pour le genre humain, et donc partager les plus belles valeurs et les meilleures doctrines avec ses semblables.

Ceci étant dit, le but est d’adorer Allâh de la meilleure façon possible, d’œuvrer dans le Bien et de se purifier totalement, et d’aspirer activement à Sa rencontre. Le sort de Ses créatures ne dépend que de Lui, et bien que nous devons inviter les gens (de toutes les communautés) à n’adorer que Lui et à embrasser l’islam (sans les contraindre contre leur gré), Allâh sait mieux ce qu’Il fera d’eux, et nous savons qu’Il est le plus Miséricordieux, le meilleur Juge et Celui dont la justice est infaillible. Aussi, le Paradis est composé de nombreux degrés, en raison des degrés et mérites spirituels et particuliers de chaque être.


A propos du débat sur le caractère « perpétuel » ou non de l’Enfer


Allâh dit : « Ceux qui sont damnés seront dans le Feu où ils ont des soupirs et des sanglots.
Pour y demeurer indéfiniment* tant que dureront les cieux et la terre – à moins que ton Seigneur décide autrement – car ton Seigneur fait absolument tout ce qu’Il veut.
Et quant aux bienheureux, ils seront au Paradis, pour y demeurer indéfiniment tant que dureront les cieux et la terre – à moins que ton Seigneur n’en décide autrement – c’est là un don qui n’est jamais interrompu »
(Qur’ân 11, 106-108).

Pour l’enfer, Allâh termine par : « car ton Seigneur fait absolument tout ce qu’Il veut », sous-entendant qu’Il pourra très bien pardonner à tous les habitants du Feu, mais pour le Paradis, Allâh fini sur un autre « ton », signifiant par là un changement de nature qui infirme l’équivalence entre le Paradis et l’Enfer, car le premier est supérieur au second, à différents niveaux, et Il précise donc : « C’est là un don qui n’est jamais interrompu ».
Les croyants ont fait un « pacte » avec Allâh, et Allâh ne faillit jamais à Ses engagements, et le Paradis sera donc un « don permanent, ininterrompu ». Or, les dénégateurs, et surtout les injustes parmi eux, n’ont jamais pris consciemment un « pacte » avec Allâh pour être corrigé (châtié) dans le Feu de l’Enfer. Allâh peut donc les corriger tout comme leur accorder Son Pardon après leur processus de purification dans le feu (car c’est là une règle qu’Il a institué, manifestant ainsi Sa Puissance), et donc leur accorder la fin de la « correction ».

Certains traduisent le terme « khalidûn » par « ils demeurent éternellement », alors qu’il faudrait plutôt le traduire par « ils demeurent indéfiniment » (un grand laps de temps dont les modalités demeurent inconnues à l’échelle humaine, mais pouvant impliquer une fin).

« Vraiment, la Géhenne (l’Enfer) se tiendra en embuscade, lieu de retour pour les transgresseurs (excessifs), séjournant des âges en elle (ahqâban) » (Qur’ân 78, 21-23).

En parlant de gens qui avaient divinisé Jésus (‘alayhî salâm) et sa mère Maryam (‘alayhâ salâm), Allâh dit : « « Ô Jésus (Issâ) le fils de Marie (Maryam) ! Est-ce toi qui as dit aux humains : prenez-moi et ma mère comme deux divinités (idoles) en dehors d’Allâh ? ». Il dit : « Immersion insondable en Toi ! Je ne dis pas ce qui ne m’apparait pas être vérité ! Si je l’avais dit, Tu l’aurais su. Tu sais ce qui est en moi (en mon âme) et je ne sais pas ce qui est en Toi. Vraiment, Toi, l’infiniment Connaisseur des mystères !
Je ne leur ai dit que ce que Tu m’as ordonné à ce sujet : « Adorez Allâh, mon Enseigneur et votre Enseigneur !
Or, je me suis trouvé témoin à leur égard tant que j’ai continué à être parmi eux. Alors, quand Tu m’as rappelé, Tu as été leur Vigile. Toi, Témoin sur toute chose !
Si Tu les corriges (châties), ce sont Tes serviteurs. Et si Tu leur pardonnes, Tu es, en vérité, le Tout-Puissant, le Sage ! ».
Allâh dit : « Voici le Jour où, aux véridiques profite leur véridicité. A eux des Jardins sous lesquels coulent des ruisseaux. Ils y demeurent pour toujours. Allâh est satisfait d’eux et ils sont satisfaits de Lui. Voilà la réussite sans commune mesure ! ».
A Allâh la Royauté des cieux et sur la terre, et ce qui est en eux ! Lui, Puissant sur toute chose »

 (Qur’ân 5, 116-120). C’est ainsi que la Sûrate 5 se clôture. Il est question ici de ceux qui ont commis le shirk (idolâtrie), et de ceux qui ont été véridiques, Allâh affirme que ceux qui ont commis l’idolâtrie alors qu’ils n’avaient pas d’excuse pourront être corrigés comme pardonnés, car Allâh est Puissant et Maître de et sur toute chose. Quant aux véridiques, Il leur promet le Paradis et Ses « trésors célestes » sans interruption. Il n’est pas non plus question ici, même dans le cadre d’une correction post-mortem, d’un « temps indéfini » dans la correction.

« Et le jour où Il les rassemblera tous : « Ô communauté des jinns, vous avez trop abusé des humains ». Et leurs alliés parmi les humains diront : « Ô notre Seigneur, nous avons profité les uns des autres, et nous avons atteint le terme que Tu avais fixé pour nous » Il leur dira : « l’Enfer est votre demeure, pour y rester indéfiniment, sauf si Allâh en décide autrement » Vraiment ton Seigneur est Sage et Omniscient » (Qur’ân 6, 128). Les versets qui suivent précisent qu’il s’agit là de jinns et humains injustes qui connaissaient la vérité manifestée par les prophètes, mais qui avaient décidé de ne pas les suivre.

« Et Ma miséricorde embrasse (englobe, dépasse) toute chose » (Qur’ân 7, 156). Le Shaykh al-Akbar Ibn Arabî avait rapporté que : « La dernière chose qu’Iblîs déclara à Sahl fut celle-ci : « Allâh a dit : « Ma Miséricorde embrasse toute chose » (Rahmatî wasi’at kulla shay’in : Cor.7.156), ce qui est une affirmation de portée générale. Or il ne t’échappe que je suis une de ces choses, sans le moindre doute. Le mot « tout » implique l’universalité (de cet énoncé) et le mot « chose » représente ce qu’il y a de plus indéterminé. Sa Miséricorde m’embrasse donc » » (Cf. Un océan sans rivage, chap.2, pp.63-64).



Abû Saïd Al-Khudri ‏rapporte que le Messager d’Allâh ﷺ a dit : « Concernant les gens de l’Enfer qui sont des vrais habitants, ils ne mourront pas et ne vivront pas. Toutefois, pour les gens qui seront châtiés par le feu à cause de leurs péchés, (ou, a-t-il dit : à cause de leurs fautes », Allâh les fera mourir ; et quand ils seront devenus charbon et qu’on autorisera qu’on intercède en leur faveur, on les amènera alors par groupes pour les disséminer dans des fleuves du Paradis puis on dira : Ô habitants du Paradis, arrosez-les. Ils pousseront alors comme la graine pousse dans le limon du torrent » (Hadîth rapporté par Muslim dans son Sahîh).

Abû Saïd Al-Khudri ‏rapporte que le Messager d’Allâh ﷺ a dit : « Lorsque Allâh sauvera les croyants de l’Enfer et qu’ils seront en sécurité ; la discussion que l’un de vous entreprend en faveur de son compagnon pour récupérer son droit dans ce bas-monde n’est pas plus vive que celles qui seront engagées par les croyants en faveur des autres croyants entrés en Enfer. Il dit : Ils diront Seigneur, ce sont nos frères, (et il a rapporté le sens du hadith) ; « Seigneur, ils jeûnaient avec nous, priaient et accomplissaient le pèlerinage avec nous ». Il leur sera dit : « Retirez ceux que vous reconnaîtrez et leur corps seront protégés du feu de l’Enfer ». Ils retireront alors beaucoup de gens qui auront déjà disparu dans le feu jusqu’à la moitié des jambes, et d’autres jusqu’aux genoux. Puis les croyants diront : « Il n’y reste plus aucun de ceux que tu nous as ordonnés de sortir. Ensuite, Allâh dira : « Repartez et celui dans le cœur duquel vous trouverez le poids d’un dinar de bien, retirez-le » ; alors, ils retireront beaucoup de gens, puis, ils (les croyants) diront : « Seigneur, nous n’y avons laissé personne parmi ceux que tu nous as ordonnés de retirer ». Puis Il dira « Retournez et celui dans le cœur duquel vous trouverez le poids de la moitié d’un dinar de bien, retirez-le ». Ils retireront un grand nombre de gens puis ils diront « Seigneur, nous n’y avons laissé personne parmi ceux que tu nous as ordonnés de retirer ». Puis Il dira : « Retournez et celui dans le cœur duquel vous trouverez le poids d’un atome de bien, retirez-le ». Ils retireront alors un grand nombre de gens puis ils diront : « Seigneur, nous n’y avons laissé personne parmi ceux que tu nous as ordonnés de retirer ». Allâh dira alors : « Les Anges ont intercédé, les Prophètes ont intercédé, et les croyants ont intercédé, il ne reste plus que Le Plus Miséricordieux des miséricordieux. Alors, Il prendra une poignée de l’Enfer et en fera sortir des gens n’ayant jamais fait de bien, tout calcinés ; Il les jettera dans un fleuve aux portes Paradis appelé fleuve de la vie ; ils renaîtront alors comme pousse le grain dans le limon du torrent […] » (Hadîth rapporté par Muslim dans son Sahîh et Ahmad dans son Musnad).

Abû Hurayra a dit : « L’Envoyé d’Allâh a dit : Lorsque Allâh eut terminé l’œuvre de la Création, II écrivit sur son Livre, qui se trouve par-devers Lui, au-dessus du Trône : « Certes, Ma miséricorde l’emporte (englobe, dépasse) sur Ma Rigueur ! » (Rapporté par Muslim dans son Sahîh).

Allâh s’adressait au Prophète Dawûd (alayhi salâm) en lui disant : « Si ceux qui se détournent de Moi savaient comment grande est Ma patience ainsi que Ma douceur envers eux, et Mon envie de les voir abandonner leurs péchés ; leurs membres seraient déchirés par amour pour Moi, et ils auraient donné leurs vies par envie de Me rencontrer. Si tel est Mon « sentiment » (ou : « Mon attitude ») envers ceux qui se détournent de Moi, alors comment sera Mon attitude envers ceux qui viennent vers Moi ! » (Hadîth rapporté par Al-Abshihî dans “Al mustatraf).

Selon une autre variante : « On a rapporté ceci : Allâh (qu’Il soit exalté) a révélé à Dawûd (que la Paix soit sur lui) : « Si ceux qui se détournent de Moi savaient comme Je les attends, comment Je suis attentif à eux et comme Je désire ardemment qu’ils délaissent les péchés, ils mourraient de nostalgie pour Moi et ils se mettraient en morceaux par amour pour Moi. Ô Dawûd ! Si telle est Ma volonté au sujet de ceux qui se détournent de Moi, qu’en est-il alors de ceux qui viennent vers Moi ?! Ô Dawûd ! Le serviteur n’a jamais autant besoin de Moi que lorsqu’il se passe de Moi, et il n’est jamais aussi illustre pour Moi que lorsqu’il revient vers Moi » (hadîth rapporté par Abû Hâmid al-Ghazâlî, « Le livre de l’Amour », éd. Albouraq, pp. 118-119 ; Ibn Qudâma dans « Mukhtasar Minhâj al-Qâsidin », Ibn Al Jawzî dans son livre « Minhâj al Qâsidîn »).

Allâh dit encore dans un hadîth qûdsî : « Les désobéissants Je ne leur fais pas perdre espoir de Ma Miséricorde, s’ils se repentent Je suis leur Bien-Aimé, et s’ils ne se repentent pas, Je suis leur Médecin » (Hadîth rapporté par le shaykh An-Nabulsî, sous l’autorité d’Abû al-Dardâ).

« Les gens du Paradis ne regretteront qu’une chose de leur vie passée : Celle d’avoir passé une heure sans avoir évoqué Allâh, qu’Il soit exalté »  (Hadîth rapporté par At Tabaranî et Al Bayhaqi), car le dhikr est une lumière pour l’être, un apaisement pour notre âme, et un bonheur tout simplement pour celui qui en connait les vertus et les bienfaits, et qui les expérimentent intérieurement.

Des savants comme An-Nawawî et As-Suyûtî ont parlé également du cas des gens ayant vécus durant la période de la « Fatra » – c’est-à-dire la période comprise entre la venue de deux prophètes. Parlons ici de la période se situant entre la venue de ‘Issâ et de Muhammad, où les gens n’étaient pas dans une totale ignorance, puisque au moins deux Révélations (la Torah et l’Evangile) avaient précédé le Qur’ân et étaient assez répandues dans la région. Et, que tant que Muhammad n’était pas paru, ces révélations restaient en vigueur.
Cet argument est rejeté, néanmoins par l’imam as-Suhaylî. Cependant, il n’est pas fait état des circonstances historiques ayant conduit à l’anathème (takfir), prononcé par Allâh – Exalté soit-Il -, contre les Juifs et les Chrétiens. Les raisons ayant conduit à la caducité de ce qui subsistait de la Torah et de l’Evangile, à l’époque des Parents du Prophète (‘alayhî salât wa salâm) – qu’Allah lui accorde la Grâce et la Paix -, ne figurent pas non plus. Voici quelques indications utiles faisant suite à la position de l’imâm As-Suyûtî. Le Shaykh a consacré 6 épitres (risâla) à ce seul sujet. Toutes sont des fatawâs :
1. Mâsâlik al-hunafa fî wâlidayy al-mustafa.
2, At-ta’zim wa-l-minna fi an abaway ar-rasûl fi-l-jânna. Plus concise, elle est principalement consacrée à la Mère du Prophète. Elle est un complément utile à la première, si ce n’est qu’elle est destinée à un publique averti (ayant déjà des connaissances dans les sciences du Hadith, puisque pour l’essentiel il s’agira de l’improbation (jarh) ou l’approbation (ta’dîl) des rapporteurs des hadiths auxquels il se réfère dans ses 6 ouvrages).
3. Nashr al-`alamayn fi ihyâ al-abawayn ash-sharîfayn. également très concise, elle porte sur la fiabilité des hadiths et résume certains thèmes abordés dans la première.
4. Ad-durûj al-munîfâ fi-l- abâ ash-sharîfâ. Très concise, elle est un résumé de la première.
5. Al-maqâma as-sundusiyva fi nisbati al-mustafwiya. Son titre indique qu’elle est rédigée en vers (stations). Dans son édition, H. M. Makhlûf la cite sans en donner le texte.
6. As-subul al jaliyya fi-l-abâ al-`illiya, également très concise elle est un résumé de la première.

Aucune révélation n’est parvenue aux parents du Prophète. Ils sont donc des gens de la « Fatra » : communauté avant vécu durant la période comprise entre la venue de deux prophètes. Ils n’ont pas adhéré aux convictions religieuses païennes des Arabes, à l’époque de l’idolâtrie (al- jahiliya). Aucune preuve attestant qu’ils vouaient un culte aux idoles n’existe par ailleurs. Plusieurs aguments démontrent qu’ils furent des Hanifs, des héritiers spirituels d’Abraham – que la paix et le salut d’Allah soient sur lui -.
Il n’est point de sanction avant la venue d’un Messager ou d’un Prophète.
Les Parents du Prophète sont décédés avant la prophétie [de leurs fils], et il n’est point de sanction avant cela, selon le verset : « et Nous n’avons jamais châtié/corrigé [personne] avant l’envoi d’un messager » (Qur’ân 17, 15).
Nos maîtres parmi les imams ash’ârites, qu’ils soient des autorités dans le kalâm, les sciences fondamentales (usûl) ou la jurisprudence (notamment shâfi’îte pour la plupart), s’accordent à dire que tout individu décédé avant que le message prophétique ne lui soit parvenu n’ira pas en enfer, que l’on ne peut exécuter une personne sans l’avoir préalablement invité à adopter l’Islam et que, si elle est mise à mort sans que cette condition ait été remplie, une expiation et le prix du sang seront dues (1). Telle est la position du célèbre imâm As-Suyûtî.

(1) Kaffâra : Expiation par un jeûne ou en nourrissant un nombre déterminé de pauvres. Diya : Prix du sang. Compensation pécuniaire d’un montant variable selon le rang de la victime et les conditions du décès.

Ainsi se sont prononcés l’imam as-Shâfi’î et la totalité de ses partisans. Certains d’entre eux disent même que la loi du talion doit être appliquée, mais ceci n’est pas exact, car la victime n’est pas musulmane au sens juridique du terme et la loi du talion implique la réciprocité.
Cependant, d’autres juristes considèrent que si l’intéressé meurt, il ne sera pas châtié. Pour eux, il est décédé avec les convictions propres à la nature originelle (Fitra). Qui plus est, sans avoir manifesté d’aversion [pour Allah], et sans qu’aucun prophète ne soit venu à lui dont il aurait dénigré la Révélation.
Cette argumentation du Shaykh al-Islam Sharaf ad-Dîn al-Munâwî, mérite d’être évoquée.
On demanda au Shaykh [al-Munâwî] si le Père du Prophète était en enfer. Quelqu’un lui dit : « Est-il attesté qu’il était Musulman ? » Stupéfait, le Shaykh rétorqua : « II est décédé pendant la « Fatra » et il n’est point de sanction avant qu’un prophète ne soit suscité ».
Le petit-fils d’Ibn al-Jawzî l’a rapporté ainsi d’après plusieurs personnalités dans son livre intitulé « Marât az-Zamân ». Il rapporte également le commentaire de son grand-père concernant le hadith relatif à la résurrection de la Mère du Prophète et il écrit : « Certains font valoir le verset : « et Nous n’avons jamais châtié avant l’envoi d’un messager » et puisque la Révélation n’est parvenue ni à son Père ni à sa Mère, par conséquent quel est leur péché ? ». Al-Ubay se détermina ainsi dans le commentaire du Sahîh Muslim.

Concernant les gens ayant vécu pendant la Fatra, il existe des hadiths selon lesquels ces gens subiront une épreuve au Jour du Jugement. Certains versets du Qur’ân indiquent qu’ils ne seront pas châtiés. Telle est l’opinion du Hâfiz de son temps, le Shaykh al-Islâm Abû-l-Fadl ibn Hajar al-`Asqalânî. Dans certains de ses livres il écrit : « Concernant les ancêtres du Prophète décédés avant sa prophétie, on peut penser qu’il leur sera donné d’obéir comme il convient lors de l’épreuve, eu égard à sa Personne, afin qu’il s’en réjouisse ».
Et il dit dans son ouvrage « al-Isâba » : « Selon un nombre considérable de rapporteurs, il est dit en faveur du vieillard n’ayant plus ses facultés, des gens décédés pendant la Fatra, de ceux nés sourds, muets et aveugles, de ceux mentalement déficients à leur naissance ou qui le seraient devenus avant la puberté et de tous ceux que l’on peut leur assimiler, que tous ces gens argumenteront de leur handicap au Jour du Jugement. Chacun dira : « Si j’avais eu ma raison ou pu méditer, j’aurai cru ». L’Enfer leur sera alors présenté, il leur sera ordonné : « Entrez ! », celui qui aura obéi, ses flammes seront fraîches et salutaires. Quant à celui qui n’aura pas obtempéré, il y sera précipité de force. Tel est le sens [des hadiths] rapportés à ce sujet. Nous avons réuni dans le même chapitre tous ses rapporteurs. Nous espérons que [le grand-père du Prophète] `Abd al-Muttalib et les membres de sa maison seront du nombre des gens de la Fatra, qu’ils obéiront à l’injonction et seront sauvés. Concernant son oncle Abû Tâlîb, il est attesté [dans le Sahîh al-Bukhârî] qu’il est ballotté par les flammes, car il a vécu la Révélation et a refusé d’y croire ».
Cependant d’autres savants (notamment parmi les shiites) s’appuient sur quelques récits pour dire qu’Abû Tâlib avait fini par embrasser l’Islam avant sa mort, et Allâh sait mieux. Toutefois, le hadith présent dans le Sahîh al-Bukharî ne fait pas mention de la peine « perpétuelle » pour Abû Tâlib, mais d’un « châtiment léger », c’est-à-dire que, selon ce récit, malgré le fait d’avoir connu le Prophète, d’avoir su qu’il était véridique et fiable, et d’avoir été un témoin direct de la Révélation, il a refusé malgré tout d’y adhérer, cependant, en raison de son amour et de son respect pour son neveu (le Prophète) et son soutien aux musulmans, son châtiment a été considérablement allégé par Miséricorde Divine. Ainsi, les bonnes actions accompli même par des non-musulmans, leurs seront profitables au Jour du Jugement, en dépit de leur mécréance, ne serait-ce que dans l’allégement de la « correction post-mortem ».

Concernant l’argumentation d’Ibn Taymiyya, et reprise en partie par son disciple Ibn al-Qayyim (cf. « qâla bi fanâ’ il-janna wa-n-nâr, wa Bayân ul-aqwâl fî dhâlik » (p. 52), il y a l’idée de « fanâ’ un-nâr » qui se marie bien avec les ahadîths enseignant  que le Paradis est le lieu de la manifestation de la Miséricorde Divine, et le Feu (lieu de la manifestation de) la Rigueur Divine (cf. hadîth Sahîh al-Bukhârî n°7011) ainsi que le hadîth authentique « Ma Miséricorde dépasse/surpasse/englobe/domine/précède Ma Rigueur » (rapporté par At-Tirmidhî dans son recueil « al-Jâmi ») et conforme au verset « Ma miséricorde englobe toute chose »(Qur’ân 7, 156), le verset suivant parle ensuite d’un degré supérieur de la Miséricorde accordé aux croyants, et qui ont la priorité pour en bénéficier. (Cf. aussi « Mukhtassar as-Sawâ’iq il-mursala « , p. 364 ; « Hâdi-l-arwâh », p. 504 ; « Shifâ’ ul-‘alîl », pp. 646-650, pp. 653-654).

Par ailleurs, l’homme est bon (c’est la fitra) par essence (dhâtî), alors que le Kufr Akbar (grande mécréance) est accidentel (‘âridh) (« Hâdi-l-arwâh », pp. 643-646 ; « Shifâ’ ul-‘alîl », pp. 646-650).

L’imâm At-Tabarî dans son tafsîr « Jâmi’ ul Bayân fî Tafsîr Il Qur’ân » a dit sur la signification du Nom Divin Ar-Rahmân : « Allâh, en tant que « Rahmân », englobe toutes les créatures dans Sa Miséricorde universelle dans ce monde et dans l’Autre », c’est-à-dire que Sa Miséricorde embrasse la totalité des mondes.

Voir aussi Ibn al Qayyim dans « Shifâ’ ul-‘alîl » et « Al-Wâbil us-sayyib ». Ils citent par ailleurs des ahadiths prophétiques et propos de compagnons comme Abû Hurayra, Abû Miljaz, Ibn Zayd, ‘Umar ibn al-Khattâb (bien que la chaine soit faible), Abdullâh ibn ‘Amr Ibn il-‘As (la chaine est faible aussi). Nous souscrivons aussi à la conclusion d’Ibn al Qayyim lorsqu’il dit dans « Hâdi-l-arwâh » (p. 528) : « Si on me demande : « Où donc vous arrêtez-vous au sujet de cette question, qui est plus importante que ce monde lui-même ?

Je dirai : « Je m’arrête à ce sujet à (ce que contient) la Parole d’Allâh, Béni et Elevé : « Ton Seigneur est faiseur de ce qu’Il veut ». C’est là que s’est arrêté le Chef des Croyants Alî ibn Abî Tâlib (qu’Allâh l’agrée) : il a parlé de l’admission des Gens du Paradis au Paradis, et des Gens de l’Enfer en Enfer, ainsi que ce que ceux-ci et ceux-là y vivront, puis a dit : « Ensuite Allâh fera ce qu’Il veut ». C’est même plutôt là que toutes les créatures s’arrêtent. Ce que nous avons dit au sujet de cette question, et même au sujet de tout ce que contient (mon) livre (que voici), et qui est correct, cela provient de la faveur d’Allâh, Pur et Elevé, et c’est Lui qui m’en a fait la faveur. Et ce que nous avons dit d’erroné, cela provient de moi et du Diable ; Allâh et Son Messager en sont innocents. Et Allâh est auprès de la langue, du coeur et de l’intention de chaque personne qui prononce des paroles. Allâh sait mieux ».

De même, selon une parole attribuée à l’imâm ‘Alî (alayhî salâm) : « Quand bien même les gens du feu seront pardonnés, n’auraient-ils par raté le privilège de faire le bien ici-bas ? » (propos rapporté entre autres par l’imâm Al-Haddâd dans « an-Nasaih al-Diniyyah wal-Wasaya al-Imaniyyah »).

‘Alî ibn Abû Tâlib (‘alayhî salâm) rapporte que le Prophète Muhammad (ﷺ) a dit : « La plume (de la Loi) est levée sur trois (catégories de) personnes : celui qui dort jusqu’à ce qu’il se réveille ; l’enfant jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de la puberté ; le fou jusqu’à ce qu’il retrouve sa raison (ou lucidité, responsabilité) » (hadîth rapporté par Abû Dawûd dans ses Sunan et d’autres).

Dans un autre registre, concernant le salut post-mortem, mais qui concerne aussi les gens excusés au niveau de la Loi ici-bas, il y a différents ahadîths, comme ceux-ci :
Le Prophète Muhammad (ﷺ) a dit : « Quatre (catégories) feront l’objet d’un examen au Jour du Jugement : le sourd, l’aliéné, le vieillard sénile et celui décédé durant la Fatra. Le sourd dira : « Seigneur, certes l’Islam est venu, mais je n’entendais absolument rien ». L’aliéné dira : « Seigneur, certes l’Islam est venu, mais les enfants se jouaient de moi en me souillant avec de la fiente ». Le vieillard dira : « Seigneur, certes l’Islam est venu, mais je ne comprenais plus rien. ». Celui qui est décédé durant la Fatra dira : « Seigneur, aucun de Tes Messagers n’est venu à moi ». Chacun devra alors jurer qu’il obéira à tout ce qu’il lui sera ordonné. Allâh leur fera alors savoir qu’Il leur ordonne d’entrer en Enfer ! À ceux qui auront obéi, ses flammes seront fraîches et salutaires. Quant à ceux qui s’y seront refusés, ils y seront conduits de force » (hadîth rapporté par Ahmad ibn Hanbal, Al-Bayhaqî dans « Al I’tiqad », Ishaq ibn Rahwiyah et d’autres, sous l’autorité de Aswad Ibn Sarî’).
Le Prophète Muhammad (ﷺ) a dit : « Au Jour du Jugement, Allâh réunira les gens nés dans la Fatra, l’aliéné, le sourd-muet et les vieillards décédés avant l’avènement de l’Islam. Un émissaire leur sera envoyé et leur dira : « Entrez dans le Feu ! ». Ils diront : « Comment pourrait-il en être ainsi alors qu’aucun messager n’est venu à nous ?». Le Prophète Muhammad a dit : « Par Allâh ! S’ils y étaient entrés, ses flammes auraient été fraîches et salutaires ». Un (second) émissaire leur sera envoyé. Il sera alors obéi par ceux d’entre eux (prédestinés) à le faire » (hadîth rapporté par Abd’Ar-Razzâq, Ibn Jarîr, Ibn Abî Hâtim et Ibn Al Mundhir sous l’autorité Abû Hurayra).

Ici-bas, tous les non-musulmans (qu’ils soient religieux, spirites ou non-religieux) sont mécréants selon l’islam (car n’adhérant pas à l’Islam et n’abandonnant pas leur adhésion/pratique de leur religion ou idéologie). Si leur statut implique le kufr akbar (mécréance), cela n’implique pas forcément leur damnation perpétuelle/indéfinie dans le Feu post-mortem. Il faut bien distinguer cela, et seul Allâh est Juge concernant leur situation/destination post-mortem.

En outre, le fait qu’il existe encore des vérités doctrinales, bonnes valeurs morales et vertus spirituelles (où les sages enracinés dans leur tradition, – tout en se préservant du shirk présent dans certaines conceptions religieuses répandues dans leur communauté -, peuvent atteindre un certain degré de spiritualité), montre aussi que tout le Bien n’a pas encore disparu dans leur religion, bien qu’elle soit défaillante ou déviante sur certains rapports (absence de Langue Sacrée, Textes fondamentaux qui ont été altérés ou radicalement mal interprétés, absence de Loi Divine concernant le droit, absence d’initiation spirituelle, etc.), contrairement à l’Islam qui synthétise et récapitule l’ensemble des lois et enseignements prophétiques antérieurs, tout en abrogeant certaines dispositions juridiques devenues obsolètes en raison des nouvelles conditions cycliques. La position qui affirme que les non-musulmans, du point de vue islamique, auraient le droit de ne pas adhérer à l’islam tout en gardant leur religion/idéologie, est du kufr, puisque le Qur’ân dit qu’il faut suivre Le Message prêché par le Prophète Muhammad. Cela dit, les personnes qui ne sont pas convaincues par son message, ne doivent pas être converties de force à l’islam (il est interdit, du point de vue qûranique, de forcer les gens à embrasser l’islam contre leur gré) et doivent être laissées en paix. Néanmoins, pour les personnes n’ayant pas connu l’islam dans ce qui est nécessairement connu et dans sa forme « globale et pure », elles seront excusées et éprouvées (du point de vue exotériquement) au Jour du Jugement. En effet, le véridique et sincère parmi les non-musulmans, lorsqu’ils reconnaissent sincèrement la vérité de l’Islam et du Prophète, doit, logiquement et par amour, suivre ce qu’Allâh a décrété et agréé pour Ses serviteurs. Donc qu’il reconnaisse ou non la véracité de la prophétie de Muhammad, il se doit de suivre le Message qu’il a transmis, sinon il restera dans une sorte de kufr subtil, puisque ne suivant pas l’Ordre Divin du point de vue religieux et normatif.

Pour ce qui est attribué à l’Imâm al-Ghazālī [raḥimahullaḥ] dans son épître « Faysal al-tafriqah » concernant certains chrétiens vivant éloignés des terres musulmanes et donc n’ayant aucune interaction avec les musulmans, et parvenant à obtenir la paix car n’ayant pas reçu le message correct de l’Islâm, l’Imâm Abû `Abd Allâh al-Sanûsî dans « Sharḥ al-Muqaddimah d’al-Sanûsî » a commenté : « Ce que je crois c’est qu’al-Ghazâlî a simplement mentionné dans « al-Tafriqah » une excuse pour les femmes, les simplets et la vie de ceux dont les terres sont éloignées des terres d’Islâm et de ceux dont l’invitation du Prophète n’a pas du tout atteint, ou bien d’une manière distordue ; tandis que ceux dont les terres sont proches de celles des musulmans ou pour qui l’invitation du Prophète leur a été transmis dans sa forme correcte et sont capables d’accéder à ses connaissances par le biais des musulmans, al-Ghazâlî témoigne de leur mécréance et le fait qu’ils n’aient aucune excuse légitime lors du jugement de l’au-delà. Al-Ghazâlî est ainsi loin des opinions des innovateurs qui s’opposent au consensus des gens de vérité et Allâh le plus grand, sait mieux ».
Al-Ghazâlî dit en effet dans « Faysal al-tafriqa bayna al-islâm wa-l-zandaqa » (pp.39-41) : « J’affirme donc l’incroyance, c’est taxer de mensonge le Messager (takdibu al-rasul), qu’Allâh le bénisse, au sujet de quelque chose qu’il a révélé (fi shay’in mimma ja’a bihi) ; au contraire, la foi est l’attestation de véridicité au sujet de tout ce qu’il a révélé (al-imân tasdiquhu fi jami’i ma ja’a bihi). Par conséquent, le Juif et le Chrétien sont incroyants parce qu’ils accusent le Messager, qu’Allâh le bénisse, de mensonge (…) L’incroyance est définie par un statut légal (hukm shar`i) comme l’esclavage et la liberté, par exemple ; statut dont la signification est de rendre licite la mise à mort du coupable (ibahatu al-dami) ; elle expose aussi au châtiment du feu indéfiniment. La définition de l’incroyance est donc légale ; soit à l’aide d’un texte juridique, soit par raisonnement analogique à partir d’un texte. Or, des textes juridiques concernant les Juifs et les Chrétiens existent (sur leur mécréance) ».

Et dans son « Kitâb at-Tawba » (Vol.4, p.30) :« (…) il s’agit probablement (yushbihu) des aliénés (majanîn), des jeunes enfants de mécréants/non-musulmans (al-sabyan min al-kuffâr), des invalides (ma`tuhin) et de ceux à qui n’est pas parvenu l’appel à l’Islâm (ad-da`wa) dans les contrées reculées, ayant vécu stupidement, incultes, n’ayant ni connaissance (ma`rifa), ni reniement (juhud), ni acte d’obéissance (ta`a), ni acte de désobéissance (jinayya) qui les éloigne. Ils ne sont ni des gens du Paradis, ni des gens de l’Enfer. Au contraire, ils se situent entre le Paradis et l’Enfer, à une station placée entre les deux stations que la Loi désigne par al-A`raf ».

Nous terminerons ce point en citant la position de l’Emir Abdel Qadîr, qui était un maître spirituel et un savant exotérique (théologien, muhhadîth, juriste et exégète du Qur’ân) descendant du Prophète Muhammad (‘alayhî salât wa salâm).
Extrait tiré de la halte « Nous t’avons accordé une victoire éclatante », « Le Livre des Haltes » (Kitab Al-Mawâqif) :

« Sache donc qu’en définitive, les pécheurs de cette communauté obtiendront le pardon et la félicité tant convoitée et parviendront au but final. Sans doute nombre d’entre eux auront-ils encore besoin d’une purification et d’un polissage [douloureux] ; mais cela n’enlève rien à la rémission qui leur sera finalement consentie, surtout si l’on considère le sort des membres des autres communautés ayant commis des fautes similaires. Il est possible cependant que cette victoire soit à entendre dans un sens plus large et qu’elle ait une portée universelle ; auquel cas son annonce serait non seulement destinée au Prophète – sur lui la grâce et la paix – mais encore à tous les autres envoyés qui, du premier au dernier d’entre eux, sont tous ses substituts et ses lieutenants. L’Envoyé de Dieu – sur lui la grâce et la paix – n’a-t-il pas dit en effet : « Je n’ai été envoyé que pour parfaire la noblesse des mœurs », les mœurs désignant en fait les Lois divines. Il est donc venu tout d’abord révéler les Lois antérieures sous la forme de l’entité spirituelle des prophètes, et c’est encore lui qui a achevé [le cycle] de la révélation en se manifestant sous sa propre forme corporelle – sur lui la grâce et la paix. Abû Nu’aym rapporte ainsi dans sa Hulya que le Prophète « était déjà Prophète alors qu’Adam était entre l’eau et l’argile. »

Quant aux héritiers achevés (al-waratha al-kummal), ils ont part eux aussi à cette victoire éclatante que Dieu – exalté soit-Il – a accordée à son Envoyé – sur lui la grâce et la paix. Certains (dont Muhyî al-Dîn al-Hâtimî, ‘Abd al-Karîm al-Jîlî, le pôle ‘Ali Wafâ et d’autres – que Dieu accorde à tous Son Agrément) ont parlé de l’universalité de la Miséricorde [divine] et de la félicité éternelle qui finira par englober même ceux qui ont été précipités dans le feu (lequel n’est qu’un support de manifestation de la Science divine). Et qu’on aille pas s’imaginer que cette doctrine est exclusivement professée par les « gens du dévoilement » (ahl al-kashf) (9), et que de tels propos viennent contredire le consensus de la communauté (10) [sur la perpétuité du châtiment], car nous allons le voir, [même chez les docteurs de la Loi,] il n’y a pas unanimité en la matière.

Sharaf al-Dîn al-Munâwî, rapporte ces propos du traditionniste (11) et shaykh al-Islâm Ibn Taymiyya : « Certaines traditions prophétiques venant de transmetteurs [aussi fiables] qu’Ibn ‘Umar, Ibn Mas’ûd, Abû Sa’îd [al-Khudrî] et bien d’autres encore tendent à indiquer qu’en dernier ressort, toutes les créatures seront sauvées du feu, que celui-ci serait anéanti et avec lui, les tourments qui y sont infligés.

De son côté, ‘Abd ibn Hamîd nous rapporte la tradition suivante par deux chaînes de transmetteurs tous fiables : « Quand bien même les gens du feu y demeureraient aussi longtemps qu’il y a de grains de sable dans un tas immense, viendra cependant un jour où ils en sortiront ». De nombreux imâms ont fait usage de ce hadîth sans jamais remettre en cause sa validité.

« Par « gens du feu », poursuit Ibn Taymiyya, il faut comprendre ceux qui [en vertu de leur constitution] en sont les habitants « naturels ». Quant à ceux qui n’y séjourneront qu’en raison de leurs péchés, il leur a été assuré qu’ils n’y demeureront pas aussi longtemps qu’il y a de grains de sable dans un tas immense, ni même une durée qui se rapproche de celle-ci ; au reste, l’emploi du mot « gens » [du feu] exclut qu’il puisse s’agit là de croyants [même si ces derniers peuvent y faire un séjour temporaire], ainsi que cela est confirmé par de nombreuses traditions. Cela ne contredit cependant en rien l’affirmation contenue dans des versets tels que : ils y demeureront indéfiniment [ndt : souvent traduit, à tort pensons-nous, par « à jamais » qui est parfois une expression signifiant une très longue durée] (12), ou : on ne les en fera pas sortir (13) ; ce dont Dieu nous a informés [dans le Qur’ân] est une vérité indiscutable !

Cela signifie simplement que lorsque le feu aura atteint le terme qui lui a été imparti, et qu’il aura été anéanti comme ce monde lui-même, il n’en restera rien, ni par conséquent du châtiment. Il a été rapporté par diverses chaînes de transmission ces paroles d’Ibn ‘Umar : « Viendra un jour où les portes de l’Enfer claqueront [au vent] alors qu’il sera vidé [de ses habitants]. » Cela ne se produira qu’après que les gens y soient demeurés durant des siècles. Ibn Mas’ûd a tenu des propos analogues. ‘Abd Ibn Hamîd rapporte, quant à lui, de transmetteurs fiables : « Des deux demeures [de l’au-delà] la Géhenne est la plus rapidement construite et la plus rapidement détruite… ». Ibn Maradwayhi tient pour sa part de Jâbir cette tradition qu’il fait remonter au Prophète (yarfa’uhu) commentant le verset coranique Quant aux réprouvés, ils seront dans le feu (14) : « Si Dieu veut faire sortir des réprouvés du feu et les introduire en Paradis, Il le fera ».

Où est donc le consensus ? Il faut vraiment tout ignorer des clauses de la discussion et de l’argumentation pour s’imaginer qu’il y a à ce sujet un consensus quelconque. Ibn al Qayyim – un des chefs de file de l’école hanbalite, connu pour sa science et sa piété – a par ailleurs mentionné toutes ces traditions, en confirmant la validité de leurs chaînes de transmission et en réfutant les arguments de ceux qui les mettaient en cause.

Et te guide sur une Voie droite : qu’Il te fasse parvenir au but, par une guidance qui conduit à l’Union, au dévoilement, et à une victoire éclatante, afin que tu connaisses le destin de ta communauté et que tu contemples son aboutissement (litt : son lieu de retour) ; afin aussi que tu constates qu’il s’agit bien d’une Voie droite dont le début coïncide avec sa fin : la rectitude (istiqâma) d’une chose n’est-elle pas fonction de ce que l’on attend d’elle ? La régularité (litt : la rectitude) du cercle, par exemple, veut en effet que le premier des points de sa circonférence coïncide avec le dernier. Aussi, un cercle qui décrirait une ligne droite serait-il dépourvu de toute régularité ; de même, si cette Voie suivait une ligne droite, elle se priverait de l’existence en tombant dans le néant. Sa régularité exige donc de ramener [chaque être] à son point de départ, tout comme un cercle fait se rejoindre ses deux extrémités.

(9) Les gens du dévoilement (ahl al-kashf), sont ceux auxquels il est donné de connaître ce qui échappe au commun des mortels. Ces secrets peuvent être de nature très diverse et porter sur des choses aussi différentes que la connaissance de secrets divins (asrâr rabbâniyya) perçus par l’aspirant par le truchement de visions ou d’auditions en mode subtil voire perçus de manière informelle, la connaissance de l’authenticité d’un hadîth ou encore la connaissance de « secrets » de seconde zone tels que les vices cachés d’un individu. Il est entendu qu’en dehors de circonstances contingentes assez exceptionnelles, les spirituels ne cherchent à obtenir le kashf que sur des sujets relevant de la première catégorie de secrets précités.

(10) Le consensus de la communauté (ijmâ’) est après le Qur’ân et la Tradition prophétique l’un des moyens d’établir la Loi.

(11) Le mot employé ici est hâfiz. Dans la terminologie des gens du hadîth, le hâfiz est celui qui a retenu au moins cent mille hadîths avec leurs chaînes de transmission et l’historique de chaque transmetteur. Cette distinction était relativement fréquente dans les premiers siècles de l’Islam et il faut sans doute voir là la puissance de la transmission orale. On peut d’ailleurs s’étonner, dans ces conditions, que certains orientalistes aient cru bon de remettre en cause les hadîths transmis par Abû Hurayra sous prétexte qu’il en avait rapporté quelques milliers.

(12) Ce verset est si répété dans le Qur’ân qu’on ne peut en citer ici toutes les références.

(13) Qur. (15, 48).

(14) Qur. (11, 106)

Mawqif 205 ».

Et sur la question de savoir qui mérite le châtiment selon l’Emir Abdel Qadîr, il dit dans « Kitâb al-Mawâqif » (Mawqif 76) : « Tandis que je me trouvais dans la Mosquée sacrée (1), je fus ravi à moi-même et reçus cette inspiration sous forme de question :

La foi dans le Paradis et l’Enfer, ainsi que la croyance en un châtiment sensible sont des éléments fondamentaux de notre religion (2) ; comme tels, ils sont connus de l’ensemble des musulmans, à tel point que quiconque remettrait en cause ces dogmes serait unanimement considéré comme un mécréant.


D’autre part, il est établi que l’être humain est composé des éléments suivants :

– une forme [sûrah] corporelle constituée d’os, de chair, de sens externes et internes, de membres tels que les mains, les pieds, les yeux, les oreilles, [une langue] etc.

– une âme animale soumise à des passions inférieures (3). Elle est le siège du désir et ses attributs nous sont communs avec les animaux.

– un esprit saint et supérieur (4), qui est le siège de la science au sein de cette forme corporelle. C’est à lui que s’adresse le discours divin [al-khitâb] : l’esprit le saisit et doit y donner une réponse.

Laquelle de ces trois modalités de l’être humain doit subir le châtiment divin ? Les membres corporels et les sens ? Dieu dit pourtant dans le Qur’ân : Le Jour où leurs langues, leurs mains et leurs pieds témoigneront à leur encontre des œuvres qu’ils ont accomplies (5). Et aussi : Leur ouïe, leur vue et leur peau témoigneront contre eux (6).

Or, un témoin véridique doit être traité avec égard, et ne pas être victime de l’opprobre : comment donc ces membres pourraient-ils subir le châtiment du feu (7)

On dira alors que c’est l’âme animale, brute et concupiscente qui sera châtiée. Mais comment cela est-il possible ? Dépourvue de perception [intellectuelle], cette âme ignore les ordres d’une Loi qui ne s’adresse pas à elle. Du reste, si cette modalité de l’homme était soumise aux impératifs de la Loi, les bêtes de somme y seraient également soumises. Or, il n’est aucun savant, quelle que soit son orientation au sein de l’Islam (8), pour soutenir cela : l’âme animale ne peut faire autrement que d’exiger ce qui est conforme à sa nature et elle n’a aucune connaissance de ce qui est au-delà !

Soutiendra-t-on dans ce cas que c’est l’Esprit [de l’homme] saint et supérieur, saisissant le discours divin et qui est tenu de lui répondre qui aura à subir un châtiment. Comment cela serait-il possible, alors que Dieu affirme dans le Coran : Et Je lui ai insufflé Mon Esprit (9). Et aussi : Dis : L’Esprit procède du Commandement de mon Seigneur (10).

L’Esprit de Dieu et Son Commandement, pourraient-ils réellement être châtiés alors qu’ils sont attribués à Dieu – avec toute la noblesse qu’une telle attribution nous fait assentir ? Répondez-moi donc, vous en serez récompensés, et mettez un terme à notre perplexité (11) !

Je reçus alors pour toute réponse :

Une telle question ne saurait être élucidée par écrit. Sa réponse se transmet uniquement de bouche à oreille (litt : de bouche à bouche) et de cœur à cœur (12).

(1) Il s’agit de l’enceinte de la Ka’ba à La Mecque [al-masjid al-harâm].

(2) [al-îmân bi-l-jannah wa-l-jahîm wa-l-‘azâb al-hissî, wa-n-na’îm min darûriyât ad-dîn].

(3) [rûh hayawâniyyah safliyyah].

(4) [rûh qudsiyyah ‘ulwiyyah].

(5) Qur. (24, 24) [yawma tash’hadu ‘alayhim alsinatuhum wa aydîhim wa arjulihim bi-mâ kânû ya’malûn]

6) Qur. (41, 20) [wa shahida ‘alayhim sam’uhum wa absâruhum wa julûduhum bi-mâ kânû ya’malûn]

(7) [wa-sh-shâhidu as-sâdiq yukram wa lâ yuhân, fa-kayfa yu’azzab bi-n-nîrân]

(8) [wa lâ qâ’il bihi min ‘ulamâ’ al-mazâhib].

(9) Qur. (38, 72) [wa nafakhtu fîhi mi rûhî]

(10) Qur. (17, 85) [quli-r-rûhu min amri rabbî].

(11) [ajîbû ma’jûrîn, wa azîlû hayrat al-mutahayyirîn].

(12) [anna jawâbu hazâ as-su’âl lâ yajrî bihi qalam wa innamâ yakûnu min qalbin ilâ qalb wa min famin ilâ fam] ».

La question de l’abrogation des formes traditionnelles antérieures

Concernant la question de l’abrogation des Révélations antérieures, il faut garder à l’esprit que l’Islam étant la dernière Révélation manifestée ici-bas, elle possède donc une supériorité et une particularité pour notre fin de cycle, ainsi qu’une pureté textuelle et spirituelle qui surpassent les traditions spirituelles antérieures, en plus de les récapituler dans leur essence même, comme le rappelaient Ibn ‘Arabî et René Guénon (qui se conformait aussi à la doctrine akbarienne).

Ibn ‘Arabî disait : « N’est-il pas vrai que les législations (as-Sharâ’i’, sing. as-Sharî’a) sur lesquelles reposaient les communautés religieuses antérieures, comme celles de Moïse et de Jésus – sur eux le Salut ! – ont été, à certains égards, abrogées par la Loi de Muhammad » (cf. Ibn ‘Arabi, « Kitab al fana’ fi al mushahada », Le livre de l’extinction dans la contemplation, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Michel Valsan).

Il dit encore : « Toutes les religions révélées (sharâ’i‘) sont lumières. Parmi elles, la religion révélée de Muhammad est comme la lumière du soleil parmi les lumières des étoiles. Quand le soleil apparaît, les lumières des étoiles sont cachées, et leurs lumières se fondent dans celle du soleil. Leur occultation est analogue à l’abrogation des autres religions révélées qui s’est produite avec la religion révélée de Muhammad, cependant, elles existent de fait, de la même façon que l’existence de la lumière des

[autres]

étoiles est bien réelle. Cela explique la raison pour laquelle il est demandé, dans notre religion englobante, d’avoir foi en tous les messagers et en toutes les religions révélées. Elles ne sont pas annihilées (bâtil) par l’abrogation : prétendre le contraire est une opinion d’ignorant » (cité par William C. Chittick, « Imaginal World: Ibn al-‘Arabī and the Problem of Religious Diversity », Albany, N.Y. 1994, p. 125).

Ainsi que : « Par sa Loi [du Prophète], Allâh a abrogé toutes les [précédentes] Lois [révélées] » (« Futûhât », ch. 10, vol. 1, p. 135 r. 14).

Citons encore Ibn ‘Arabi : « Avec [l’apparition de] sa Loi, Allâh a abrogé toutes les Lois antérieures, mais cette abrogation n’exclut pas de sa Loi les Lois antérieurement révélées ; du moment que toutes procèdent du Prophète, et sont donc incluses dans sa Loi, il s’ensuit qu’« aucun des Prophètes [antérieurs] ne possède plus aucune juridiction traditionnelle [autonome] qui viendrait s’accoler à ce qui a été [définitivement] fixé par la Loi sacrée du Prophète » » (Fut. ch. 10, vol. I, p. 135 rr. 14 et 19).   

Le Prophète a appuyé cette conception en disant aussi que : « Si Moïse était vivant, il ne pourrait que me suivre » (rapporté par Ahmad dans son Musnad, 3/387, souvent cité par Ibn ‘Arabî), paroles qui s’ajoutent à un hadîth qui affirme que, lorsque viendra le temps de sa seconde venue, Jésus ne jugera que sur la base de la Loi sacrée apportée par Muhammad. Voir aussi le compte-rendu de Mostafâ Mansûr (V2, 17 août 2016 sur le site « Le Porteur de Savoir ») de l’article « Ibn ‘Arabî et la question du pluralisme religieux » de Paolo Urizzi : https://leporteurdesavoir.fr/wp-content/uploads/Ibn-%E2%80%98Arab%C4%AB-et-la-question-du-pluralisme-religieux-Paolo-Urizzi.pdf) qui analyse les mauvaises interprétations à ce sujet dont a fait l’objet l’œuvre de Ibn ‘Arabî. Le verset qui institue la jyzia, selon nous (voir par exemple la traduction de Jean-Louis Michon) souffre d’une traduction défectueuse (« infériorité » au lieu de « humilité » qui est le terme qui convient le mieux).

Qu’apporte le « pérénnialisme » (avec les grands représentants) pour les gens de notre époque ?

Les besoins et explications psychologiques ne suffisant plus à satisfaire la connaissance et la « causalité » religieuse des croyants, face aux attaques anti-traditionnelles et aux défis de notre époque, il est nécessaire de comprendre les idéologies modernes aussi bien que les doctrines religieuses, dans leurs fondements, et de voir où se situent les lacunes et les erreurs. Or, les traités théologiques et juridiques ne répondent pas en profondeur à toutes ses interrogations, mais les métaphysiciens tels que René Guénon, Seyyed Hossein Nasr, Martin Lings, Frithjof Schuon, Hamza Benaïssa et d’autres, y ont magistralement répondu, réfutant intellectuellement les idéologies modernes et un certain nombre de préjugés et positions sectaires ou rigoristes qui existent dans certains milieux religieux.

Le musulman, après s’être instruit théologiquement (par exemple avec le Fiqh al Akbar de l’imâm Abû Hanifa, la ‘aqida At-Tahawiyya de l’imâm At-Tahawî avec le commentaire de Corentin Pabiot, et la partie doctrinale du Ihyâ’ ulûm ud-Dîn de l’imâm Al-Ghazâlî) et juridiquement (avec les ouvrages de référence de l’école juridique qu’il a choisi de suivre), ainsi que des traités spirituels et éthiques, peut s’intéresser aux ouvrages des auteurs métaphysiques cités précédemment, afin de mieux réfuter les idéologies modernes et percevoir leurs limites, leurs erreurs et leur caractère nocif et pernicieux. Parallèlement aux critiques pertinentes des superstitions modernes, leurs travaux permettent de mieux saisir la sagesse et la profondeur des doctrines religieuses, de se méfier des théories new-âge, d’atteindre la dimension intérieure (à l’instar des maîtres spirituels du passé) de la religion, d’en saisir la portée symbolique, et d’intellectualiser les doctrines théologiques, là où la simple adhésion volontaire ne permet pas toujours d’en percevoir le fondement et la vérité (sur le plan intellectuel).

Frithjof Schuon faisait judicieusement remarquer que : « Il faut dire que les progressistes ne se trompent pas tout à fait quand ils estiment qu’il y a quelque chose, dans la religion, qui ne va plus ; en fait, l’argumentation individualiste et sentimentale avec laquelle opère la piété traditionnelle ne mord plus guère sur les consciences, et il en est ainsi, non seulement pour la simple raison que l’homme moderne est irréligieux, mais aussi parce que les arguments religieux habituels, n’allant pas suffisamment au fond des choses et n’ayant d’ailleurs pas eu besoin autrefois de le faire, sont quelque peu usés psychologiquement et ne répondent pas à certains besoins de causalité » Frithjof Schuon, « Forme et substance dans les religions », éd. L’Harmattan, 2012, p. 236).

C’est notamment pour cette raison que ni le wahhabisme ni le shiisme rafidite ne parviennent à convaincre les gens, et pire même, les dégoûtent davantage de la religion en excluant dans leur approche, toute intellectualité et toute perspective spirituelle.

De là les déviances et confusions qui poussent les gens à apostasier, à tomber dans le réformisme moderniste (décadence morale et soumission au matérialisme ambiant) ou à sombrer encore dans le new-âge.

Il est cependant affligeant de constater que certains musulmans, qui s’accolent l’étiquette « d’intellectuels », passent leur temps à dénigrer ces auteurs, qui sont pourtant bien plus pertinents et profitables que de nombreux prédicateurs ou érudits musulmans qui sombrent dans l’ignorance, le réformisme libéral, l’extrémisme najdite, le shiisme extrémiste (anti-gnostique), et qui déforment d’une manière ou d’une autre les préceptes islamiques, en éloignant les gens de l’Islam, de la spiritualité, de la politique éthique (justice sociale, principes spirituels qui orientent les questions et décisions politiques, …) et des valeurs éthiques, constituant pourtant l’essentiel de l’Islam. Quand bien même, selon eux, ces auteurs ne seraient en réalité « pas musulmans », cela ne justifie pas de les insulter ou de rejeter en bloc tout ce qu’ils ont pu dire. Le Qur’ân affirme aussi parfois que certains non-musulmans ont pu dire des vérités ou accomplir de bonnes actions, et nous trouvons aussi cela dans les paroles prophétiques. Nos imâms du passé ont aussi lu et souscrit à certaines opinions de philosophes grecs et autres. Ibn Al-Jawzî lui-même citait parfois Platon, Ibn Taymiyya lisait aussi les écrits de philosophes et s’imprégnait de leurs opinions tant qu’il les trouvait justes et acceptables.

Abû Dawûd dans ses Sunan rapporte le hadîth prophétique qui dit : « Acceptez la vérité de quiconque l’apporte, même si elle vient d’un mécréant – ou bien a-t-il dit : même si elle vient d’un pervers –. Et méfiez-vous de l’égarement du « sage ». On lui a dit : Comment savoir lorsqu’un mécréant dit la vérité ? Il répondit : La vérité est une lumière ».

Par ailleurs, ces mêmes individus n’hésitent pas à citer des auteurs non-musulmans, qui eux ne reconnaissent pas Allâh et Son Messager, ne pratiquent pas l’Islam, ne tiennent pas en haute considération le Qur’ân et la Sunnah, et qui sont parfois même athées ou agnostiques.
Eux-mêmes n’ont pas servi la Ummah à la hauteur des auteurs traditionnels/traditionnalistes (« pérénnialistes »), ni n’ont été les intermédiaires pour que des centaines de milliers de personnes découvrent et embrassent l’Islam, ou que d’autres centaines de milliers de « musulmans peu ou pas pratiquants », retournent à la conscience islamique et à sa pratique. Certes, il convient de ne pas suivre les erreurs de quiconque, – auteurs pérénnialistes compris -, mais il faut savoir être juste et équitable, et comme nous l’enseigne le Prophète, le croyant doit reconnaitre la vérité et la sagesse là où il les voit, et s’en imprégner.

Ils s’empressent également de colporter les ragots et les accusations infondées qu’ils glanent ici et là sur internet, ce qui suggère une certaine obsession mentale et une course à la passion. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir de leur part, des accusations de « syncrétiste », « d’idolâtre » ou de « panthéiste », alors que des auteurs comme René Guénon, Martin Lings, Hamza Benaïssa et bien d’autres, ont toujours pris le soin de réfuter cela, en montrant les erreurs et contradictions de ces croyances-là. Et jusqu’à preuve du contraire, René Guénon, Martin Lings, Frithjof Schuon, Titus Burckhardt, Jean-Louis Michon, Maurice Gloton, Michel Vâlsan et bien d’autres, n’ont jamais renié l’Islam ni en ont abandonné la pratique, ni n’ont amoindri l’importance du Qur’ân et du Prophète Muhammad, ni n’ont encouragé les gens à délaisser l’Islam pour une autre forme traditionnelle, ni n’ont sombré dans l’idolâtrie, la perversion, l’injustice et la débauche. En comparaison avec leurs détracteurs, ils vivaient plus sereinement et intégralement l’Islam, s’éloignaient des futilités, baignaient dans la piété religieuse, et dévouaient leur vie à se rapprocher d’Allâh et à éduquer la communauté musulmane sur l’identité islamique intégrale (décomplexée), englobant les doctrines, les rites, les valeurs éthiques, le fiqh nécessaire, les principes métaphysiques et la voie spirituelle. Quant à leurs erreurs ou aux déviances doctrinales de certains, tout comme pour les autres musulmans, nous invoquons le Pardon Divin pour eux, et demandons à ce que la Miséricorde Divine leur soit accordée.



Et qu’en est-il de René Guénon ?

Concernant René Guénon, il s’agissait sans aucun doute d’un esprit très brillant, qui a ouvert les yeux de millions de personnes sur les superstitions du monde moderne, et sur l’origine supra-humaine (Divine) des formes traditionnelles. De nombreuses personnes sont entrées en Islam par son intermédiaire, et d’autres ont pris conscience des dangers du monde moderne, qu’ils aient ou non embrassé l’Islam (certains sont retournés au Christianisme ou au Judaïsme, ne prenant que ce qu’ils voulaient dans l’œuvre de Guénon).
La propre fille de René Guénon, Laïla Guénon, fille d’une descendante du Prophète (‘alayhî salât wa salâm), nous témoignait de l’immense érudition de son défunt père, et de sa profonde piété religieuse et de son rattachement orthodoxe à l’Islam. A ses amis recherchant sincèrement la Vérité, il les dirigeait vers l’Islam. S’il n’était évidemment pas infaillible, sa grande clairvoyance lui permet d’atteindre la vérité sur de nombreux sujets, et fut ainsi un grand visionnaire, anticipant plus de 50 ans à l’avance, les terribles conséquences et bouleversements liés au monde moderne. Ses considérations et ses critiques portant sur le darwinisme (aujourd’hui appelé néodarwinisme), la psychologie évolutionniste, le matérialisme, le scientisme, le spiritisme, le sentimentalisme, la laïcité (et ses dérives autoritaires, désignées sous le vocable de « laïcisme »), l’utopie démocratique, l’illusion du « progrès », de la « pseudo-tolérance », de « l’égalitarisme », sur l’épistémologie et la physique, les problèmes liés à la philosophie de l’esprit, sur l’histoire des sciences, la profondeur et la portée symbolique des doctrines religieuses et métaphysiques, et d’autres sujets encore, il avait bel et bien raison, et de nombreux spécialistes (mathématiciens, physiciens, médecins, biologistes, historiens, anthropologues, neurologues, psychologues, économistes, etc.) abondent dans son sens et lui donnent clairement raison. Prenant le nom musulman de « Shaykh Abdel Wahîd Yahya », il étudia l’Islam auprès de maîtres spirituels et de savants exotériques (juristes, théologiens, spécialistes du hadîth, exégètes, etc.) d’Egypte, lorsqu’il vécut en Egypte durant la dernière grande période de sa vie. Serviteur de l’Unique, tous ses écrits orientaient ses lecteurs vers la conscience de l’Absolu (Dieu), et visaient à pourfendre l’idolâtrie sous toutes ses formes, surtout à travers ses manifestations modernes (les idéologies ou les personnalités ayant contribué à renforcer l’emprise des idéologies dévastatrices et jouant le rôle « d’idoles » pour les modernes).

Et Allâh est Savant sur toute chose !


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