A propos du consensus (‘ijmâ)

Introduction et définition

Nous entendons souvent lors des débats ou des sermons, ou même lors de la lecture de certains livres islamiques, que selon tel savant, il y aurait consensus sur telle et telle question, que ce soit sur des sujets liés à la théologie (‘aqida), à la jurisprudence (fiqh), au hadîth ou encore à la politique (imamat). Le « consensus » peut se définir, de façon usuelle et juridique, dans son large, à savoir comme étant l’accord unanime de toutes les personnes concernées sur une question donnée.

Cette notion est fondée notamment sur une parole prophétique célèbre, rapportée par plusieurs voies, et qui est aussi rationnellement fondée et raisonnable : « Ma Ummah ne se rassemble pas sur un égarement ». Selon la version de Ibn Mâjah dans ses Sunan : « Certainement, ma Ummah ne sera jamais unanime sur une quelconque question d’égarement ». Dans la version rapportée par l’imâm Ahmad dans son Musnad : « J’ai demandé à mon Seigneur que ma Ummah ne s’accorde jamais sur un sujet d’égarement ». Dans la version rapportée par Abû Dawûd et At-Tirmidhî dans leur Sunan, le hadîth est rapporté en laissant entendre « les savants » (donc un sens restreint de la Ummah). Certaines versions sont authentiques, tandis que d’autres sont acceptables mais sans atteindre le rang de « authentique » (sahîh).

Mais il est nécessaire de faire très attention à cette notion, car dans l’inconscient collectif, ce terme est devenu synonyme de « consensus » qui fait office de credo et de norme que tout musulman devrait accepter sous peine d’être sorti de l’Islam en cas de non-adhésion.

Mais cette notion elle-même ne fait pas l’objet de consensus parmi les savants. Comme nous le verrons, certaines conceptions liées au « consensus » souffrent de nombreuses lacunes et d’impossibilités pratiques qui rendent ces théories difficilement valables dans les faits. D’autres avis sont plus réalistes tout en souffrant aussi de quelques défauts.

Les différents avis sur la portée et la définition du « consensus » dans un cadre islamique

Selon Muḥammad Ibn Ḥamzah al Ghifârî, Al Qarâfî, Al Âmidi et d’autres, le Ijmâ’ est l’accord de tous les érudits (Ahl al Ḥalli wa al ‘Aqd) de la Ummah. Les autres musulmans ne sont donc pas concernés. Ainsi, pour qu’il y ait consensus sur une question donnée, il faut nécessairement que tous les savants de cette période-là soient du même avis. Si un seul exprime un autre avis, il n’y a alors plus d’ijma’. C’est l’avis de la majorité des écoles juridiques et des principologistes musulmans (voir Al Mustafa 1/116 de l’imâm Al-Ghazâlî, Al Ihkâm 1/174-175 d’Al-Amidî, Irshad al Fuhûl p.80 d’Al Shawkanî, Hashiyat 2/157 d’Al Bannâni, Ibḥaĝ 2/386 de l’Imâm As-Subî, ainsi que d’autres ouvrages comme Al Mahsûl 2/95).

Selon d’autres savants, qui ne constituent toutefois pas la majorité d’entre les savants, le consensus est établi par la majorité des savants d’une époque donnée. C’est l’avis par exemple attribué à l’imâm Ahmad (mais il existe un autre avis attribué aussi à l’imâm Ahmad, soit qui est forgé, soit qui l’ait pu l’adopter à un moment donné, changeant ainsi d’avis sur la question), de l’imâm At-Tabârî et d’autres. Le problème de cette position, est qu’étant donné que la majorité des savants ne soutienne pas cette position, elle ne pourra pas constituer une approche solide vu qu’une partie seulement des savants reconnus soutient cette position.

Pour d’autres savants, le consensus s’obtient par l’accord établi par les savants jugés aptes d’atteindre le rang de « mujtahid » (savant maîtrisant la langue arabe, le Qur’ân et ses sciences, la science du hadîth, le fiqh, les fondements du droit, la logique, la sîrah, etc., et qui peut donc extraire directement des sources textuelles que sont le Qur’ân et la Sunnah, des statuts juridiques sur des questions données, sans se référer spécifiquement à une école juridique existante) dans une époque donnée. L’imâm As-Shawkânî dans son livre Irshâd al Fuḥûl (p.71) dit à propos de cette approche que le consensus est « un accord qui a lieu entre les savants (ayant atteint le degré d’ijtihad) de la communauté du prophète Muhammad, après sa mort, à une période donnée sur une question donnée ». C’est une définition qui est aussi donnée en des termes similaires par d’autres savants comme Al-Qarâfi et As-Subî.
Cet avis a le mérite de reposer la connaissance d’un consensus selon une méthodologie plus rigoureuse, à savoir des savants maitrisant tous les outils nécessaires à la réflexion approfondie sur les sources religieuses et leurs finalités. Des questions épineuses, subtiles ou complexes ne peuvent pas être comprises ou résolues par les gens de la masse ou par des savants ne maitrisant pas ces différents outils, ou qui adoptent généralement une approche biaisée et superficielles des questions juridiques, politiques ou autres. La faille de cette approche cependant, est triple. Premièrement, il faut pouvoir déterminer les critères et les conditions pour identifier clairement qui mérite vraiment ce « titre » et qui peut l’atteindre. Deuxièmement, il faut avoir les moyens d’identifier et d’interroger tous les mujtahidins d’une époque, s’assurer qu’ils aient tous bien compris la problématique et qu’ils aient tous répondu de façon précise sur la problématique spécifique qui leur a été exposée. Et troisièmement, s’assurer qu’ils n’avaient pas d’intérêt à mentir sur la question (pressions exercées par une tierce-personne, appât du gain, suivi de la passion, etc.). Dans de nombreux cas cependant, on peut réunir les avis explicites de grands savants reconnus comme tels par leurs ouvrages, leurs disciples et les grands centres intellectuels.

Un autre avis est celui du célèbre Ibn ‘Arabî (le grand sûfi), qui était aussi un grand juriste ayant atteint le rang de mujtahîd. Lui-même ne suivait aucune école particulière, bien qu’il les respectait, il avait toutes les connaissances requises pour extraire lui-même des statuts légaux. Sa profonde maîtrise du Qur’ân, des ahadiths, de la langue arabe, de la théologie, de la logique et des fondements, lui permettait d’être « indépendant », et il connaissait bien les avis et les outils des écoles malikites et zahirites, hanbalites et shafiites par exemple, lui-même ayant étudié auprès de savants dans tout le monde musulman, et en ayant côtoyé d’autres. Pour lui, comme pour d’autres, le seul consensus acceptable est celui de tous les sahaba comme il l’affirme dans ses Futûhât (chapitre 88). Il y dit en effet : « Le « consensus » (al-ijmâ’) ne désigne rien d’autre que le consensus des Compagnons après [la mort] de l’Envoyé d’Allâh [sur lui la grâce et la paix]. Quant à ce qui survient après leur époque, ce n’est pas un consensus sur lequel on puisse se fonder pour trancher les questions légales. Il y a consensus lorsqu’on sait qu’un problème a été soumis à chaque Compagnon et que chacun s’est prononcé à son sujet comme les autres se sont prononcés, au point qu’il n’en reste pas un à qui le problème n’ait été soumis, et qui n’ait émis à ce sujet le [même] jugement. Si l’on rapporte qu’un seul des Compagnons avait une opinion différente sur cette question, il n’y a pas consensus. Il n’y a pas non plus ijmâ’ si l’on rapporte qu’il a gardé le silence, ou si l’on apprend qu’il se produisit un différend sur un point. Dès lors qu’il en est ainsi, on doit recourir au Livre et aux traditions prophétiques pour se prononcer. C’est la meilleure et la plus parfaite façon pour retrouver le sens premier (ta’wîl) ». Selon cet avis, en dehors des sahaba et de leur époque, il ne pourrait plus exister d’autres consensus possibles. Cet avis est solide en raison du fait que les compagnons connaissaient bien la langue arabe et donc les subtilités linguistiques du Qur’ân et de la Tradition prophétique, vivaient sous l’autorité prophétique et n’avaient donc pas été confrontés à l’apparition de nombreux ahadiths forgés par la suite, ni aux falsifications des ahadiths authentiques pour des raisons politiques, et ils avaient vu le Prophète en action et avaient été éduqués directement par le Prophète, bénéficiant de sa lumière et de ses enseignements. Néanmoins, tous les sahaba n’étaient pas des mujtahidins possédant des capacités intellectuelles suffisantes pour maitriser la jurisprudence, et il y a seulement une élite en leur sein qui avait atteint ce rang. Par ailleurs, certains « sahaba » n’étaient presque jamais présents aux côtés du Prophète, et n’avaient donc même pas connaissance de la totalité du Qur’ân et de ses règles, des enseignements prophétiques et de la pédagogie prophétique. Il faudrait donc limiter le « consensus », qu’aux savants réputés parmi les sahaba, tels que Abû Bakr, ‘Alî, ‘Umar, Mu’adh Ibn Jabâl, ‘Uthmân, Salmân al-Farisî, Abû Dharr, Ibn Mas’ûd, ‘Abdallâh Ibn ‘Abbâs, etc., qui ont côtoyé le Prophète pendant un long moment, ayant eu accès au Qur’ân et aux explications prophétiques, et qui ont vécu la plupart des épreuves du Prophète. Et autre difficulté, il faudrait s’assurer qu’ils aient tous été interrogés de la même manière sur la problématique concernée, qu’ils y aient tous répondus explicitement, et que leurs avis aient été transmis jusqu’aux premières générations, par des voies multiples et sûres.

Pour de nombreux zaydites, seul le consensus de la famille alide ou des ahl ul bayt (incluant aussi ‘Abdallâh Ibn ‘Abbâs et les autres membres de la famille prophétique) est accepté. Pour d’autres, ils incluent aussi les grands et nobles compagnons (comme Abû Bakr, ‘Umar, ‘Uthmân, etc.) qui sont jugés fiables.

Un autre avis encore, qui est aussi celui rapporté par le célèbre imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî, surnommé « La Preuve de l’Islam » (Hujjât al Islâm), qui était non seulement un grand sûfî, mais aussi un brillant logicien et une sommité dans le droit (fiqh) shafiite et les fondements du droit (ussûl al fiqh), tout en connaissant aussi les différents avis qui existaient dans les autres écoles répandues de son époque. Dans son Al Mustasfâ, le consensus est celui de la Ummah (communauté) de Muhammad, c’est-à-dire de tous les savants, comme de tous les étudiants ou même les simples musulmans de la masse.Cette position a le mérite de ne pas se fonder sur une appréciation arbitraire ou partisane pour définir qui a l’autorité pour discuter de ces questions. Le problème majeur est qu’il est alors fort à parier que nous ne puissions jamais établir le moindre consensus, car les ignorants parmi les gens commettront de nombreuses erreurs, et, ne maitrisant aucunement les sciences et les méthodes nécessaires pour arriver à une conclusion raisonnable ou totalement vraie, on ne saurait se reposer sur eux. Et que, dans d’autres cas, rien ne garantie la probité, la sincérité et l’honnêteté de toutes les personnes se réclamant de la Ummah, y compris les hypocrites.

Selon une parole attribuée au compagnon ‘Abdullah Ibn Mas’ûd a dit : « Le groupe (al-jamâ’ah) c’est ce qui est en accord avec la vérité, même si tu es seul ». Ibn al Qayyim commenta cette parole dans I’lâm al Mawqi’în ‘an Rabi al ‘Âlamîn (3/308) et dit : « Il se peut que le Ijmâ’ (consensus), l’argument (Ḥujjah) et le Sawâd al A’ẓam soient le savant détenteur de la vérité même s’il est seul, et même si les gens de la terre divergent d’avec lui. ‘Amru Ibn Maymûn al Awdî a dit : « J’ai accompagné Mu’âdh au Yémen et je ne l’ai jamais quitté jusqu’à l’avoir enterré au Shâm, puis j’ai accompagné après lui le plus savant des gens, ‘Abdallah Ibn Mas’ûd. Je l’ai entendu dire : « Soyez avec la Jamâ’ah (le groupe) car la main d’Allah est avec le groupe », puis je l’ai entendu dire un autre jour : « Prendront le pouvoir sur vous des gouverneurs qui retarderont la prière de son temps. Priez donc la Ṣalât à son heure, elle est obligatoire, et priez avec eux, (ces prières) seront pour vous telles des surérogatoires. » Il dit : « J’ai dit : Ô compagnon de Muḥammad, je ne comprends pas ce que tu dis. » Il dit : « Comment cela ? » J’ai dit : « Tu m’ordonnes de suivre la Jamâ’ah et m’exhorte à elle, puis tu me dis de prier la Ṣalât obligatoire seul, puis de prier avec la Jamâ’ah une Ṣalât qui sera surérogatoire pour moi. » Il dit : « Ô ‘Amru Ibn Maymûn, je pensais que tu faisais partie des plus savants des habitants de cette ville. Sais-tu au moins ce qu’est la Jamâ’ah ? » J’ai dit : « Non ». Il répondit : « Certes, la majorité est celle qui a quitté la Jamâ’ah. La Jamâ’ah (le groupe) est ce qui est conforme à la vérité (Ḥaqq) et ce, même si tu es seul ! » Et dans une autre version : « Il tapa ma cuisse et dit : « Malheur à toi, la majorité des gens ont quitté la Jamâ’ah, et certes la Jamâ’ah est ce qui est conforme à l’obéissance d’Allâh le Très haut. » ».
La force de cet avis, est qu’il ne dépend pas de l’arbitraire lié à la majorité ou au grand nombre, car comme le dit Allâh : « Et si tu obéis à la majorité de ceux qui sont sur la terre, ils t’égareront du sentier d’Allâh : ils ne suivent que la conjecture et ne font que fabriquer des mensonges » (Qur’ân 6, 116), ou encore l’autre verset qui dit : « Mais beaucoup de gens ne savent pas » (Qur’ân 7, 187).
Le consensus, si l’on veut qu’il soit acceptable, doit donc être en rapport direct avec la Vérité et les principes de l’Islam tels que la justice, la piété, l’équité, la sagesse, etc., autrement dit, il ne doit pas dépendre de choses discutables ou pouvant comporter des éléments d’incertitude. Or, les principes ne sont pas corruptibles, et sont universels, contrairement aux avis humains pouvant être déformés ou altérés par les chaines de transmission ou les mauvaises compréhensions.

Par rapport à cette approche, son maître Ibn Taymiyya exprimera tantôt la même approche, tantôt dira l’inverse.

Certains disent aussi qu’il n’est pas obligatoire de connaitre les arguments sur lesquels se basent les mujtahidûn, tandis que d’autres affirment qu’il est nécessaire de connaitre leur argumentation.

Il y a aussi deux types d’ijmâ’, le « ijmâ’ salîh », qui est le consensus explicite, et le « ijmâ’ Sukûtî », qui est le consensus implicite, sous-entendu par leur silence (si l’on est sûr qu’un savant a eu connaissance de la question, et que son silence signifie l’approbation avec l’avis donné par les autres mujtahidîn). Mais le problème c’est que dans certaines cultures, le silence est synonyme de refus (par timidité ou honte, on n’ose pas l’exprimer par des mots), tandis que dans d’autres cultures le silence signifie l’inverse.Donc il faudrait s’assurer aussi de la signification du silence du savant en question.

Ensuite il y a aussi le « ijmâ’ ‘amm » (général), qui est celui de tous les courants musulmans et le « ijmâ’ khâss » (particulier), qui est cantonné à leur courant spécifique, et cela existe chez les zaydites, ibadites, sunnites, mu’tazilites, etc.

Pour les imamites (shiites duodécimains), cette notion n’est pas importante car leur fondement c’est qu’au moins 1 des 12 imams doit avoir approuver une chose quoi qu’il arrive. Indirectement, un consensus sans l’un des 12 imâms ne serait pas un consensus « total » sur une question qui existait à leur époque, sachant que pour leurs disciples directs, et selon leurs enseignements authentiques, les 12 imâms étaient des piliers du tasawwûf, de la ‘aqida sunnite, du fiqh, du hadîith et du tafsîr, n’en déplaisent aux shiites duodécimains ou aux sunnites déviants (par rapport à l’orthodoxie sunnite à laquelle était rattachée tous les nobles imâms et savants des ahl ul bayt).

Comme on peut le voir, de grandes sommités de l’Islam ont divergé sur cette notion, ô combien importante.

L’avis le plus juste, selon nous, est le consensus de l’élite des sahaba (incluant les ahl ul bayt parmi eux) à leur époque, puis le consensus par tous les mujtahidin connus pour leur piété et leur compétence, que ce soit chez les sunnites, salafistes, zaydites, ibadites, mu’tazilites, etc. Chaque avis issu de la tradition classique possède ses lacunes et ses points forts. Une synthèse de ces différents avis pourrait offrir ainsi un bon compromis, à la fois islamiquement fondée, et intellectuellement pertinente.

Comme on peut le voir, de grandes sommités de l’Islam ont divergé sur cette notion, ô combien importante.

Resituer le contexte et appel à la prudence dans les débats autour de certaines questions qui ont opposé les savants entre eux

Quand nous lisons donc des savants qui affirment que « le consensus dit ceci ou cela », cela peut avoir plusieurs sens. Il est par ailleurs connu aussi que certains savants, utilisaient la notion de consensus, soit par légèreté, soit dans un sens restreint, soit par ignorance, ou encore par partisanisme extrême.

1) Soit il est question de l’avis partagé par tous les savants musulmans reconnus comme étant des « savants », même ceux jugés déviants ou hérétiques par d’autres. Ce cas est, à notre connaissance, inexistants, sauf si l’on accepte tous les savants « raisonnables » qui s’appuient sur le Texte du Qur’ân et affirment l’existence, puis l’obligation doctrinale et juridique, de la prière ou du jeûne du mois de Ramadan, ou du grand pèlerinage (Hajj), ou de la Zakâh, etc.

2) Soit il faut entendre par là seulement l’avis partagé par tous les grands savants, seulement sur certaines questions précises qui concernent les fondements doctrinaux, éthiques et juridiques de l’Islam. Là aussi, à part quelques points au maximum, nous ne connaissons pas d’autres consensus possibles, sachant que sur toutes les subtilités de la doctrine, des rites, des questions juridiques et de la politique, les divergences ont émergé à partir des disciples des sahaba de façon importante.

3) Soit il faut comprendre que c’est l’avis partagé par tous les savants réputés fiables (pieux, honnêtes et compétents) à l’époque du savant qui avance le « consensus » sur une question donnée.

4) Il peut s’agir aussi de l’avis retenu par la plupart des savants connus, d’une école juridique ou théologique particulière.

5) Parfois, tout simplement, il s’agit d’un avis personnel qu’un savant aimerait imposer en invoquant un argument d’autorité pour justifier son opinion. Cela s’est produit à de multiples reprises dans l’histoire du monde musulman.

Dans les différents traités de ‘aqida ou de fiqh, la méfiance est donc la règle générale, lorsque l’on voit un savant évoqué le « consensus », surtout qu’en raison d’un esprit partisan et de querelles parfois véhémentes, beaucoup exagéraient dans leurs surenchères doctrinales ou politiques, au point d’exclure de l’Islam, du sunnisme (ahl al sunnah), du shiisme (pour les querelles intra-shiites), du mu’tazilisme et autres. On voit ainsi des savants issus des différentes écoles, dont certaines qui se réfutaient mutuellement, invoqués le consensus, pour contrer le « consensus » avancé par l’autre école.

Il y a encore les cas où des savants n’avaient même pas connaissance des avis qui pouvaient exister dans d’autres courants comme les ibadites ou les zaydites (des premières générations), et qui comptaient pourtant de très grands savants pieux et érudits, très attachés aussi au Qur’ân, à une certaine conception de la Sunnah, à la logique et à la langue arabe.

D’autres fois encore, des savants, ont mal compris ou ont sciemment déformé les propos et positions d’autres savants ou d’autres courants, en généralisant abusivement.


Les différents types de consensus

Il y a différents types de consensus, comme ceux liés à la théologie, à la politique, à la jurisprudence, aux questions scientifiques (médecine, astronomie, physique, etc.), à la spiritualité, etc.

Sur les questions qui ne dépendent pas d’un savoir instable et temporaire, tels que la théologie, la morale universelle (on ne parle pas d’ici de l’éthique en lien avec les nouvelles technologies), les principes de la politique (contrairement aux modalités temporelles), etc., un consensus établi à une époque donnée, – celle des sahaba par exemple -, n’a aucune raison objective d’être remise en question. Ce n’est par contre pas le cas de questions qui évoluent en même temps que les modalités temporelles, telles que la médecine, l’astrophysique, les nouvelles technologies, certains aspects en lien avec la psychologie, etc. Par exemple, si de nombreux savants à une époque donnée, ont rejeté la théorie des « multivers », et que, avec le temps, des preuves diverses deviendraient accessibles aux gens pour suggérer fortement l’idée qu’il existerait aussi d’autres « mondes » de nature physique, l’avis majoritaire, ou le consensus théorique, ne fera plus office de « norme légale », et deviendra caduque. D’autant plus que cette théorie ne se trouverait pas contredite par le Qur’ân en soi.

Sur des questions portant sur les valeurs (la gentillesse, la noblesse, la générosité, le pardon, la justice, l’équité, etc.) ou sur la théologie ou la métaphysique, nous savons qu’il ne peut être question de « changement », car ne dépendant ni des instruments scientifiques, ni des pratiques culturelles, ni du temps ou de l’aire géographique, l’humain devant tout le temps (et partout) se comporter de façon honorable, honnête, intelligente, sage, responsable, etc. Ce type de consensus ne saurait donc être nuancé ou abrogé, comme essaient parfois de le faire les « réformistes » de type « moderniste », surtout dans leur tendance « extrémiste » (un extrémisme dans le laxisme, puis un extrémisme dans leur opposition aux « traditionnalistes »).

A part ce qui coule de source (Unicité Divine, 5 piliers de l’Islam, 6 piliers de la foi, valeurs éthiques, statut épistémologique du Qur’ân, etc.), tout le reste a fait l’objet de divergences. Même dans les Ussul il y a eu des divergences entre les salafs. Il y a eu quelques consensus contemporains également, comme le fait de s’acquitter de la dette du défunt, l’insémination artificielle, l’interdiction de l’ivresse ou des substances dangereuses comme la drogue, etc., ce qu’aucun savant sunnite, shiite duodécimain, ibadite, mutazilite ou zaydite, ayant étudié le droit, la langue arabe et qui est connu pour sa pratique religieuse et ne pas vivre en débauché en public, n’a contesté.

Les réformistes qui veulent rejeter en bloc cette notion se contredisent aussi, car leur position ne fait pas consensus. Par ailleurs, sans un certain nombre de consensus pratiques en société, la stabilité et le vivre-ensemble seraient impossibles.

Dans la théologie, néanmoins, il faut mettre en garde contre l’ignorance ou le fanatisme de certains savants, qui se sont précipités, lorsqu’ils parlaient d’un consensus alors que ce n’était pas le cas, et que les divergences portaient souvent sur des points non-évoqués par le Qur’ân, ou sur des divergences d’interprétations sur des versets qurâniques reconnus par tous (sunnites divers, shiites divers, mu’tazilites, etc.).

D’anciens savants furent très prudents lorsqu’ils s’exprimèrent, et dirent : « Selon mon avis, cela est fortement déconseillé ou détestable (makrûh) » sans affirmer que telle pratique était catégoriquement illicite (harâm), car des éléments divers pouvaient nuancer ce jugement ou porter à croire qu’un autre avis était possible, voire même tout aussi pertinent.

D’autres étaient aussi très prudents et dirent : « Nous ne connaissons pas des savants ayant divergé sur cette question parmi ceux que nous connaissons », car il se pourrait très bien qu’il existe d’autres savants qui adopteraient d’autres avis sans que l’on en soit conscient (sachant qu’il existe, depuis la génération des salafs, des milliers de savants, même si tous n’ont pas atteint le même degré de piété, de perspicacité spirituelle ou de science au sens exotérique). En général, les musulmans qui se contentent de ne s’instruire qu’auprès de quelques références, n’ont pas conscience et connaissance de toutes les divergences, et se forgent ainsi un esprit étriqué, une mentalité rigoriste ou sectaire, et sont pétris de multiples préjugés. Or, en prenant conscience du fait que de grands savants ont divergé, cela ouvre l’esprit, nous incite à nous tourner vers Allâh, à vouloir approfondir notre savoir, à aiguiser l’esprit et le sens critique, à faire preuve d’humilité, à être indulgent sur les questions de ce genre, et à intérioriser la richesse que représente la divergence, lorsqu’elle repose sur des principes et des valeurs nobles, et qu’elle mène à la générosité, à la compassion, à la clémence, à la piété et à la modestie.



Comment s’y retrouver dans tout cela ?

Le patrimoine islamique étant le plus riche de l’Humanité sur de nombreux sujets, il faut savoir que l’Islam comporte d’une part, des principes et finalités universelles et inaliénables, auxquels tous les musulmans doivent se rattacher, car reposant sur des certitudes et des convergences de preuves et d’arguments probants, pour quiconque se refuse à l’hypocrisie et au mensonge bien évidemment : le Qur’ân est un argument en soi, de même que le bon sens de suivre la Tradition prophétique conforme au Qur’ân, à la sagesse et à la justice. Les 5 piliers de l’islam (évoqués de façon éparse dans le Qur’ân, et mis en pratique par le Prophète et ses compagnons, et par des dizaines de milliers de musulmans de toutes les tendances à chaque génération), les 6 piliers de la foi (évoqués aussi dans le Qur’ân et la Tradition prophétique), les valeurs éthiques, les grandes obligations et les interdictions catégoriques (meurtre d’innocents, viols, vol, agressions physiques, banditisme, fornication, sorcellerie, adultère, ce qui conduit potentiellement à l’ivresse physique et mentale comme les boissons alcoolisées ou les substances nocives, la maltraitance parentale/infantile/conjugale/animale, etc.). Le Qur’ân affirme avec force également, qu’Allâh est Unique et sans pareil, qu’Il n’est pas une entité physique soumise aux modalités de Sa Création, et qu’Il possède des Attributs et des Noms qui sont à la fois réels et opératifs, mais qui ne sont pas des organes physiques, car ceux-ci sont spécifiques aux créatures. Le Qur’ân affirme aussi le Qur’ân n’est point une Parole humaine et bricolée par des humains, et qu’il est donc d’origine Divine. Au-delà de ces principes, des savants réputés ont divergé sur à peu près tous les sujets. La divergence et l’incertitude sur d’autres sujets, ne doivent pas nous effrayer et nous déstabiliser, car cela fait partie de la quête humaine, qui rend passionnante la recherche, et qui doit justement nous pousser à l’humilité, à nous rapprocher du Divin et à la réflexion, le tout encadré par des nobles principes universels, des valeurs magnifiques dont les bienfaits ont été observés et expérimentés à toutes les époques, des rites opératifs qui instaurent une belle discipline et une relation directe avec le Divin, et où la Manifestation du Divin s’exprime à travers les relations humaines, l’observation du Cosmos et de la Nature, etc. Il faut donc éviter d’empiéter sur les droits des gens, de propager la violence, d’alimenter la corruption ou de mépriser les gens sur la base des divergences réelles, et s’en remettre à Allâh, tout en s’assurant que la société soit protégée de l’insécurité, de la corruption, de la violence verbale, physique, idéologique et psychologique, ainsi que des nombreux fléaux et vices, tels que l’alcoolisme, la drogue, la prostitution, la violence conjugale, la maltraitance infantile, les théories du genre qui détruisent des vies et l’éducation des enfants et des gens, déresponsabilisant toute la société sous de faux-prétextes, et faisant preuve d’une extrême intolérance envers quiconque exprimerait des opinions contraires.

Une personne honnête, au-delà des divergences d’avis, recherchera toujours l’avis le plus juste, le plus sage, le plus bénéfique, ou autrement dit, l’avis qui le mènera le plus près possible de la Vérité, de la sagesse, de la piété, de la justice, de la purification de l’âme, de l’apaisement spirituel et donc de l’Agrément Divin, ce qui n’est pas le cas de la plupart des avis (sur les branches, – furû’ – de la religion) défendus aussi bien par les rigoristes que les réformistes modernistes, qui veulent s’autoriser des choses pour suivre leurs passions et leurs vices, ou alors qui se trompent par ignorance, tout en étant sincères et honnêtes dans leur démarche.

Wa Allâhu a’lam.

Auteur : Dawûd Salmân
Complément d’informations : Naqib Hurr.


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  1. Хорошая статья

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