Le climat de terreur en France des années 60 engendré par le terrorisme d’inspiration raciste et identitaire

Les médias nous bassinent souvent avec des actes terroristes « islamistes » (réels ou supposés) là où les enquêtes font parfois chou blanc ou révèlent plutôt les déséquilibres psychologiques ou sociaux plutôt que des motivations religieuses ou idéologiques. Mais quand il s’agit de non-musulmans extrémistes, l’emploi du qualificatif « terroristes » est rarement de mise, ce qui montre la charge idéologique qui oriente les discours médiatiques en France. Mais remontons un peu dans le passé récent de la France, pour comprendre à quel point le terrorisme peut vite apparaitre en cas de climat politique tendu, alimenté par des groupuscules haineux et belliqueux, et entretenu aussi par certains « idéologues » ou des personnalités médiatiques.

Rappelons-nous de la célèbre Organisation de l’armée secrète (ou encore Organisation armée secrète), surtout connue par le sigle OAS, qui était une organisation politique et militaire clandestine française, fondée le 11 février 1961 pour la défense de la présence française en Algérie par tous les moyens, y compris le terrorisme à grande échelle, alors même que la France n’avait aucun droit sur l’Algérie, ni du point de vue de la Loi Divine, de la morale, ou du « droit international ».

Un an après l’échec de la semaine des barricades, alors que le gouvernement français souhaite se désengager en Algérie, elle fonde à Madrid, lors d’une rencontre entre 2 activistes importants, Jean-Jacques Susini et Pierre Lagaillarde, ralliant par la suite des militaires hauts gradés, notamment le général Raoul Salan.

Le sigle « OAS » fait volontairement référence à l’Armée secrète (AS) de la Résistance. Il apparaît sur les murs d’Alger le 16 mars 1961, et se propage ensuite en Algérie et en métropole, lié à divers slogans : « L’Algérie est française et le restera », « OAS vaincra », « l’OAS frappe où elle veut et quand elle veut », …

C’est le discours de De Gaulle du 16 septembre 1959 proposant l’autodétermination sur l’avenir de l’Algérie qui suscite la surprise dans tous les milieux s’intéressant à cette question, et la stupéfaction dans la population européenne d’Algérie. Ce discours ouvre 3 possibilités : la francisation (un seul pays réunissant la France et l’Algérie et dont tous les citoyens ont les mêmes droits), l’autonomie (une fédération entre la France et l’Algérie), la sécession (conduisant à l’indépendance). Pour la première fois, il ouvre la possibilité de l’indépendance de l’Algérie. Le 15 octobre 1959, l’Assemblée nationale valide la politique d’autodétermination par 441 pour et 23 contre (1).

Mais pour ceux qui refusent cette politique, regroupant certains membres de la classe politique (Jacques Soustelle, Georges Bidault), ainsi qu’une partie de l’armée et des Français d’Algérie, c’est une trahison. Le premier fait marquant de la révolte de la population française d’Algérie contre ce discours est la semaine des barricades du 24 janvier au 1er février 1960, mais l’armée ne bascule pas du côté des insurgés. Le 8 janvier 1961, le référendum sur l’autodétermination en Algérie est approuvé par 75 % des votants (2).

Les attentats de l’OAS viseront des personnalités politiques et administratives du gouvernement légal français, mais aussi des intellectuels ou des organes de presse favorables à une négociation avec le FLN, en Algérie comme en métropole, ainsi que la population musulmane, soupçonnée de soutenir le FLN. Ses commandos prendront également pour cible les policiers, les enseignants, les fonctionnaires de l’administration fiscale, les commerçants musulmans (3). Les membres de l’OAS sont eux-mêmes pourchassés sans répit par les forces gaullistes. L’OAS sera largement soutenue par la population française d’Algérie, mais ses nombreux attentats aveugles la feront rejeter par l’opinion publique métropolitaine.

L’histoire de l’OAS se présente comme la manifestation la plus radicale d’une partie de l’armée et de civils de la volonté de conserver l’Algérie française, où vivaient un million d’habitants ayant le statut de citoyens français, et huit millions d’Algériens ayant un statut juridique différent. L’Algérie ayant alors le statut de département français, l’OAS voulait s’opposer par tous les moyens à la politique d’autodétermination mise en place par Charles de Gaulle à partir de la fin de l’année 1959.

Seule une partie des membres de l’OAS est connue, car arrêtés ou identifiés, mais leur nombre est supérieur à ces seules listes. On estime que l’OAS a compté environ 1000 à 1500 membres actifs, dont 500 dans l’Ouest algérien, 200 en métropole et une vingtaine en Espagne. Les civils auraient représenté environ les deux tiers des effectifs, le dernier tiers étant constitué de militaires, pour la plupart engagés, sous-officiers et officiers.

Parmi les militaires, on trouve surtout des soldats d’élite comme des légionnaires ou des parachutistes. La mentalité des militaires ayant rejoint le mouvement est résumé dans la déclaration du commandant Hélie Denoix de Saint Marc à son procès : maintien de la souveraineté de la France, lutte contre le communisme, volonté que tous les morts ne l’aient pas été pour rien, respect de la promesse donnée aux populations indigènes ralliées à la France.

Parmi les civils, on dénombre surtout des employés, cadres moyens, commerçants, artisans, peu de cadres supérieurs ou professions libérales. L’organisation compte une minorité de femmes, surtout affectées au transport de courrier et de fonds.

L’OAS est une nébuleuse de réseaux qui agissent indépendamment. Politiquement l’OAS est un fourre-tout. Parmi les membres il y a des médaillés de la résistance, des ex-pétainistes, des royalistes et des fils de républicains espagnols, des Juifs et des antisémites, des partisans d’une Algérie franco-musulmane fraternelle et d’autres d’une Algérie ségrégationniste. Leur point commun est la volonté de garder l’Algérie française et leur haine du général de Gaulle. Les militaires sont, pour leur part, motivés par la volonté d’être fidèles au combat engagé depuis 1955 et d’empêcher que leurs camarades soient morts pour rien.

Au niveau des bilans sur les victimes de ce climat de terreur, l’historien français Rémi Kauffer estime que l’OAS a assassiné entre 1700 et 2000 personnes (4). Le journaliste américain Paul Hénissart cite lui une source officieuse selon laquelle le nombre de victimes assassinées en Algérie s’élève à 2200 (5). A cela s’ajoute aussi les blessés qui n’ont pas succombé à leurs blessures.

Il y eut donc jusqu’à 3000 victimes parmi les civils (morts ou blessés) sur une période d’environ 1 an (de janvier 1961 à mars 1962).

En mars 1993, un trio d’anciens de l’OAS assassine Jacques Roseau, lui-même ancien membre de l’OAS et président de l’association de rapatriés « Recours », faisant de lui la dernière victime en date de l’organisation (6).

L’un des derniers actes terroristes officiels de l’OAS, est celui du 15 mars 1962 avec l’assassinat de 6 membres des centres sociaux d’Algérie, dont l’écrivain Mouloud Feraoun, suivi par le mitraillage de musulmans pris au hasard dans une file d’attente (7).

Dans les mois précédant le cessez-le-feu, les attentats du FLN, comme ceux de l’OAS, se monteront à plusieurs centaines par mois. Après le cessez-le-feu, les attentats de l’OAS augmenteront encore en intensité. Le FLN se livrera davantage à l’enlèvement d’européens, suivi de leur disparition (8).

L’OAS a cessé officiellement ses activités en 1965, mais bien que le groupe ait disparu au cours des années 1960, 2 groupuscules se réclamant héritiers de l’OAS sont apparus brièvement en 2017. L’un d’eux comportait une dizaine d’individus, l’autre était constitué d’un unique adolescent. Ils ne sont donc aucunement comparables à une renaissance de leur modèle.

En octobre 2017, le premier groupuscule qui se faisait appeler OAS, constitué de huit personnes dont trois mineurs, « projetait des attentats sans préparation concrète contre des hommes politiques pendant la campagne présidentielle » (9).

Le second groupuscule était constitué d’un unique mineur isolé se faisant passer pour un commando nommé « CDPPF » ou « OAS 26 septembre ». Il s’est rendu à la police le 29 janvier 2018 après plusieurs agressions racistes au marteau et deux tentatives d’incendie contre l’université de Bourgogne entre-autres (10).

Cela rappelle aussi la terreur produite par l’ASALA (L’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie), en France notamment, et qui était un groupe armé terroriste issu de la diaspora arménienne, d’inspiration marxiste-léniniste et essentiellement actif de 1975 à 1984. Au gré de leurs actions, les commandos de l’ASALA ont pris des appellations spécifiques liées à une opération particulière, comme le groupe d’Orly ou le groupe du 3-Octobre ; ou alors, le nom d’une personnalité héroïque arménienne comme le « groupe Khrimian Haïrik » (11). Ses objectifs principaux sont de forcer le gouvernement turc à reconnaître leur version de la tragédie de 1915 (« génocide arménien » selon la version officielle des autorités arméniennes, thèse qui est contestée par de nombreux historiens occidentaux et turcs, et à laquelle n’adhère pas non plus un certain nombre d’arméniens, – qu’ils soient pro-Ottoman ou non -) et unifier les territoires peuplés (ou peuplés avant le génocide) d’Arméniens (en Turquie, en Iran et en ex-URSS) en une nation arménienne, empiétant ainsi sur le droit des autres peuples (plus nombreux qu’eux) sur les territoires convoités.

Entre 1975 et 1984, l’organisation commet, selon le Memorial Institute for Prevention of Terrorism, 84 attentats (12). Le premier attentat à la bombe de l’Asala vise le bureau du Conseil œcuménique des Églises à Beyrouth, attaqué le 3 janvier 1975 parce que cette organisation encourageait à l’émigration. Le premier assassinat connu a aussi lieu au Liban et coûta la vie au premier secrétaire de l’ambassade de Turquie, Oktay Cerit, le 16 février 1976 à Hamra. En 1976, l’organisation terroriste s’internationalise et commet un attentat à la bombe contre le domicile d’un couple d’historiens américains, Stanford Jay Shaw et Ezel Kural Shaw car les travaux historiques contredisaient la thèse du génocide arménien, parlant plutôt de « simples massacres et déportations » justifiés dans le contexte de la Première Guerre mondiale.

Plus radicale que la FRA (9 attentats arméniens sur 10 sont revendiqués par l’ASALA), l’ASALA va recruter plutôt parmi ceux qui sont séduits par la violence et une vision radicaliste.

De nombreux actes terroristes sont commis également, depuis plusieurs années (13), par des mouvances anarchistes, xénophobes (généralement « d’extrême droite »), ultra-nationalistes (reposant sur une vision identitaire faussée et réductionniste) ou marxistes, que ce soit en Occident (Etats-Unis, Canada, Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Royaume-Uni, …) ou en Orient. Le terrorisme n’a donc pas et plus de frontières, et peut exister dans des contextes géographiques, idéologiques, économiques, culturels et politiques fort différents.

Malheureusement, les semeurs de haine n’apprennent pas de l’histoire et n’en tire aucune leçon. Défendre intelligemment ses convictions n’est pas un mal, et c’est même une bonne chose afin de ne pas se perdre dans un syncrétisme relativiste fade et dépourvu de fondement et d’identité propre. Mais l’intolérance, la haine et la violence ne feront que menacer le vivre-ensemble et  engendrer un cycle de violence dont les conséquences sont rarement contrôlables, et qui affecteront de nombreuses communautés, alimentant pour plusieurs générations, des tensions et des conflits qu’on aurait pu éviter. Chaque communauté doit aussi veiller à ne pas renforcer leurs éléments extrémistes, à enseigner l’importance de la justice, de la bienfaisance, de l’équité, de l’endurance, de la patience, et dans le cas de l’islam plus précisément, la confiance en Allâh, la piété et la spiritualité (notamment à travers le dhikr).


Notes :

(1) Benjamin Stora, Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie, éd. Robert Laffont, 2009, p. 142.

(2) « Référendum sur l’autodétermination en Algérie », Constitution de la Ve République, 8 janvier 1961 : https://mjp.univ-perp.fr/france/ref1961.htm

(3) Benjamin Stora, Le mystère de Gaulle, son choix pour l’Algérie, éd. Robert Laffont, 2009, p. 173.

(4) Rémi Kauffer, OAS. Histoire d’une guerre franco-française, éd. du Seuil, 2002.

(5) Paul Hénissart, Les combattants du crépuscule, éd. Grasset, 1970, p. 435, note 1. Voir aussi Anne-Marie Duranton-Cabrol dans L’OAS, la peur et la violence, André Versaille éditeur, 2012, p.155 où elle estime néanmoins le chiffre donné par P. Hénissart comme sous-estimé, en soulignant l’absence de statistiques précises. Le même avis est partagé par H. Harbi, B. Stora, La guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, Robert Laffont (2004), p.485.

(6) Anne-Marie Duranton-Cabrol, L’OAS, la peur et la violence, André Versaille éditeur, 2012, p.165.

(7) Rémi Kauffer, OAS, la guerre franco-française d’Algérie, in La guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, sous la direction de Mohammed Harbi et Benjamin Stora, éd. Robert Laffont, 2004.

(8) Anne-Marie Duranton-Crabol, L’OAS, la peur et la violence, André Versaille éditeur, 2012, pp. 92-93

(9) « Projets d’attentats : huit personnes de l’ultra-droite mises en examen », France info, 22 octobre 2017 : https://www.francetvinfo.fr/monde/terrorisme-djihadistes/projets-d-attentats-huit-personnes-de-l-ultra-droite-mises-en-examen_2432027.html

(10) « Le « commando au marteau » : un adolescent de 17 ans », Le Bien Public, 30 janvier 2018 : http://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/29/l-homme-au-marteau-s-est-rendu-aux-policiers-de-la-pj-de-dijon

(11) Du nom du prélat qui mena la délégation arménienne au Congrès de Berlin en 1878 Mkrtich Khrimian.

(12) Fort heureusement, il y eut plus d’attentats que de victimes décédées (46 personnes) au total, leurs attentats ayant souvent échoué sur le plan du bilan humain, contrairement aux dégâts matériels et au climat de peur.

(13) Le dernier en date, au moment où nous avons rédigé ce texte, est le massacre commis en Allemagne pour des motivations xénophobes, où l’auteur des 2 fusillades a été retrouvé mort également, après avoir fait 9 morts et au moins 8 blessés graves : « Allemagne : 9 morts après deux fusillades dans des bars à chicha à Hanau, le parquet anti-terroriste reprend l’enquête », Le Parisien, 20 février 2020 : http://www.leparisien.fr/faits-divers/allemagne-plusieurs-morts-apres-deux-fusillades-visant-des-bars-a-chicha-20-02-2020-8263293.php#xtor=AD-1481423552 et « Fusillades en Allemagne : le parquet antiterroriste se saisit de l’enquête », Le Parisien, 20 février 2020 : http://www.leparisien.fr/faits-divers/allemagne-ce-que-l-on-sait-des-deux-fusillades-dans-des-bars-a-chicha-de-hanau-20-02-2020-8263332.php


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