Le Professeur et scientifique musulman originaire du Bangladesh Sayyed Misbah Deen (1938 – 2024) était un mathématicien mais surtout connu comme étant un éminent physicien et informaticien ayant mené une double carrière académique remarquable. Surnommé par ses pairs le « père de la recherche sur les bases de données au Royaume-Uni », il a d’abord excellé en physique nucléaire puis en physique des particules avant de devenir un pionnier de l’informatique moderne. Après sa retraite, il a consacré sa vision intellectuelle à l’analyse de l’histoire et de la place des sciences dans le monde musulman. Il était profondément respecté pour avoir été le pionnier absolu de la recherche sur les bases de données au Royaume-Uni, après une première carrière brillante en physique nucléaire.
Un parcours académique exceptionnel et transdisciplinaire
Né au Bangladesh en 1938, il étudie à l’Université de Dhaka où il obtient son BSc (1958) puis son MSc en physique nucléaire (1959). Il s’envole ensuite pour Londres et décroche un doctorat en physique des particules à l’Imperial College en 1965. Il travaille un temps au sein de la Commission de l’énergie atomique du Pakistan et au prestigieux laboratoire Rutherford. Ses publications en physique des particules feront autorité pendant des décennies. Jusqu’en 1970, il se focalisera sur la physique avant de s’orienter vers les sciences informatiques de 1973 à 2005. Sentant la révolution numérique arriver, il réoriente totalement ses recherches dans ce domaine, et il intègre l’Université d’Aberdeen en 1973, avant d’être nommé titulaire de la chaire d’informatique à l’Université de Keele en 1986 où il fonde le pôle interdisciplinaire Data and Knowledge Engineering (DAKE).
Il rédige alors le tout premier manuel de cours sur les bases de données informatiques du Royaume-Uni (et le deuxième au monde). Il structure la communauté scientifique britannique en fondant plusieurs conférences internationales majeures sur les bases de données (ICOD, BNCOD). À la fin de sa carrière, il pilote des projets de recherche mondiaux en ingénierie de fabrication intelligente pesant plus de 100 millions de dollars.
Voici les raisons majeures de son immense prestige scientifique :
Pionnier des manuels informatiques : Il a rédigé le tout premier livre de cours sur les bases de données au Royaume-Uni.
Bâtisseur de la communauté scientifique : Il a fondé les premières conférences internationales majeures dans ce domaine (ICOD et BNCOD).
Double excellence académique : Il a brillé en physique des particules à l’Imperial College avant de révolutionner l’informatique.
Directeur de projets colossaux : Il a piloté des programmes de recherche en ingénierie de plus de 100 millions de dollars. Parmi lesquels nous pouvons citer le projet international sur les systèmes de fabrication intelligents (Intelligent Manufacturing Systems) à travers le pôle de recherche qu’il dirigeait, il a pris part à ce très vaste projet de recherche mondial, qui représentait un investissement de plus de 100 millions de dollars américains pour l’ensemble des partenaires impliqués. Lacréation de grandes conférences internationales où il était pionnier dans son domaine, ayant fondé plusieurs réseaux et conférences d’envergure pour structurer la recherche informatique, parmi lesquelles l’International Conference on Databases (ICOD), la British National Conference on Databases (BNCOD), ainsi que l’interconnexion de systèmes de connaissances coopératifs (International Conference on Cooperating Knowledge Based Systems). Un autre grand projet était celui de la direction du centre DAKE (Data and Knowledge Engineering) qu’il fonda et dirigea, éminent centre de recherche interdisciplinaire à l’Université de Keele (Royaume-Uni), où il fut ensuite nommé titulaire de la chaire d’informatique en 1986. Ses travaux sur les architectures distribuées, le partage de données et les agents intelligents ont donné lieu à plus d’une centaine de publications majeures.
Bien qu’il ait réorienté sa carrière vers l’informatique, ses collègues physiciens continuent de saluer la rigueur de ses premiers travaux. Son dernier article en physique des particules (publié en 1970) est régulièrement cité par des chercheurs de premier plan des décennies plus tard, preuve de la solidité et de la pertinence à long terme de ses théories scientifiques. Il écrivait ainsi en 2013 : « Mon meilleur travail en physique des particules a été mon dernier article (paru en 1970), qui est toujours référencé ; la dernière demande enregistrée pour cet article m’a été faite en novembre 2013, 43 ans après sa rédaction » (1).
Les chercheurs et physiciens qui ont continué à citer les travaux de physique de Sayyed Misbah Deen sont des spécialistes de la physique des particules à haute énergie et de la physique des hadrons. Pour comprendre qui fait référence à ses recherches, il faut regarder le domaine précis de ses publications à l’époque où il travaillait au Rutherford High Energy Laboratory et à l’Imperial College où ses travaux portaient alors sur l’analyse en ondes partielles (partial-wave analysis), les polynômes de Legendre et la désintégration des résonances de baryons. Les physiciens qui citent ce type de travaux sont les chercheurs en physique des hadrons et spectroscopie des baryons (l’article de 1970 de S. M. Deen proposait des modèles mathématiques notamment des ajustements par la méthode des moindres carrés basés sur la symétrie pour prédire les taux de désintégration de particules subatomiques appelées les baryons de parité négative). Les physiciens qui s’y réfèrent encore sont ceux qui travaillent sur : le comportement et la structure interne des neutrons et des protons ainsi que sur la recherche de résonances de baryons encore non observées en laboratoire. D’autres chercheurs aussi travaillent dans ce domaine en prenant appui sur ses travaux, comme les groupes de recherche des grands accélérateurs de particules, où lorsque des équipes internationales (comme celles travaillant sur les données du CERN à Genève, du Fermilab aux États-Unis ou du KEK au Japon) découvrent ou analysent de nouvelles collisions de particules, elles doivent comparer leurs résultats expérimentaux avec les anciens modèles théoriques fondamentaux établis dans les années 1960 et 1970. C’est à cette occasion par exemple que des chercheurs rattachés à ces laboratoires réclamaient des copies de son article. Pour les physiciens théoriciens et expérimentateurs hautement spécialisés dans l’infiniment petit, les équations mathématiques posées par S. M. Deen en 1970 restent des outils de calcul d’une grande rigueur pour analyser l’interaction forte qui lie les quarks entre eux.
Sa « vision des choses » : Sciences, Islam et Diaspora
Devenu professeur émérite après sa retraite en 2005, Sayyed Misbah Deen a élargi ses horizons au-delà des algorithmes informatiques pour publier des ouvrages sociologiques et historiques marquants.
Dans son livre remarqué Science Under Islam (La science sous l’Islam, 2007), malgré des lacunes et des erreurs – soulignées par des historiens des sciences de confession musulmane -, sur les dates historiques et sur le rôle de certains savants comme Al-Ghazâlî dont il n’a pas compris l’approche (2), il y démontre que l’Islam, à son âge d’or était le moteur du progrès scientifique et technique. Pour lui, la stagnation scientifique ultérieure du monde islamique n’est pas due à la religion elle-même, mais à des facteurs politiques et institutionnels. Il prônait un renouveau de la pensée critique et de la recherche scientifique rigoureuse au sein des sociétés musulmanes contemporaines.
Dans son ouvrage il divise en 3 grandes parties le contenu :
Le contexte historique : L’impact décisif du Qur’ân et des ahadiths qui incitent à la recherche du savoir, ainsi que le rôle des califes abbassides (al-Ma’mun, Harun al-Rashid) dans l’impulsion de l’Âge d’or.
L’essor scientifique : Des chapitres détaillés sur les contributions majeures des savants musulmans en mathématiques, astronomie, médecine, ainsi que des exemples de plagiats occidentaux ultérieurs.
L’analyse du déclin : L’auteur attribue faussement sur le plan historique le recul scientifique à la défaite des penseurs rationalistes (les Mutazilites) face à l’orthodoxie stricte au 9e siècle sous le calife Mutawakkil, puis aux critiques salutaires de la philosophie par l’Imam al-Ghazâlî dont il déforme l’oeuvre, sans doute pas volontairement, mais via des ouvrages de seconde main. En effet, Al-Ghazâlî lui-même avait étudié la médecine, la physique, l’astronomie et les mathématiques, mais il appelait à adopter une approche critique visant à dissocier les travaux purement scientifiques des philosophes, de leurs positions philosophiques erronées ou déviantes qui ne bénéficiaient pas de la même rigueur méthodologique et intellectuelle. Par ailleurs, nombreux furent les scientifiques musulmans qui n’étaient pas des mu’tazilites mais des sunnites (souvent sûfis) ou des musulmans influencés par le Tasawwuf comme Al-Khwarizmî, Al-Birûnî, Ibn Sina, Qutb ad-Dîn al-Shirâzî, Ibn Al-Haythâm, Fakhr ud-Dîn ar-Râzî, Nasr ud-Dîn at-Tûsî, Al-Battani, Ibn al-Nafis, Al-Zahrawi (Abûlcasîs), etc.
Parmi les critiques adressées à son ouvrage malgré l’appréciation globale du livre, il y a celles de sa méthodologie :
Manque de sources et approximations : L’auteur intègre des anecdotes sans en citer la source (comme une histoire sur une fatwa ottomane concernant un mécanicien chrétien).
Erreurs factuelles sur l’Empire ottoman : Le livre commet des erreurs historiques (comme la durée de l’Empire ou sa date de fondation) et s’appuie sur une littérature orientaliste obsolète et lacunaire au lieu d’utiliser des sources récentes ou plus fiables.
Oubli des facteurs externes : L’ouvrage minimise l’impact dévastateur des invasions mongoles et des Croisades sur le tissu socio-économique du monde islamique.
Profondément attaché à ses racines, il a publié A Brief History of Bengal for Diaspora Bangladeshis (Une brève histoire du Bengale pour la diaspora bangladaise). Sa vision était celle d’un pont culturel : il pensait que les jeunes générations issues de l’immigration devaient maîtriser la haute technologie tout en comprenant l’histoire riche et complexe de leur pays d’origine pour s’épanouir pleinement.
Après une vie riche tant sur le plan scientifique qu’intellectuel, il décéda le lundi 14 octobre 2024 (3).
Notes :
(1) Sur sa page personnelle : https://www.smdeen.me/smdeen.me/index.htm
(2) Voir par exemple l’article « Science under Islam: A Reflection on Past Brilliancy and Future Revival » publié le 17 janvier 2008 par le Dr. Salim Aydüz, historien des sciences et spécialiste de premier plan sur l’histoire des sciences et techniques dans l’empire ottoman : https://muslimheritage.com/science-under-islam/
(3) https://www.keele.ac.uk/about/news/obituaries/2024/october/misbah-deen/tribute-misbah-deen.php
