Nous avons déjà eu l’occasion d’aborder les différents aspects des sciences du Hadith et de la Sunnah dans différents articles et livres, avec de nombreuses références scripturaires issus du Qur’ân, de la Sunnah, de la Sirah, et des paroles émanant des Sahâbas et des imâms venus après eux à l’époque du Salaf (les 3 premières générations de l’histoire musulmane).
Il sera l’occasion ici de revenir sur un hadith authentifié largement méconnu de la masse des Musulmans, et même de nombreux prédicateurs. Le Messager d’Allâh (ﷺ) a dit en effet : « Lorsque vous entendez un hadith (une parole) de moi que vos cœurs reconnaissent (comme étant imprégné de justesse, de piété, de sagesse et de science utile), pour lequel vos poils se détendent et vos peaux s’adoucissent, et que vous considérez comme proche de vous [parmi ceux qui cherchent la vérité, la piété, la douceur, l’excellence, la justice et la sagesse], alors j’en suis le plus digne [le plus proche, d’être à la source ou d’approuver ce type de paroles et d’enseignements]. Et lorsque vous entendez un hadith de moi que vos cœurs rejettent [car contraire au bien, à la piété, à la sagesse, à la justice, au Tawhîd, à la bienfaisance et aux réalités spirituelles], dont vos poils et vos peaux s’hérissent (par aversion), et que vous considérez comme éloigné de vous, alors j’en suis le plus éloigné » (1). Et ce principe est évoqué par le Qur’ân, englobé parmi les significations des versets suivants : « Et sachez que le Messager d’Allâh est en vous et avec vous … » (Qur’ân 49, 7). Celui qui suit les traces de sa Voie – le Modèle Muhammadien -, goûte aux qualités et aux réalités qui ont été synthétisées en sa sainte personne : « En effet, vous avez dans le Messager d’Allâh un excellent modèle [à suivre], pour quiconque espère en Allâh et au Jour dernier et invoque Allâh fréquemment » (Qur’ân 33, 21) ; « Et nous ne t’avons envoyé (Muhammad) que comme Miséricorde et Amour-Rayonnant pour les mondes » (Qur’ân 21, 107). Ainsi, ce hadith évoque les principes qurâniques décrivant le Messager d’Allâh (ﷺ) comme étant une personnalité dont les paroles, les actions, les aspirations et les finalités sont tournées vers la Proximité et la Satisfaction divine, la piété et la sagesse, la justice et la bonté, la compassion et l’amour bienveillant, l’excellence spirituelle et morale et la bienfaisance envers les êtres de la Création, non pas seulement les humains (qu’ils soient croyants ou incroyants) mais aussi envers les animaux et les plantes. Un hadith réellement authentique ne peut pas contredire cela, et si le sens apparent contredit les fondements de la Religion et de son Message, alors le sens apparent doit être rejeté et il faut l’interpréter de sorte à ce qu’il soit cohérent avec les principes et finalités de la Religion, et si aucun sens possible (symbolique, hyperbolique, métaphorique, allégorique, contextuel, etc.) n’est en phase avec la Révélation et l’intellect, alors le sens qui a été transmis par les narrateurs a été corrompu et altéré, soit involontairement, soit volontairement en tant que fabrication, qu’il faut donc rejeter.
L’imâm At-Tahâwi (m. 321 H/933) commente dans Sharh Mushkil al-Athar n°6067 ce hadith ainsi : « Cela s’appliquait spécifiquement aux Compagnons du Messager d’Allâh ﷺ, car ils étaient les témoins directs de la Révélation. Ils s’étaient imprégnés de ses manières, de son style d’élocution et de sa lumière prophétique. Leurs cœurs étaient devenus si familiers avec sa parole que dès qu’un propos lui était attribué, leur nature spirituelle purifiée savait immédiatement si cela émanait de lui ou non (…). Le sens de « ce que vos cœurs reconnaissent » (ta’rifuhu qulûbukum) signifie : ce qui est conforme et concorde avec les fondements de la religion et les enseignements clairs que le Prophète ﷺ vous a déjà transmis. Le cœur du croyant savant (et clairvoyant) reconnaît la vérité car elle ressemble à la lumière du message qu’il porte déjà en lui (…) Le rejet par le cœur mentionné dans le hadith (tunkiruhu qulûbukum) ne s’applique qu’à ce qui contredit frontalement les bases établies de la législation islamique, et non aux préférences personnelles ».
L’imâm Al-Munawî (m. 1031 H/1622) dans Fayd al-Qadîr rapporte ce hadith et cite le commentaire de l’imâm du Salaf Al-Hakim At-Tirmidhî : « Ceci s’adresse aux croyants parfaits dont les cœurs sont illuminés par la niche de la prophétie. Quant à l’homme aux mœurs légères (ou déviantes), englué dans ses passions et voilé face à Allâh, il n’est pas concerné par ce hadith car sa poitrine est enténébrée : comment pourrait-il alors reconnaître la vérité ? ».
Al-Munâwî ajoute que c’est en se basant sur ce principe que les savants de l’école shafi’ite ont décrété que tout hadith qui implique de manière irréversible une absurdité ou un mensonge évident (impossible à interpréter de façon saine) doit être rejeté comme forgé, car la parole du Prophète ﷺ est par nature pure de tout cela : « Et c’est en se basant sur ce principe que nos imâms [shafi’ites] ont statué : tout hadith rapporté qui implique une absurdité ou une contradiction évidente, et qu’il est impossible d’interpréter de manière saine, doit être jugé comme forgé/apocryphe (Mawdû’). Car la parole du Prophète ﷺ est comparable à la lumière de la prophétie : elle est exempte et pure de toute laideur et de toute absurdité ».
« Semj » (سمج) : Ce terme arabe désigne la laideur, l’incohérence grossière ou ce qui repousse le bon sens et la raison saine. Al-Munawi souligne qu’avant de rejeter un hadith, les savants tentent de voir s’il n’y a pas une métaphore ou un contexte linguistique valide. Si le texte est irrémédiablement absurde ou contredit un principe absolu du Qur’ân, le critère textuel rejoint le critère spirituel pour le rejeter, du moins dans son sens apparent.
Pour l’imâm Al-Ghâzâlî (m. 505 H/1111) dans son Ihyâ’ (Kitâb Sharh ‘Ajâ’ib al-Qalb) il dit : « Sache que le lieu de la connaissance est le cœur (…). Le cœur, par sa nature originelle (Fitra), est prédisposé à accueillir les réalités des connaissances divines, tout comme un miroir est prédisposé à refléter la forme des objets (…). Dès lors que le cœur est purifié des souillures des passions et poli par la piété, la lumière du Vrai y brille de manière immédiate. C’est alors que l’âme tressaille de joie et de reconnaissance à la rencontre de ce qui lui est conforme [la vérité prophétique], provoquant cet adoucissement de la peau et des poils, car le corps ne fait que traduire matériellement la vision interne du miroir du cœur ».
Quant au Shaykh al-Akbar Ibn ‘Arabî (m. 638 H/1240) il dit dans ses Futûhât : « Il arrive qu’un hadith soit jugé faible (Da’if) selon la voie des savants de la transmission textuelle (les Muhaddithûn), car sa chaîne comporte un menteur ou un homme négligent. Pourtant, ce même hadith est authentique (Sahih) auprès des gens du dévoilement spirituel (Ahl al-Kashf), car le cœur du saint entre en communication directe avec l’esprit du Prophète ﷺ. Le saint voit alors la lumière de la prophétie émaner de ce texte et sa nature profonde s’y soumet. À l’inverse, un hadith peut avoir une chaîne d’or techniquement excellente (irréprochable), mais le cœur pur du connaisseur en ressent l’obscurité et le rejette, sachant de science certaine que le Prophète ﷺ ne l’a jamais prononcé », ou en tout cas, selon cette formulation et selon le sens voulu.
Notes :
(1) Rapporté par Ibn Hibbân dans son Sâhîh n°63 selon Abû Humayd et Abû Usayd, sahîh selon les conditions de Muslim et selon le Shaykh Shu’ayb al-Arna’ût, Ahmad dans son Musnad n°15628 et 16058, At-Tahâwî dans Sharh Mushkil al-Athar n°6067, Al-Bazzâr dans son Musnad n°3718, et d’autres.
