L’Islam accorde une grande importance à la sécurité et à la dignité des femmes, raison pour laquelle il est demandé aux gens de trouver un bon équilibre entre leur sécurité, leur épanouissement, leur dignité, leur chasteté et leur liberté. Le problème de certains savants, est qu’ils se montrent soit trop laxistes, soit trop rigoristes à ce sujet – comme sur d’autres problématiques d’ailleurs -. Il est hypocrite et injuste de nos jours, de la part de certains hommes, de priver leurs soeurs, leur mère ou leurs proches de la gente féminine, de les priver de voyager pour des choses licites (vacances, éducation, santé, hajj, ‘umra, visites pieuses ou culturelles, activités sportives, etc.) – tant que leur vie, leur santé, leur foi et leur chasteté ne sont pas menacées -, sous prétexte que cela serait harâm, ce qui n’est pas réellement le cas comme nous le verrons. Mais imaginons qu’ils aient raison, l’Islam leur demande cependant de faire des efforts pour protéger les femmes tout en leur faisant plaisir dans la mesure du possible, or ils n’en font rien, ce qui pousse de nombreuses femmes à sortir en douce, à nourrir de la frustration, de l’hypocrisie ou même à la rébellion, à la débauche (par haine et vengeance) ou à l’apostasie. Allâh a dit : « Ô les croyants ! Il ne vous est pas licite d’hériter des femmes contre leur gré. Ne les contraignez pas, ne les bloquez pas et ne les étouffez pas [Lâ ta’dulûhunna ] … » (Qur’ân 4, 19). L’imâm Al-Qushayrî al-Shafi’i al-Mujtâhid (m. 465 H/1072) commente ainsi ce verset dans son Tafsîr Latâ’îf al-Ishârât : « L’allusion spirituelle (Al-Ishârah) contenue ici est la suivante : Quiconque possède une autorité sur une chose selon les lois apparentes, il ne lui est pas licite d’asseoir sa domination sur son cœur par la contrainte, car les cœurs ne se possèdent pas par la force. La contrainte, c’est le fait d’imposer l’étroitesse et l’étouffement. Quiconque cohabite avec une femme sans qu’il y ait d’accord mutuel d’harmonie, ou la retient prisonnière pour un but égoïste ou financier afin de la dépouiller, s’est fait du tort à lui-même avant de lui faire du tort à elle. Et le bon comportement (Al-Mu’ashara bil-Ma’ruf) consiste à rechercher le consentement et l’agrément, et à abandonner la contrainte dans ce que l’âme n’accepte pas de bon gré ». La problématique se pose donc ainsi : soit cela est harâm (de voyager seule pour elle) et alors son père, ses oncles ou ses frères (en âge de voyager seul) doivent consentir à l’accompagner là où elle le désire, tant que le cadre soit sain, sécurisé et licite, soit cela n’est pas strictement harâm et alors ils peuvent la laisser voyager seule si les conditions de sécurité et de licéité sont réunies.
Par rapport au voyage de la femme seule, sans mahram, en dehors de sa propre ville, tous les grands fuqaha sont d’accord qu’il lui est permis de voyager en cas de contrainte ou de nécessité majeure, que ce soit pour sa survie, sa santé ou sa sécurité si sa vie est menacée ou que sa santé ne peut être rétablie que dans une autre ville, et qu’aucun mahram/protecteur ne peut l’accompagner.
Dans les autres cas, bien que les savants aient divergé, plusieurs l’ont autorisé à condition que les routes et les destinations où elles se rendent soient considérées comme sûres pour elles.
L’imâm et juge (Qâdi) Abû al-Walîd al-Bâjî al-Mâlikî (m. 474 H/1081), explique dans son célèbre commentaire du Muwatta de l’Imam Malik, intitulé Al-Muntaqâ fî Sharh al-Muwattâ (3/82), que l’interdiction de voyager seule dépend entièrement du niveau de sécurité des routes : « Il se peut que ce qu’ont cité certains de nos confrères [sur l’interdiction] soit en réalité applicable au voyage de la femme seule ou en petit nombre. En revanche, concernant les grands convois et les routes que tout le monde emprunte, qui sont remplies et sûres, elles sont pour moi telles les villes où il y a des marchés et des habitations, où le voyage est permis sans compagnon protecteur (mahram) ni groupe de femmes ».
Historiquement, dans ces régions, les routes commerciales reliant les grandes cités islamiques étaient très surveillées. De nombreux juristes malékites de l’époque toléraient que des femmes (notamment des commerçantes ou des étudiantes) se déplacent d’une ville à l’autre au sein de caravanes sécurisées sans exiger la présence d’un parent masculin.
Dans la jurisprudence shafi’ite, la notion de sécurité prime. Si la route est totalement sûre, une femme peut voyager, même de manière isolée pour un pèlerinage obligatoire. Dans l’ouvrage classique de jurisprudence shafi’ite Al-Anwâr li-A‘mâl al-Abrâr de l’imâm Al-Ardabîlî as-Shafi’i (m. 779 H/1377), il est résumé : « La femme peut sortir pour le Hajj obligatoire avec son mari, un mahram, ou un groupe de femmes de confiance. Et selon l’avis le plus authentique (al-Asahh), elle peut même sortir seule si la sécurité est absolue sur la route ».
D’autres savants médiévaux de l’école shafi’ite étendaient cette permission aux autres voyages aussi comme l’Imâm Al-Qaffâl al-Shâshî (m. 365 H/976) grand juriste shafi’ite qui affirma que le mahram n’est pas une condition en soi, mais un simple moyen de protection et que si la sécurité de la route est garantie par d’autres moyens, la femme peut voyager seule pour n’importe quel motif licite. L’Imâm Abû al-Mahâsin al-Rûyânî As-Shafi’i (m. 502 H/1108), auteur du monumental ouvrage de jurisprudence Bahr al-Madhhab, a soutenu la même position qu’Al-Qaffâl, il est explicitement mentionné dans les livres de référence ultérieurs (comme par l’Imâm Ibn Hajar al-Asqalânî dans Fath al-Bari) qu’Al-Qaffâl et Al-Rûyânî autorisaient le voyage de la femme seule sans mahram dans n’importe quelle situation licite tant que la sécurité était absolue. Les imâms An-Nawâwî dans Al-Majmû’ et Ibn Hajar dans Fath al-Bârî ont rapporté de Al-Qaffâl : « Et Al-Qaffâl a eu une position remarquable (et/ou particulière) : il a généralisé cette règle [de l’autorisation du voyage de la femme seule si la sécurité est établie] à tous les voyages quels qu’ils soient [et pas seulement pour le Hajj] » et Ibn Hajar dans le même recueil : « Et Al-Rûyânî a trouvé cet avis [d’Al-Qaffâl] excellent (ou judicieux) ».
L’Imâm Ibn Muflih (m. 763 H/1362), élève notamment du Shaykh Ibn Taymiyya, rapporte dans son Al-Furu’ ainsi que l’imâm Al-Mardâwî (m. 885 H/1480) dans Al-Insâf (3/148) : « Chaque femme en sécurité peut accomplir le Hajj sans mahram et sans groupe de femmes. Et Ibn Taymiyya a dit : « Ceci s’applique à tout type de voyage fondé sur une obéissance [à la Loi divine] ou un but licite [comme la science, l’enseignement, le commerce, la santé, le voyage, le sport, la visite de la famille ou des amis, le travail, la détente, …] … » car la cause de l’interdiction [le danger] a disparu ».
L’organisme officiel des fatwas en Égypte, Dar al-Iftaa, a publié une décision juridique claire adaptant le droit musulman classique aux réalités modernes (Fatwa officielle n°6128) : « Il est permis à une femme de voyager sans mahram à condition que le chemin, la destination et le voyage de retour soient sûrs et qu’elle ne rencontre aucun harcèlement compromettant sa sécurité et sa religion. Les moyens de transport modernes (avions, trains, navires) se déplacent généralement en grands groupes d’une manière qui élimine la peur pour la femme, car ils agissent comme des gardiens ou des compagnies sûres ».
Le Grand imâm d’Al-Azhar, le Dr. Ahmad al-Tayeb, s’est exprimé officiellement lors d’une déclaration publique institutionnelle reprise par les canaux d’Al-Azhar concernant la compréhension et l’application de ces textes : « La jurisprudence islamique permet à la femme de voyager seule sans compagnon protecteur (mahram), à condition que son voyage soit sûr, accompagné d’une compagnie digne de confiance, et que le danger qui existait dans les temps anciens soit écarté ».
Ils se basent sur le contexte de l’époque, la permission par les finalités de la Loi (l’absence de danger, le droit à la femme de l’épanouissement tant que la sécurité est garantie) ainsi que sur un hadith prophétique : « Ô Adiy ! As-tu vu Al-Hîra (une ville d’Irak) ? Si tu vis assez longtemps, tu verras sûrement la femme voyager dans son palanquin depuis Al-Hîra jusqu’à ce qu’elle accomplisse les circuits autour de la Ka’ba (à La Mecque), ne craignant personne d’autre qu’Allâh (car les routes seront globalement sûres) » (Rapporté par Al-Bukhari dans son Sahîh n°3595). Adiy Ibn Hâtim, qui connaissait la dangerosité extrême de la région à cette époque, ajoute à la fin du hadith : « J’ai effectivement vu [plus tard] la femme voyager dans son palanquin depuis Al-Hîra jusqu’à accomplir les circuits autour de la Ka’ba sans craindre personne d’autre qu’Allâh », et le Prophète (ﷺ) n’a pas blâmé cela ni indiqué que c’était là une chose blâmable, une transgression ou une chose à éviter. En effet, lorsque l’islam s’étendit dans de nombreuses régions, les routes étaient devenues plus sûres qu’auparavant, et les femmes comme les hommes pouvaient voyager de façon beaucoup plus sûre qu’auparavant.
Certains confortent leur avis en citant la position permissive des Sahâba/Sahâbiyyât et de leurs disciples (tabi’in) comme Sayyidâ ‘Aîsha (m. 58 H/678) et ‘Urwah Ibn al-Zubayr (m. 94 H/713).
Pour Sayyida ‘Aîsha, elle-même voyageait après la mort du Prophète pour enseigner et se déplacer. Lorsqu’on lui opposait les hadiths imposant le mahram, elle répondait de manière pragmatique : « Toutes les femmes ne trouvent pas de mahram », montrant qu’elle considérait la règle comme contextuelle et liée à la capacité de protection, et non comme un interdit absolu et immuable.
Pour ‘Urwah, imâm, juriste et neveu de ‘Aîsha, il considérait que la restriction n’avait plus lieu d’être dès lors que l’islam s’était propagé et que la paix et la sécurité régnaient.
En effet, certains ahadiths sur la présence obligatoire ou préférentielle de mahram (protecteur) était liée à la période de guerre ou de banditisme qui sévissaient sur les routes en dehors des villes.
Concernant les personnes qui ne se comportent pas convenablement en tant que mahram, perdent leur légitimité et leur autorité, puisque l’Islam rend légitime les différentes fonctions (dirigeant, père, mère, juge, policier, soldat, enseignant, mufti, savant, etc.) selon des principes inaliénables comme le sens des responsabilités, la piété, la justice, la droiture et la bienveillance. Si cela disparait dans l’attitude incarnée dans ladite fonction, leur légitimité disparait et d’autres dispositions devront être prises pour protéger les droits des personnes qui sont sous leur responsabilité (épouses, enfants, citoyens, civils, etc.).
En islam, la Wilayah (souvent traduite à tort par tutelle) est intrinsèquement définie comme une charge, une responsabilité et un devoir de protection (Amânah), et non pas comme une forme d’autorité liée à une infantilisation.
L’imâm Ibn Qudâma al-Hanbali (m. 620 H/1223) dans Al-Mughnî explique que si un mahram (tuteur/responsable/protecteur) refuse d’agir avec justice et clairvoyance ou s’il se désintéresse totalement de son bien-être, il devient un fasiq (un transgresseur pervers) ou un mahram injustice, et perd alors son autorité sur les personnes dont il a la charge ou la protection, et le droit de tutelle passe directement au parent suivant dans l’ordre de priorité, ou au juge musulman (Al-Qadi). Il dit : « Le sens de l’obstruction est le fait d’empêcher la femme de se marier avec un homme de statut compatible alors qu’elle le demande et que chacun d’eux désire l’autre… Si son mahram le plus proche fait obstruction, la charge est transférée au mahram suivant (le plus proche après lui). Cela a été textuellement rapporté par l’imam Ahmad… De plus, le tuteur devient pervers (Fâsiq) à cause de cette obstruction, sa responsabilité lui est donc retirée ».
L’imâm An-Nawawî (m. 676 H/1277) dans Minhâj At-Tâlibîn et commenté dans Al-Majmû’ : « Si le tuteur le plus proche fait obstruction injustifiée… c’est le Sultan (l’autorité publique ou le juge) qui la marie. De même, le juge intervient dès lors que le parent proche commet une injustice par obstruction ». Dans l’école Shafi’ite, An-Nawawî précise que la wilayah passe directement au juge plutôt qu’au parent éloigné afin de destituer symboliquement le père défaillant sans créer de conflits familiaux directs.
L’imâm Ibn Hazm (m. 456 H/1064) dans Al-Muhallâ : « Si le mahram fait obstruction à la femme alors qu’elle réclame un homme compatible, le Sultan devient son tuteur… Car Allâh a dit : “Ne leur faites pas d’obstruction” (Qur’ân 2, 232). Quiconque l’en empêche a donc désobéi à Allâh. Dès lors, son obéissance devient nulle sur ce point, et il incombe au Sultan (au juge) de l’aider à accomplir ce qu’Allâh lui a rendu licite ».
L’imâm Ibn al-Qayyîm (m. 751 H/1350) a dit dans Zâd al-Ma’âd et dans I’lâm al-Muwaqqi’în : « La Wilayah n’a été instituée en faveur du mahram que pour veiller sur la femme et préserver son intérêt. S’il transforme ce statut en un moyen de lui nuire ou de lui faire obstruction, il est destitué de sa wilayah. Celle-ci est alors transférée à celui qui le suit dans l’ordre de parenté ou au gouverneur (le juge) ».
L’imâm Abû Hâmid al-Ghazâlî (m. 505 H/1111) a dit dans Al-Wajîz fî Fiqh al-Imâm al-Shâfi’î : « Le Fâsiq (transgresseur, l’injuste, pervers) n’a aucun droit de wilayah ».
Et dans certains cas, comme l’a énoncé l’imâm du Salaf Abû Hanifa (m. 150 H/767) : « « Si la femme douée de raison et pubère se marie elle-même sans tuteur, cela est valide (…). « Le mariage de la femme libre, douée de raison et pubère, se conclut par son propre consentement, même si aucun tuteur n’a contracté pour elle, qu’elle soit vierge ou déjà mariée auparavant, selon Abu Hanîfa » » comme l’a rapporté l’imâm Al-Marghînânî (m. 593 H) dans Al-Hidâyah.
Le Messager d’Allâh (ﷺ) a dit en effet : « Nulle obéissance dans les actions qui sont mauvaises et blâmables (et impliquant la désobéissance à Allâh), l’obéissance ne se fait que pour ce qui est bon, juste et convenable et qui est reconnu universellement (comme étant une bonne chose) » (Rapporté par al-Bukharî dans son Sahîh n°7257, Ahmad dans son Musnad n°724, Muslim dans son Sahîh n°1840 et Abû Dawûd dans ses Sunân n°2625 selon ‘Alî et d’autres, avec quelques variantes).
Parmi les notions clés du hadith il y a At-Tâ’ah (L’obéissance), un concept conditionnel en Islam, car l’obéissance absolue et inconditionnelle n’appartient qu’à Allâh seul car Ses ordres sont exempts de toute injustice ou erreur. Il y a aussi la notion d’Al-Ma’siyah (la désobéissance à Allâh ; le blâmable) qui désigne tout acte qui contredit de manière flagrante les prescriptions textuelles du Qur’ân et de la Sunnah purifiée, ou qui piétine les droits fondamentaux d’autrui et qui leur cause du tort. Ensuite il y a Al-Ma’rûf (le bien, le convenable, le raisonnable, …), linguistiquement et juridiquement, le Ma’rûf désigne tout ce qui est connu, reconnu et validé par la saine raison et conscience humaine et par la Loi divine comme étant bon, juste et bénéfique, opérant une synthèse et une harmonie entre l’éthique et la coutume (acceptée si elle ne contrevient pas à l’éthique et à la morale), et le Ma’rûf englobe la justice, la bienveillance, la logique élémentaire, mais aussi les saines coutumes d’une société qui ne contredisent pas les principes religieux universels. Enfin, il y a l’innamâ, une restriction bien définie (l’équivalent de “ne… que”) où le Prophète ﷺ restreint ainsi l’obéissance exclusivement au cadre du Ma’rûf (ce qui est bon, juste, utile et convenable) car si un ordre n’est pas manifestement un péché, mais qu’il est absurde, destructeur, nuisible, malsain ou injuste (comme le fait de demander à des soldats de se jeter dans un feu), il sort du cadre du Ma’rûf et n’a plus de légitimité ou de caractère obligatoire ou contraignant.
Et par rapport au fiqh, la règle dépend de sa cause (Al-Hukm yadûr ma’a ‘illatihi), l’interdiction a pour cause (‘illah) le danger de mort, de viol ou de vol dans le désert, mais si la cause (peur, insécurité, …) disparaît (route pacifiée et sécurisée), l’interdiction disparaît. Des savants estiment également que la sécurité dépend des réalités effectives dans un temps précis et un espace donné, une question de coutume et de logistique terrestre (‘Âdât), et non un dogme immuable ou abstrait.
Chaque famille doit ainsi trouver le bon équilibre pour respecter les droits des garçons et des filles en leur sein, s’entraider dans le licite pour l’éducation, l’adoration et l’épanouissement, en s’éloignant de tout ce qui peut avilir l’homme ou la femme (comme la débauche, l’idolâtrie, l’injustice, la cruauté, l’indifférence aux sentiments ou au malheur d’autrui), et voyager dans les meilleures conditions possibles (en termes de sécurité et d’endroits sains), sans qu’aucun des membres de la famille ne se sente lésé, étouffé ou négligé. Quant aux femmes qui n’ont plus de famille, la Communauté doit veiller à lui rendre la vie plus facile et la soutenir dans ses projets nobles ou licites, afin qu’elle ne soit pas en proie à la dépression, à la solitude subie ou forcée de renoncer à ses principes et à sa dignité pour réaliser ses objectifs.
Wa Allâhu a’lam.
