Les maîtres spirituels sont les vrais héritiers des Prophètes

A la question de savoir qui sont les véritables héritiers spirituels et légitimes des Prophètes et qui sont les nobles Gardiens de la Révélation et du Sacré, l’Islam, l’intellect, l’expérience et l’observation fournissent des critères permettant de les identifier.

La dureté, le prosélytisme agressif, l’ignorance drapée d’une pseudo-science ou l’extrémisme comptent parmi les pires repoussoirs auprès des gens, les éloignant d’Allâh, de Sa Miséricorde, de Son Amour, de la compassion, de la vertu et de la piété. Or, Allâh demande aux croyants de cheminer sur la voie de la spiritualité, de la sagesse et de l’éducation spirituelle : « Mais il dira plutôt : « Soyez des maîtres spirituels (Rabbâniyyîn), puisque vous enseignez le Livre et que vous l’étudiez » » (Qur’ân 3, 79). L’imâm Jalâl ud-Dîn Rûmî commente ce passage en disant que le vrai Rabbânî est celui dont l’âme est devenue « nourrie par le Seigneur » (Rabb) ; il ne se contente donc plus de transmettre uniquement des mots ou des informations théoriques, mais il transmet aussi un état d’être, incarnant et manifestant lui-même les qualités morales, les vertus spirituelles et la connaissance métaphysique correspondante. En effet, ce terme possède une signification différente du simple « ‘alim » (savant, érudit), qui n’est pas forcément instruit directement par une Science spirituelle émanant de Lui : « Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avons donné une grâce de Notre part, et à qui Nous avons enseigné une science émanant (directement) de Nous. Mûsa lui dit : « Puis-je te suivre à la condition que tu m’apprennes ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction ? » L’autre dit : Sûrement, tu ne pourras pas être patient avec moi » (Qur’ân 18, 65-67). Le maître spirituel, lui, connait la science exotérique (‘ilm) et la science ésotérique ou spirituelle, ce qui lui permet de saisir les significations et connaissances subtiles et profondes de la Révélation ainsi que les états intérieurs du Modèle Muhammadien : « Dis : Si la mer se faisait d’encre pour écrire le langage de mon Seigneur, elle s’y épuiserait, même si Nous en doublions l’étendue, avant que ne s’épuisât le langage » (Qur’ân 18, 109) ; « Quand bien même tous les arbres de la terre se changeraient en calames [plumes pour écrire], quand bien même l’océan serait un océan d’encre où conflueraient 7 autres océans, les Paroles d’Allâh ne s’épuiseraient pas. Car Allâh est Puissant et Sage » (Qur’ân 31, 27) ; « Il est le Premier (al-Awwal) et le Dernier (al-Akhir), l’Extérieur/Manifesté (al-Zâhir) et l’Intérieur/Non-Manifesté (al-Bâtin). Il est informé de toute chose » (Qur’ân 57, 3). Son Nom Al-Bâtin fait donc référence, sur le plan de la connaissance, à l’ésotérisme, car de chaque Nom divin découle des actes et une science correspondante.

« Et par l’âme et Celui qui l’a harmonieusement façonnée ; et lui a alors inspiré son immoralité, de même que sa piété ! A réussi, certes celui qui la purifie. Et est perdu, certes, celui qui la corrompt » (Qur’ân 91, 7-10).

  Dans le Qur’ân, les Rabbâniyyûn (maîtres spirituels) sont les gardiens (sur terre) du Dépôt sacré et de la Révélation, car ils en saisissent la sagesse et la profondeur, et ce dans toutes les communautés traditionnelles jusqu’à celle de l’Islam : « Nous avons fait descendre la Torah, dans laquelle il y a guide et lumière. C’est sur sa base que les Prophètes qui se sont soumis à Allâh, ainsi que les maîtres spirituels (Rabbâniyyûn) et les docteurs (Ahbâr) jugent les affaires des Juifs, car on leur a confié la garde du Livre d’Allâh… » (Qur’ân 5, 44).

  L’Imâm, théologien ash’arite, juriste shafi’ite, muhaddith, logicien, exégète du Qur’ân, poète, ussûlî, ascète, Sûfi et maître spirituel ‘AbdAllâh ibn ‘Alawî Al-Haddâd Al-Hussaynî (1044 H/1634 – 1132 H/1720) – descendant du Prophète Muhammad (ﷺ) par la lignée de l’imâm Al-Hussayn -, surnommé le « Pôle de la Guidance », décrivait qui était les « élus et rapprochés d’Allâh » dans son Risâlat al-Mu‘âwanah wa-l-Muzâharah wa-l-Mu’âzarah (au chapitre consacré à la Compassion et la Miséricorde – As-Shafaqah wa-l-Rahma –) : « Tu te dois d’avoir de la compassion et de la bienveillance pour toutes les créatures d’Allâh (humains, animaux, plantes, …) et de la miséricorde et de l’amour bienveillant pour les serviteurs d’Allâh. Car il est venu dans le hadith (prophétique) : « Certes, Allâh ne fait miséricorde (d’un degré particulier), parmi Ses serviteurs, qu’à ceux qui manifestent de la miséricorde et de l’amour bienveillant (envers les autres) ». Les Pieux prédécesseurs (as-Salaf as-Sâlih), qu’Allâh soit satisfait d’eux, étaient les gens de la Miséricorde, de l’amour bienveillant et de la compassion ; ils ne voyaient aucun musulman sans considérer qu’il avait un droit sur eux, et ils ne voyaient aucune personne (croyante ou non) affligée ou dans le besoin, sans témoigner de la miséricorde pour lui et prier (Allâh) en sa faveur (…). Sache que les Élus et Bien-Aimés d’Allâh (les Awliyâ’) sont les gens de la Miséricorde et de l’Amour rayonnant (Ahl ul-Rahma). Leur cœur est rempli de compassion pour toutes les créatures d’Allâh sans exception. Ils ne voient personne sans lui souhaiter le bien, et ils ne voient aucun affligé sans que leur cœur ne souffre pour lui (…) », conformément à la Voie prophétique et à l’enseignement qur’ânique.

  L’imâm du Salaf et savant polymathe Al-Hakīm al-Tirmidhî (vers 205 H/820 – 320 H/932) disait dans son Kitâb al-Amthâl (Le Livre des Paraboles) : « Le serviteur d’Allâh ne doit regarder aucune créature avec l’œil du mépris, car le Créateur a déposé en chaque être un secret de Sa Sagesse. L’incroyant est (dans sa mauvaise croyance) un malade que tu dois traiter avec douceur et bienveillance pour le guérir, non un ennemi que tu dois écraser pour ton propre orgueil (…). Ton attitude envers celui qui ne croit pas ne doit être ni le mépris ni la haine, mais la compassion que l’on a pour un aveugle qui marche vers un précipice. Si tu le bouscules, tu le précipites ; si tu lui prends la main avec douceur et bienveillance, tu le sauves (…). Puisque le Soleil d’Allâh brille sur l’incroyant comme sur le croyant, ton bon comportement doit envelopper tout être humain. La justice envers le non-musulman est une obligation religieuse plus stricte encore, car il n’a pas ta foi pour le consoler s’il subit une injustice de ta part ». Pour Al-Hakîm al-Tirmidhî, l’élu et rapproché d’Allâh est celui qui a atteint la station de la Miséricorde primordiale, et considérait que la science sans la sagesse (Hikma) était une porte fermée, la sagesse ne s’ouvrant qu’à celui dont le cœur est devenu un réceptacle de douceur et de la miséricorde envers la Création.

  Les Élus (Rapprochés) d’Allâh en Islam ne sont pas ceux qui se disent extérieurement Musulmans ou religieux ou qui prétendent (fallacieusement) parler en Son Nom (pour des motivations mondaines ou hypocrites), mais seulement ceux dont le cœur a été purifié de toute forme d’orgueil, d’injustice, de vilénie, d’hypocrisie, d’égoïsme et de frivolité. Ils sont ceux qui incarnent au plus haut niveau les principes de justice, de chevalerie spirituelle, d’honneur, de dignité, d’intelligence, de sagesse, de compassion, d’amour bienveillant, d’humilité, d’endurance, de piété religieuse, de bonté d’âme et de Tawakkul (confiance absolue en Lui seul). C’est par eux que, depuis l’époque du Prophète (ﷺ) et des plus grands Sahâba, que l’Islam s’est répandu et a illuminé le cœur de millions de personnes sincères et vertueuses, et qui s’est perpétuée par les grands maîtres spirituels musulmans à chaque génération car ils sont ceux qui manifestent le mieux, sur le plan humain les attributs d’humilité, de paix, de miséricorde et d’amour bienveillant : « Les serviteurs du Tout-Miséricordieux et Rayonnant d’Amour sont ceux qui marchent humblement sur terre, et qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : « Paix » » (Qur’ân 25, 63).  L’Imâm Ibn ‘Abd al-Barr a dit dans son At-Tamhîd (17/91-92) : « Il est rapporté (des Sahâba) Ibn Mas’ûd, Abû ad-Dardâ’ et Fadalah Ibn ‘Ubayd qu’ils prenaient l’initiative de passer le Salâm aux citoyens non-musulmans (Ahl ul dhimma). Ibn Mas’ûd a un jour écrit a quelqu’un des gens du Livre et il a dit : salâm ‘alayk (paix sur toi) ». (…) Muhammad ibn Ka’b a dit : « Quant à moi, je ne vois aucun mal à les saluer d’abord avec la paix (as-Salâm) ». On lui demanda : « Pourquoi donc ? ». Ibn Ka’b a dit : « Allâh a dit : « Pardonnez-leur et dites des paroles de paix, car ils le sauront bientôt » (Qur’ân 43, 89) ». De même, ils incarnent cette parole prophétique de Sayyidûna Muhammad (ﷺ) : « Les croyants, dans la façon dont ils sont aimants, miséricordieux et solidaires les uns envers les autres, sont comparables à un corps : lorsque l’un de ses membres souffre, l’ensemble du corps subit l’insomnie et la fièvre »[1]. Si ce hadith désigne l’ensemble des croyants de la Ummah du point de vue exotérique, cela s’applique aussi à l’ensemble des créatures (incroyants, animaux, etc.) sur le plan ésotérique, sachant que la justice en Islam est universelle, et que le Prophète Muhammad (ﷺ) fut envoyé pour l’ensemble de l’Humanité et des mondes comme l’indique le Qur’ân : « Et nous ne t’avons (Ô Muhammad) envoyé (essentiellement) que comme Miséricorde, Compassion et Amour-Rayonnant pour les mondes » (Qur’ân 21, 107). Et comme l’a précisé le Prophète (ﷺ) : « Certes je n’ai été envoyé (essentiellement) que pour parfaire les nobles comportements et caractères »[2] et, alors même que des gens lui demandaient d’invoquer et de souhaiter la malédiction sur ses ennemis qui le combattaient et le persécutaient, il dit : « Certes, je n’ai pas été envoyé comme maudisseur (pour les gens), je n’ai été envoyé (essentiellement) que comme miséricorde et amour rayonnant (pour les gens) »[3]. Les seuls qui peuvent ainsi légitimement se prévaloir d’être ses héritiers et successeurs ici-bas et dans l’Au-delà sont ceux qui incarnent cette noblesse d’âme et de caractère, caractérisée essentiellement par la miséricorde, la justice, l’humilité, la bonté et l’amour bienveillant car ils sont les « lumières (ou les lampes) sur la terre, mes (véritables) héritiers ainsi que les (véritables) héritiers, dépositaires et successeurs (spirituels) des Prophètes auprès des serviteurs d’Allâh, tant qu’ils ne fréquentent pas les dirigeants (en se laissant corrompre par eux). Et les Prophètes n’ont pas légué de dinars, mais plutôt la connaissance (bénéfique) et la science (utile). Celui qui la reçoit possède donc une part immense »[4] et les « awliyâ’ d’Allâh » (« En vérité, les bien-aimés d’Allâh seront à l’abri de toute crainte, et ils ne seront point affligés, ceux qui cultivent la foi et qui cultivent la taqwâ (piété, droiture, justice et vigilance spirituelle en ayant conscience d’Allâh] » Qur’ân 10, 62-63). Or, l’érudit qui ne cultive ni la sagesse, ni la piété ni la spiritualité, ni la justice n’a nullement hérité de la lumière de la prophétie et ne peut donc pas prétendre au rang de « savant » ou maître spirituel selon l’Islam : « Ainsi, Nous avons envoyé parmi vous un messager de chez vous qui vous récite Nos versets, vous purifie, vous enseigne le Livre et la Sagesse et vous enseigne ce que vous ne saviez pas » (Qur’ân 2, 151) ; « C’est à eux que Nous avons apporté le Livre (la Révélation), la Sagesse (spirituelle et universelle) et la Prophétie. Si ces autres-là n’y croient pas, du moins Nous avons confié ces choses à des gens qui ne les nient pas » (Qur’ân 6, 89) ; « Et obéissez à Allâh et à Son Messager et ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et perdrez votre force. Et soyez endurants, car Allâh est avec les endurants » (Qur’ân 8, 46) ; « Et gardez dans vos mémoires ce qui, dans vos foyers, est récité des versets d’Allâh et de la sagesse » (Qur’ân 33, 34) ; « Ô les croyants ! Obéissez à Allâh, et obéissez au Messager (Muhammad) et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité (légitime). Puis, si vous vous disputez en quoi que ce soit, renvoyez-le à Allâh et au Messager, si vous croyez en Allâh et au Jour dernier. Ce sera bien mieux et de meilleure interprétation (et aboutissement) » (Qur’ân 4, 59) ; « Il donne la Sagesse à qui Il veut, et à qui la Sagesse a été donnée, certes, il lui a été fait don d’une grâce immense. Et seuls les doués d’intelligence s’en rappellent » (Qur’ân 2, 269) ; « Notre Seigneur, et envoie parmi eux un Messager issu d’eux-mêmes qui leur récitera Tes versets, leur enseignera le Livre et la Sagesse, et les purifiera. C’est Toi, certes, le Puissant, le Sage » (Qur’ân 2, 129).

  Même chose concernant le pouvoir politique, car n’est légitime que celui qui agit avec droiture, justice, endurance, patience et piété selon le Qur’ân : « (Le Prophète) Mûsâ (Moïse) dit à son peuple : « Demandez aide, soutien et assistance auprès d’Allâh et soyez patients et endurants ; car la terre appartient à Allâh. Il en fait hériter qui Il veut parmi Ses serviteurs. Et la fin heureuse sera aux pieux (qui sont enracinés dans la droiture, la justice et la vigilance spirituelle » (Qur’ân 7, 128). La souveraineté absolue n’appartient à aucun roi ou groupe, elle appartient exclusivement à Allâh (al-ardu lillāh), et ceux qui occupent cette fonction (avec un pouvoir relatif et limité) sur terre doivent agir avec justice, droiture, vigilance et équité, car ils rendront compte de leurs actes devant Allâh au Jour du Jugement dernier.

  L’imâm, Shaykh, Pôle spirituel et mujaddîd de sa génération Ahmad Al-‘Alawî (1869 – 1934) dans son Al-Mawâdd al-Ghaythiyya enseignait que le serviteur ne doit pas rester dans une attente anxieuse ou égoïste de la Miséricorde divine pour sa propre personne, mais qu’il doit s’efforcer de devenir le lieu de manifestation (mazhar) de cette Miséricorde : « Ne t’occupe pas de savoir si Allâh te fera miséricorde, mais occupe-toi d’être, toi, une miséricorde pour Ses créatures. Car si tu es une miséricorde pour les autres, tu es déjà dans Sa Miséricorde ». On a demandé au Shaykh Muhammad Ilyâs al-Kāndahlawî (1302 H/1885 – 1363 H/1944) : « Qui est le groupe sauvé ? ». Il répondit : « C’est celui qui réfléchit au salut de tous les groupes ». C’est-à-dire celui qui manifeste le plus d’amour bienveillant et de miséricorde – en ayant conscience de la foi en Allâh et en Son immense Miséricorde : « Ma Miséricorde, Mon Amour-Rayonnant et Ma Compassion embrassent et transcendent toute chose » (Qur’ân 7, 156). Ceux qui sont égarés sont ceux qui veulent limiter la Miséricorde divine à leur seule personne ou à leur seul groupe : « Est-ce eux qui distribuent la miséricorde de ton Seigneur ? C’est Nous qui avons réparti entre eux leur subsistance dans la vie présente… » (Qur’ân 43, 32) ; « Dis : « Si vous possédiez les trésors de la miséricorde de mon Seigneur, vous les garderiez par crainte de les dépenser. Car l’être humain est très avare ! » » (Qur’ân 17, 100) et « Et (il en est parmi) les Juifs (qui) disent : « La « main » d’Allâh est fermée [limitant Sa Grâce, Son Pardon et Sa Miséricorde] ! ». Que leurs propres mains soient fermées, et maudits soient-ils (privés de Bénédictions) pour l’avoir dit. Au contraire, Ses « 2 mains » sont largement ouvertes : Il dépense (Sa Grâce, Son Pardon et Sa Miséricorde) comme Il veut » (Qur’ân 5, 64).

  Le Messager d’Allâh (ﷺ) a dit : « Celui à qui il n’a pas été donné d’amour bienveillant et de compassion dans son coeur à l’égard de l’Humanité s’est égaré et a failli »[5].

  L’imâm et Pôle spirituel ‘Abd al-Qâdir al-Jilânî, mujtahid selon les 4 écoles de fiqh sunnite et descendant du Prophète Muhammad (ﷺ) par la voie de ses 2 petits-fils Hassân et Hussayn (que la Paix soit sur eux 2 !) a dit dans Jalâ’u al afhâm et dans Al-Fath al-Rabbânî wa-l-Fayd al-Rahmânî (au 61e discours/sermon) : « Quelle est ta famille ô Muhammad ? ». Il a répondu : « Chaque pieux (enraciné dans la droiture, la vigilance spirituelle et la justice) et vertueux fait partie de la famille de Muhammad »[6]. Ne viens pas à moi avec le prestige de ta noblesse (sociale ou ethnique) mais viens à moi avec le prestige de ta piété et de ta droiture ; sois raisonnable avec ce qui te tombe dans la main ; ta noblesse de lignage ne te sera pas utile devant Allâh[7] ; seul ton lignage de piété et de justice te sera (réellement) utile. Le Très Haut a dit : « Le plus noble d’entre vous auprès d’Allâh, est celui qui est le plus pieux, vigilant (spirituellement) droit et juste » (Qur’ân 49, 13) ».

  Notre maître ‘Alî Ibn Abî Talîb a dit : « Ne vous informerai-je pas sur ce qu’est le (véritable) savant (et juriste) dans toute sa plénitude ? Le véritable savant est celui qui ne fait pas désespérer les gens de la Miséricorde d’Allâh sans pour autant faire de concessions à leur égard concernant la désobéissance faite au Seigneur, celui qui ne les rassure pas contre la Rigueur d’Allâh (qui peut toucher ceux qui agissent comme des criminels, des dépravés, des pervers ou des orgueilleux) et qui ne délaisse pas le Qur’ân par préférence pour autre chose. En vérité, il n’y a aucun bien dans un acte d’adoration qui n’est pas régi par une science ornée d’intelligence et de compréhension (profonde), aucun profit dans une adoration qui ne comporte pas de profondeur, de clairvoyance ni de perspicacité, et aucun bien ni utilité dans une lecture qui ne comporte pas de méditation (spirituelle, intellectuelle et morale) – afin d’en saisir les finalités et les implications – »[8]. Les notions clés dans cette parole bénie sont tout d’abord qu’un véritable savant ne doit pas être rustre, dépourvu de rahma (amour bienveillant, clémence, miséricorde, compassion), se devant de rappeler aux gens, même les plus égarés ou pécheurs parmi eux, l’importance de la Miséricorde et de l’Amour rayonnant d’Allâh à leur égard et de ne pas désespérer en cas de fautes ou de péchés, mais sans les pousser non plus à banaliser les péchés ou les actes répréhensibles, car Allâh réprouve et sanctionne les criminels ou les « pervers » endurcis, et sous ce rapport, il ne convient pas de se croire à l’abri de la Rigueur (et Correction) divine pour ceux et celles qui persistent à agir dans le mal, l’oppression ou la dépravation. De même, il mentionne 3 notions clés que sont le Tafahhum (la compréhension intuitive faite avec humilité et assiduité, l’effort pour saisir le sens profond, au-delà de la simple définition des mots ; comprendre et assimiler en profondeur le message pour en nourrir l’esprit et l’âme ; le moment où l’étincelle jaillit entre le texte et l’intelligence), le Tafaqquh (la profondeur de discernement, c’est-à-dire la clairvoyance, l’intelligence et la perspicacité intellectuelle et spirituelle ; ce terme est dérivé du mot « fiqh » qui désigne une profonde compréhension dans le savoir et les réalités à l’origine, mais qui deviendra ensuite synonyme et plus restrictif du mot « droit musulman » par la suite ; c’est donc la basîra, cette capacité à voir les causes, les buts et les sagesses derrière une règle ou une épreuve, un bon antidote au rigorisme, au fanatisme et au littéralisme, permettant ainsi d’être une personne douée de discernement qui sait appliquer la Loi avec l’Esprit, évitant ainsi de faire une adoration dépourvue de spiritualité et ne se réduisant qu’à une simple gymnastique physique sans conscience) et le Tadabbur (la méditation spirituelle permettant de saisir l’impact sur son âme et dans sa vie, afin que cette méditation transforme son âme et ne reste pas qu’un savoir théorique ou éloigné de toute pratique, évitant ainsi de faire une lecture dépourvue de spiritualité et ne se réduisant qu’à une simple informatique théorique sans conscience ni utilité pratique).

  Pour résumer, le « Tafahhum » (التَّفَهُّم) nourrit l’intelligence par le savoir utile et la connaissance spirituelle, le « Tafaqquh » (التَّفَقُّه) oriente l’action par la Sagesse spirituelle et la perspicacité, et le « Tadabbur » (التَّدَبُّر) transforme le « cœur » par la présence spirituelle, l’éducation de l’âme et l’apaisement intérieur. Et lorsque ces 3 notions sont mises en lien avec la taqwâ, on saisit qu’elles brisent l’insouciance (Ghafla) et forcent l’ego à se confronter à la Vérité divine et à agir en conséquence. Elles constituent ainsi les grandes étapes spirituelles et intellectuelles du cheminement spirituel, formant une échelle allant de l’intellect vers le cœur (spirituel).

  De même, le Prophète Muhammad (ﷺ) a insisté pour que tout musulman (savant ou non, homme ou femme) cultive activement la « rahma » c’est-à-dire l’amour rayonnant et bienveillant envers tous les êtres de la Création (parmi les humains qu’ils soient croyants ou non, les plantes, les animaux, etc.) : « Ceux qui font miséricorde (aux créatures d’Allâh), le Tout-Miséricordieux et Rayonnant d’Amour (c’est-à-dire Allâh à travers Son Attribut qui le caractérise dans Son Essence même) leur manifestera miséricorde et amour rayonnant. Cultivez et manifestez l’amour rayonnant et la miséricorde aux êtres qui sont sur terre, et Allâh vous fera miséricorde »[9]. L’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî (m. 505 H/1111) dans son Ihyâ (Livre 1 sur la Science, chapitre 6, intitulé « Sur les méfaits de la science et la distinction entre les savants de l’au-delà et les savants du mal ») commente cela en disant qu’un savant dénué d’amour bienveillant et de miséricorde n’est pas un héritier (des Prophètes), mais un brigand qui barre la route vers Allâh et le Bien : « Sache que la différence entre les 2 est que le savant de l’Au-delà ne cherche par sa science que la Face divine d’Allâh (…). Il est plus préoccupé par la médecine des cœurs que par la mémorisation des divergences juridiques. Le savant du mal, quant à lui, est celui qui cherche à travers sa science à se pavaner, à accumuler les richesses et à s’attirer les louanges des gens (…). Le Savant de l’Au-delà doit être habité par la miséricorde envers toutes les créatures d’Allâh (ar-rahma li-jamī’i khalqi Allāh). Son cœur doit être vaste, ne contenant ni haine, ni envie, ni rancœur. Il doit regarder les serviteurs (et créatures) d’Allâh avec l’œil de la compassion, qu’ils soient obéissants ou désobéissants, proches ou lointains (…). [Parmi les signes du savant de l’Au-delà il y a] le premier devoir du maître est d’avoir de la compassion et de l’amour bienveillant pour ses élèves et de les traiter comme ses propres enfants (…). Le maître doit être doux dans sa réprimande, en utilisant le conseil et la suggestion plutôt que le blâme direct et la dureté (…). Son intérêt principal doit porter sur la science de la vigilance (‘ilm al-muraqaba), l’observation du cœur, la connaissance du chemin de l’Au-delà et la manière de voyager vers Allâh » et plus loin au 22e Livre de son Ihyâ (Kitâb Riyâdat al-Nafs ; le Livre sur l’éducation de l’âme) il dit : « La perfection de la foi consiste à aimer pour les gens (li-l-nâs) ce que l’on aime pour soi-même. Et quiconque se prétend savant sans éprouver de douleur devant la souffrance d’un être vivant n’a pas encore goûté à la réalité de la science (et de la véritable foi) ».

  L’imâm et Shaykh ul Islâm Zayn ud-Dîn Muhammad ‘Abd al-Ra’ûf Al-Munâwî 952 H/1545 – 1031 H/1622) dans Fayd al-Qadîr (1/471 n°712) commente ce hadith en disant : « Cela inclut toutes les catégories de créatures : les humains et les animaux, les pieux et les pervers, les musulmans et les non-musulmans, car la miséricorde et l’amour bienveillant envers eux consiste à leur souhaiter le bien, à les guider, ou à les épargner de tout mal »[10]. Agir avec miséricorde, bonté et justice tout en s’abstenant de leur causer du tort, ne concerne ainsi pas uniquement le dhimmi ou le mu’ahid (le non-musulman qui est citoyen du pays musulman ou le touriste ou diplomate qui sont sous la protection d’un traité, qu’il soit bilatéral ou international entre états, ou sous la protection personnelle ou individuelle d’un musulman, par lien de parenté, commercial ou professionnel) mais l’ensemble des êtres vivants, tant qu’ils ne constituent pas un danger imminent pour sa propre vie ou sécurité.

  En somme, les véritables héritiers du Prophète (ﷺ) sont ceux qui agissent avec miséricorde, sagesse, amour bienveillant, douceur, justice et humilité, là où les charlatans ou les extrémistes font exactement le contraire, et éloignent les gens d’Allâh et de la Religion au lieu de les en rapprocher par la sincérité, la justice, la compassion et la vertu.


Notes :

[1] Rapporté par Al-Bukharî dans son Sahîh n°6011, Muslim dans son Sahîh n°2586 selon An-Nu’mân ibn Bashîr.

[2] Rapporté par Mâlik dans Al-Muwattâ’ n°1614, Al-Bukharî dans Al-Adab Al-Mufrad n°273, sahîh et d’autres.

[3] Rapporté par Muslim dans son Sahîh n°2599, Al-Bukhari dans Al-Adab al-Mufrad n°321 d’après Abû Hurayra

[4] Synthèse des différentes variantes du hadith à ce sujet. Certaines variantes emploient le terme Khulafā’ – Successeurs – tandis que d’autres emploient le terme Waratha – héritiers. Al-Bazzâr dans son Musnad 10/68 selon Abû ad-Dardâ’ emploie le terme « khulafâ’ » (Successeurs), At-Tabarânî dans Al-Mu’jâm al-Awsât n° 230 selon Anas Ibn Mâlik utilise le terme umana’ (dépositaires), la partie sur « les lumières sur la terre » est rapportée par Al-Khatib al-Baghdadî dans Târîkh Baghdâd 4/320 n°2132 selon ‘Alî, ainsi que par As-Suyûtî dans Al-Jamî’ al-Saghîr n°5703, Al-Munawî dans Fayd al-Qadîr 4/383 n°5703 et Al-Rafi’i dans Al-Tadwin fi Akhbar Qazwin 2/128 et qui est sahîh. La variante la plus courante est rapportée par Ibn Mâjah n°223, Abû Dâwûd n°3641 et At-Tirmidhî n°2682 dans leur Sunân, Ahmad dans son Musnad n°21715, Ibn Hibbân dans son Sahîh n°88. Une autre version voisine est rapportée par Al-Bukharî dans son Sahîh n°67 au Livre 3 sur la Science, chap. 10 la Science avant la parole et l’action.

[5] Rapporté par Ibn ‘Asâkir dans Târîkh Dimashq 21/54 selon ‘Amr Ibn Abi Habib – hassân – notamment selon Ibn Hajar dans al-Taqrîb, Al-Munawî dans Fayd al-Qadir 3/430 n°3873, Al-Daylamî dans Musnad al-Firdaws n°1564, Abû Nu’aym dans Ma’rifat al-Sahaba 4/2040 et d’autres. Une autre variante est rapportée par Ahmad al-Alawî dans al-Qawl al-ma’rûf fî l-radd ‘alâ man ankara l-tasawwuf : « Celui qui n’éprouve pas d’amour et de compassion (pour les gens) n’a alors pas (réellement) de foi ».

[6] Rapporté par At-Tabarânî dans Al-Mu’jam as-Saghîr n°347 et dans Al-Mu’jâm Al-Awsât n°3341 selon Anas Ibn Mâlik : « Le Messager d’Allâh (ﷺ) a été interrogé en ces termes : Quelle est la famille de Muhammad ? ». Il a répondu : « Chaque pieux (culvitant la justice, la droiture et la vigilance spirituelle) et vertueux ! » et de réciter : « Ses amis ne sont que les pieux (qui sont justes et droits) … » (Qur’ân 8, 34) ».

[7] Hiérarchiquement parlant, le lignage de la piété est supérieur à celui du lignage biologique, mais ce dernier reste important, surtout concernant la lignée prophétique, mais ne doit pas primer sur l’appartenance à l’Islam et la réalisation de la piété et de la vertu, car même certains membres de la famille prophétique et alide au sens large, furent soit jusqu’à leur mort, soit durant un long moment, des ennemis même du Prophète (ﷺ).

[8] Rapporté par Ad-Dârimi dans ses Sunân n°305 (dans le chapitre sur l’excellence de la science et des savants), As-Suyûtî dans Al-Jamî’ As-Saghîr n°2723 qui le rapporte aussi d’après Abû Nu’aym dans Hilyat al-Awliyâ’ et Al-Khatîb al-Baghdâdî, Al-Qurtûbî dans son Tafsîr en introduction dans le chapitre consacré à l’excellence de l’étude du Qur’ân et au comportement de celui qui le porte ainsi qu’au commentaire du verset 39/9.

[9] Rapporté sous plusieurs variantes ayant toutes le même sens. : Al-Bukhari n°7376 et Muslim n°2319 dans leur Sahîh, At-Tirmidhî n°1924 et Abû Dawûd dans leur Sunân n°4941, Ahmad dans son Musnad n°6494, At-Tabarânî dans Al-Mu’jam al-Kabîr n°12613, etc. selon Abû Hurayra, Abû Mûsâ Al-Ash’arî, ‘Aîsha, ‘Amr ibn al-‘Âs, Jarîr Ibn ‘Abdullâh et d’autres.

[10] Il avait maitrisé toutes les sciences islamiques au plus haut niveau : théologie, ‘ilm al-Kalâm, logique, fiqh shafi’ite et ussûl al-fiqh en étudiant auprès des plus grandes autorités de son temps – comme l’autorité majeure shafi’ite de son temps Shams ud-Dîn al-Ramlî et le mujtâhid ‘Abd al-Wahhâb al-Sha’rânî -, mémorisation intégrale du Qur’ân et l’étude de son exégèse, la langue arabe, la Sirah prophétique, le Hadith et ses sciences, l’histoire, le tajwid, le tasawwuf et la métaphysique, …) en plus d’avoir étudié la médecine, la philosophie, les mathématiques et l’astronomie. Un savant contemporain dit de lui : « Il n’y avait aucun domaine de connaissance dans lequel il n’ait pas trempé son seau », soulignant son profil de polymathe typique de la fin de la période classique musulmane.


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