L’existence de La Mecque et de routes commerciales et l’origine géographique du Qur’ân à l’aube de l’Islam : réfutation des thèses orientalistes du courant hypercritique



Certains orientalistes du courant idéologique de l’hypercritique comme Patricia Crone (avant de revenir en partie sur ses positions initiales), John Wansbrough, Dan Gibson (qui n’est pas pris au sérieux par les chercheurs reconnus) ou Martin Hinds, la Mecque n’existait pas avant l’apparition de l’islam califal, ou qu’il n’existait pas de routes commerciales incluant la Mecque. Or, ces croyances ont été réfutées par la recherche historique et archéologique.

L’archéologue Sterenn LE MAGUER-GILLON a consacré ses études au sujet de la route de l’encens conjointement à l’étude d’une géographie commerciale étendue. Elle rejette tout scepticisme sur la disparition du commerce de l’encens/commerce caravanier à l’aube de l’Islam : « Le commerce de l’encens en péninsule Arabique à la période antique a fait l’objet de nombreuses études historiques et archéologiques. L’objet de cette thèse est de comprendre ce commerce durant la période islamique et en quoi il diffère ou s’inscrit dans la continuité de l’Antiquité. Le cadre chronologique débute au IVe siècle et se termine avec le XVIe siècle. Le terme « encens » est pris dans son sens étymologique de « chose brûlée » désignant ainsi différentes substances et, plus largement, un usage. Dans le cadre de cette thèse, une recherche pluridisciplinaire a été réalisée : elle est basée sur la confrontation des données naturalistes et des sources archéologiques et textuelles. Premièrement, les textes anciens et médiévaux témoignent de l’usage de nombreuses substances, ce qui est confirmé par l’archéologie. En effet, des résidus d’encens provenant de contextes anciens et médiévaux ont pu être identifiés. En outre, l’étude des autels à encens préislamiques et des brûle-parfums islamiques atteste d’un usage de l’encens dans tous les niveaux de la société. Concernant la période islamique, les découvertes archéologiques de ces objets dans des contextes domestiques prouvent un usage généralement profane de l’encens, marquant ainsi une évolution par rapport à la période précédente. Enfin, les sources textuelles et archéologiques s’accordent sur la continuité du commerce malgré des évolutions, comme la progressive prédominance des relations entre l’Arabie et l’Extrême-Orient ».

Et la Mecque était intégrée dans les routes commerciales de l’Arabie, contrairement à une thèse orientaliste erronée à ce sujet.

L’archéologue Jérémie Schiettecatte conclut en disant : « (il est) absurde de considérer l’activité commerciale maritime sous le seul angle d’une alternative au commerce caravanier se mettant en place au tournant de l’ère chrétienne et se perpétuant de façon immuable jusqu’à la fin de la période préislamique ».

L’archéologue Christian Julien Robin montre qu’il y a une reprise du commerce caravanier à l’aube de l’Islam, pas de cessation : « Les vents ralentissant la remontée de la mer rouge à bateaux. Makka y joue un rôle entre l’Afrique, l’Inde à l’Arabie méridionale (au Levant). (…) le développement des réseaux économiques caravaniers dominés par les Quraysh de La Mecque qui se mettent en place dès le 6e siècle ».

Le Qur’ân évoque d’ailleurs l’expédition armée d’Abraha vers la Mecque, mais qui fut déroutée avant d’atteindre son objectif. La recherche archéologique a découvert l’inscription Murayghān I (Ryckmans 506) de 552 apr. J.-C., soit avant l’ère islamique, mentionnant cette expédition vers le Hijaz (où se trouvent à la fois la Mecque et Médine) comme l’a montré l’archéologue et expert Christian Julien Robin dans son article de 2012.

De même, François Déroche, éminent islamologue, codicologue et professeur au Collège de France (chaire Histoire du Coran. Texte et transmission), et même si certaines de ses affirmations ne sont pas toujours fondées, a montré dans ses ouvrages S’il ne s’attarde pas sur la géographie pure (contrairement à l’archéologue Christian Julien Robin), sa critique s’exprime dans ses ouvrages Le Coran, une histoire plurielle (2019) et La voix et le calame (2021) que les 2 principales thèses orientalistes du courant hypercritique sont fausses. Tout d’abord il réfute la croyance selon laquelle le Qur’ân et l’Islam califal s’étaient constitués tardivement (entre la fin du 8e et du 9e siècle), alors que par l’analyse des écritures anciennes (hijazi) et la datation par le carbone 14 de manuscrits très anciens (comme les fragments de Paris, de Birmingham ou de Tübingen), il est prouvé matériellement que le texte du Qur’ân s’est fixé dès le milieu du 7e siècle, soit du temps des contemporains du Prophète Muhammad. Cette preuve matérielle ruine l’hypothèse d’une invention théologique tardive hors de l’Arabie. Ensuite, la seconde thèse centrale de l’école hypercritique concerne la Mecque, qui n’existait pas ou qui n’avait aucune importance si jamais elle existait. Or, Déroche montre par l’analyse paléographique et codicologique que les textes les plus anciens partagent une uniformité linguistique et textuelle propre à la transmission issue du Hijâz (la région de La Mecque et Médine). Pour lui, la présence de particularités graphiques archaïques spécifiques à l’Arabie occidentale prouve l’ancrage géographique originel du texte, loin des grands centres scribaux syriaques ou mésopotamiens de l’époque.

Voici la conclusion du chercheur Belkacem Gouni sur la question de l’historicité de la Mecque avant l’apparition de l’Islam dans son article La Mecque avant l’Islam – Rapport des auteurs Grecs (2024) : « Depuis quelques décennies, on peut clairement distinguer une tendance parmi les études portant sur l’histoire de la Mecque. On considère par exemple que le Coran n’a pas été rédigé durant la période du 3ème calife Uthman, que le temple mecquois n’a pas une existence préislamique, que le pèlerinage est une fabrication du milieu du 7ème siècle, que la Mecque à l’aube de l’islam n’était pas à majorité païenne mais plutôt chrétienne (contrairement à l’avis des sources islamiques), que l’histoire rapportée dans le chapitre de l’éléphant (105) dans le Coran n’est qu’une légende…

Nous avons apporté notre regard contradictoire par rapport aux études actuelles qui remettent en cause l’historicité de cette cité emblématique, et nous avons proposé les éléments factuels historiques suivants :
Si nous devons suivre la démarche sur le plan étymologique telle que présentée par
le courant hypercritique, nous allons tout simplement à l’instar de Macoraba, rejeter
de nombreuses villes dont certaines citées par Ptolémée dans Phoenix Arabia. Il s’agit par exemple de : (Dumatha, Egra, Carna, Sobota, Thomna, Khatramōtis, Lathrippa, L’île de Socotora, Ocelis, Ausara, Leukè Kômè, Dédân…). Pourtant aucun chercheur n’a remis en cause ces lieux mentionnés par Ptolémée.
Par ailleurs, on peut adopter le principe du géographe Pline qui se base sur l’ordre géographique de la description, et par l’argument toponymique. Donc selon ce principe ; on peut déduire que la Mecque reste la seule lecture plausible pour Macoraba.

En outre, de nombreux témoignages d’auteurs grecques, tous antérieurs à la naissance de l’Islam, qui précisent clairement que le temple Mecquois est un sanctuaire qui a existé bien avant notre millénaire et que tous les arabes le vénèrent et se dirigent vers ce haut lieu de pèlerinage durant les mois sacrés.
Selon le géographe (Agatharchides/Diodore), la distance des 500 stades (entre 79 à 90 km) depuis la côte de la mer rouge jusqu’à l’intérieur des terres ne correspond à aucune ville connue avant l’Islam et célèbre pour un haut lieu de pèlerinage et vénérée par tous les arabes à l’exception de la Mecque.

Malgré le peu de crédit accordé aux sources de la tradition musulmane par de nombreux chercheurs [NdE : du courant hypercritique seulement] aujourd’hui, on est étonné par la forte similitude entre les témoignages des auteurs grecques préislamiques et le récit de la tradition. Par conséquent les sources musulmanes sont solides, crédibles et bien fondées ».

Pour une approche complémentaire à la recherche historique et archéologique concernant la Mecque et la Ka’aba, on mentionnera l’ouvrage de l’historien et métaphysicien Martin Lings intitulé La Mecque : des origines à nos jours (éd. Tasnim, 2012, souvent publié avec des essais complémentaires, comme celui de Titus Burckhardt sur la symbolique de la Ka’aba) qui occupe une place très particulière car abordant aussi les dimensions spirituelles, symboliques et géographiques de la Ka’aba, qui sans nier son rôle marchand (mais qui n’était pas une ville-empire marchand) était avant tout un sanctuaire religieux (ce qui est aussi attesté par les preuves historiques et archéologiques).
Pour Lings, la Ka’aba n’est pas seulement un cube de pierre au milieu du désert ; c’est un « archétype », le centre spirituel du monde relié directement au monothéisme primordial d’Abraham et d’Ismaël : « Avec son talent de conteur et sa précision d’historien, Martin Lings nous livre ici une brève mais substantielle histoire de La Mecque et du sanctuaire de la Ka‘ba. Ce n’est pas un des moindres mérites de cet ouvrage que de donner au lecteur la possibilité de saisir les significations spirituelles des rites du pèlerinage musulman. Le sanctuaire de la Ka‘ba remonte aux sources du monothéisme puisque c’est Abraham et son fils Ismaël qui l’édifièrent. Ce sanctuaire est, encore aujourd’hui, le signe visible du rattachement direct de l’Islam au monothéisme abrahamique. Parmi tous les rites de l’islam, ceux du pèlerinage sont certainement ceux qui témoignent avec la plus grande éloquence du caractère primordial et universel de la dernière religion révélée ».

La Mecque

Pour les lecteurs désireux d’aller encore plus loin, nous mentionnerons parmi les historiens de l’Islam qui ont aussi eu une formation traditionnelle dans les sciences du Hadith, de la Sirah et du Qur’ân (en plus de leur formation d’historien), le Shaykh indien Shibli Nomani (1857 – 1914), le Dr. indo-pakistanais Muhammad Hamidullah (1908 – 2002), le Dr. turc Fuat Sezgin (1924 – 2018) le Dr. Muhammad Mustafa Al-A’zami indo-pakistanais (1930 – 2017), le Dr. pakistanais Dr. Zafar Ishaq Ansari (1932 – 2016), le Dr. irakien Akram Diya al-Umari (né en 1942), le Dr. Jonathan A.C. Brown (né en 1977), le Dr. irakien Bashar Awad Marouf (né en 1940), le Dr. jordanien Sharaf al-Qudah (né en 1954), le Dr. jordanien Humam Saïd, le Dr. turc Ismail Lütfi Çakan (né en 1945), le Dr. indonésien M. Quraish Shihab (né en 1944), le Dr. saoudien Hatem Al-Awni (né en 1966) et d’autres. Dans leurs travaux, ils ont montré les contradictions et les faiblesses des thèses orientalistes d’une part, et d’autre part, la solidité du corpus qurânique (y compris sa préservation primitive) ainsi que du Hadith (dans ses fondements) et le sunnisme primitif du point de vue historique, comme étant à la fois fondé et cohérent, contrairement à certaines de ses évolutions tardives (après le 8e siècle). Sur la Sirah, ils en reconnaissent les grandes lignes et un certain nombre de détails, tout en ayant rejeté les récits apocryphes ou douteux, que ce soit du point de vue qurânique, intellectuel/rationnel et historique par rapport à ce qui était bien établi à l’époque (autant de récits douteux ou apocryphes sur lesquels s’appuient les critiques orientalistes, islamophobes ou les groupes kharijites).

Pour les autres références, voir par exemple Sterenn LE MAGUER-GILLON, Le commerce de l’encens de la chute des royaumes sudarabiques à l’arrivée des Portugais dans l’océan Indien (IVe-XVIe siècles) : une étude pluridisciplinaire (2020) ; Jérémie Schiettecatte, Ports et commerce maritime dans l’Arabie préislamique (2008) ; Christian Julien Robin, La reprise du commerce caravanier transarabique à la fin de l’Antiquité, dans A Pioneer of Arabia, in Honor of Moawiyah Ibrahim, edd. Z. Kafafi & M. Maraqten (Rosapat, 10), Rome, 2014, pp.271-304 ; cf. aussi de Christian Julien Robin, « Abraha et la reconquête de l’Arabie déserte : un réexamen de l’inscription Ryckmans 506 = Murayghān 1 », dans Jérusalem Studies on Arabic and Islam, 39, 2012, pp. 1-93.


Be the first to comment “L’existence de La Mecque et de routes commerciales et l’origine géographique du Qur’ân à l’aube de l’Islam : réfutation des thèses orientalistes du courant hypercritique”