Il est ‘Ali Ibn Sahl Rabban at-Tabarî, éminent savant polymathe converti à l’islam (après avoir été juif ou chrétien). Selon les sources, il serait né entre 161 H/778 et 193 H/808 et décédé vers 260 H/874, bien que certaines sources indiquent plutôt l’an 870. Il ne doit pas être confondu avec l’imâm et savant polymathe Abû Ja’far Ibn Jarîr at-Tabarî (m. 310 H/923) qui était à la fois un théologien, juriste, exégète, muhaddith, linguiste, ussûlî, historien, médecin et mathématicien. Le savant ‘Ali Ibn Sahl Rabban at-Tabarî est toutefois l’ainé de Ibn Jarîr At-Tabarî, car né avant lui, et originaires de la même région. Bien que moins spécialisé dans les sciences islamiques qu’Ibn Jarîr at-Tabarî (le célèbre exégète), il sera l’un des plus grands médecins, mathématiciens et astronomes de son temps, et maître aussi du célèbre Abû Bakr Muhammad Ibn Zakariyya ar-Râzî (dit Rhazès en Occident).
Jeunesse, famille et formation
Il naît au début du 9e siècle au sein d’une famille de l’élite intellectuelle et aristocratique du Tabaristan au sein de la Perse (cette région se trouve dans l’actuel Iran). Son père, Sahl ibn Bishr, est un astronome, mathématicien et médecin de renom lui aussi. C’est lui qui porte le titre honorifique de Rabban (« notre maître »), témoignant de son immense prestige intellectuel et sera le premier enseignant de son fils. Il grandit à Merv, une grande ville culturelle de la région historique du Tabaristan (située bord de la mer Caspienne) mais en raison de troubles politiques et de révoltes locales dans sa province natale, il est contraint de fuir vers la région du Tabaristan historique.
Son immense talent le conduit rapidement à Samarra et à Baghdâd, alors capitale du califat abbasside, où il s’installe définitivement pour servir les plus hauts dirigeants de l’empire.
En plus de ce qu’il avait appris auprès de son père, il reçut une éducation encyclopédique, typique des grands polygraphes de son temps à Baghdâd. Ses connaissances linguistiques lui ont permis de maitriser 5 langues majeures de l’époque, à savoir l’arabe, le persan, le syriaque, le grec et l’hébreu.
Cette maîtrise linguistique exceptionnelle lui permet de corriger les traductions des textes philosophiques grecs et de traduire ses propres ouvrages médicaux de l’arabe vers le syriaque. Alors qu’il n’était pas encore musulman (il était probablement un chrétien nestorien/syriaque selon les sources les plus fiables), il reçut le soutien de plusieurs importants mécènes et dirigeants musulmans, et côtoyait une partie des plus grands savants musulmans de son époque, qui lui firent aussi grande impression, que ce soit ceux qu’il fréquenta à Baghdâd au sein de la Bayt al-Hikma (Maison/Demeure de la Sagesse) ou à Rayy (actuel Iran) où il rencontra l’un de ses plus grands élèves, Abû Bakr Muhammad Ibn Zakariyya Ar-Râzî, qui deviendra l’un des plus grands scientifiques dans les domaines de la médecine, de la chirurgie et de la thérapie, tout en étant lui-même un musulman s’inscrivant dans le courant mu’tazilite (ou s’en inspirant du moins sur certains points), opposé aussi au courant ismaélien (batinite) qui pour lui ne se reposait pas assez sur la Révélation (qurânique) et l’intellect.
At-Tabarî, tout en étant islamophile depuis un moment déjà, se convertira toutefois « définitivement et publiquement » à l’Islam sous le règne du Calife abbasside Al-Mutawakkil, pour qui il avait une profonde estime. Il admira aussi le grand soin et les efforts de nombreux érudits et traducteurs musulmans dans leur quête du savoir et dans leur volonté de synthétiser et d’explorer toutes les sciences de leur époque.
Suite à sa conversion, il mit alors son érudition au service de l’Islam, rédigeant des traités majeurs de théologie comparée comme Kitâb ud-Dîn wa al-Dawla utilisant la Bible pour démontrer le statut prophétique de Sayyidûna Muhammad (ﷺ).
Parcours Scientifique
Fort de sa notoriété, il deviendra le médecin des califes de son époque, exerçant alors comme médecin personnel et conseiller des califes abbassides successifs (notamment Al-Mu’tasim et Al-Mutawakkil). Vers l’an 850, il rédige son œuvre médicale phare Firdaws al-Hikma (Le Paradis de la sagesse), la toute première grande encyclopédie médicale du monde musulman, unifiant les médecines grecque, syriaque, arabe, perse et indienne. Il s’imposera aussi comme l’un des premiers pionniers de la médecine psychosomatique et de la psychothérapie clinique. Il passera ensuite le flambeau et le couronnement de sa carrière scientifique en devenant le mentor de celui qui lui succédera, Abû Bakr Ar-Râzî (Rhazès) qui est encore célébré aujourd’hui comme étant l’un des plus grands médecins et thérapeutes de l’Histoire de l’Humanité, transmettant ainsi sa rigueur clinique à la génération suivante.
Ses contributions scientifiques majeures à l’Humanité
Ses travaux scientifiques majeurs ont permis à l’Humanité de bénéficier d’importantes contributions dans les domaines de la médecine, de la psychiatrie et de la synthèse des savoirs mondiaux. Son chef-d’œuvre, le Firdaws al-Hikma (Le Paradis de la sagesse), rédigé vers 850, constitue un jalon fondamental de l’histoire des sciences.
On pourrait résumer sa contribution autour de 3 apports jugés révolutionnaires pour l’Humanité et donc à l’échelle mondiale :
1. La création de la première encyclopédie médicale globale : Avant lui, la médecine était fragmentée par cultures. Al-Tabari est le premier scientifique de l’histoire à avoir fusionné les systèmes médicaux mondiaux (du moins ceux des civilisations persanes, indiennes, chinoises, arabes et grecques)en un seul ouvrage structuré en 7 parties et 360 chapitres, synthétisant à la fois les connaissances de la tradition grecque (Hippocrate, Galène), de la tradition syriaque et de manière inédite toute une section dédiée à la médecine traditionnelle indienne (Ayurveda), traduisant et vulgarisant les théories de maîtres hindous comme Sharaka et Sushruta.
2. Le statut de pionnier de la psychothérapie et de la santé mentale : Bien avant l’émergence de la psychiatrie moderne, Al-Tabari a compris et théorisé le lien étroit entre le corps et l’esprit. La médecine psychosomatique, en démontrant que les émotions « négatives » (la colère, la tristesse, l’anxiété, …) influencent directement la santé physique et peuvent aggraver ou déclencher des maladies. Le traitement clinique, en instaurant l’utilisation du soutien psychologique, du dialogue thérapeutique et de la thérapie par l’écoute pour traiter les patients souffrant de dépression ou de troubles mentaux, exigeant que ces patients soient traités dans des environnements calmes et agréables, rejoignant aussi les contributions de son élève Rhazès.
3. Des avancées majeures en pharmacologie et embryologie : En pharmacologie,son encyclopédie répertorie des centaines de substances thérapeutiques, de plantes médicinales et de poisons, détaillant leurs effets, leurs dosages précis et leurs méthodes de conservation. En pédiatrie et en embryologie, il a rédigé des chapitres novateurs sur le développement du fœtus dans l’utérus, ainsi que sur les soins spécifiques à apporter aux nouveau-nés et la gestion des maladies infantiles.
Ses autres œuvres et sa défense de la Religion
On lui doit plus de 10 ouvrages, mais outre ses écrits scientifiques, dont son célèbre Firdaws al-Hikma (Le Paradis de la sagesse), considéré comme la toute première grande encyclopédie médicale du monde islamique, il a aussi écrit quelques livres pour défendre l’Islam – après avoir embrassé cette Religion – suite à certaines critiques, notamment le Kitâb ud-Dîn wa l-dawla (Le Livre de la Religion et de l’empire) et Al-Radd ‘alâ al-Nasârâ (La réfutation des chrétiens).
Tout en étant formé à la philosophie, à l’exégèse qurânique et à la théologie des religions comparées, il connaissait aussi très bien l’arabe, l’hébreux, le persan, le grec et le syriaque.
Parmi ses arguments pour défendre l’Islam, les références scripturaires de la Torah et de la Bible qui décrivent et annoncent le Prophète Muhammad et son aire géographique (plusieurs prophéties de la Torah, des Psaumes de David/Dawûd et des prophètes Isaïe, Habacuc ou Daniel, interprétant des mentions géographiques comme les montagnes de Paran à La Mecque, etc., comme des annonces de la révélation islamique). Il s’appuyait aussi sur l’Évangile de Jean pour affirmer que le Paraclet (le Consolateur) promis par Jésus-Christ pour guider l’Humanité après lui désigne directement le Prophète Muhammad.
En tant que scientifique et médecin habitué à la logique, à l’expérience et à l’observation, il critiqua les fondements théologiques du christianisme tardif (qu’il distingue du Message originel du Christ) qu’il juge contraires à l’intellect et à la logique ainsi qu’à la critique intertextuelle, expliquant par exemple que l’idée d’un Dieu se faisant homme et mourant sur une croix est une absurdité philosophique, tandis que pour lui, la doctrine islamique du Tawhid (l’Unicité absolue divine) est le seul qui respecte la logique et l’intellect, en plus d’être en phase avec les fondements théologiques de l’ensemble des Religions révélées à l’origine. Il met aussi en avant les divisions internes et les conflits doctrinaux majeurs entre les différentes sectes chrétiennes de son époque (Nestoriens, Jacobites, Melkites, …) sur les bases mêmes de la foi, pour démontrer la perte du message originel de Jésus. S’il existe aussi des divergences théologiques en Islam, celles-ci ne concernent pas les fondements de la foi et de l’islam (6 piliers de la foi et 5 piliers de l’islam) mais des divergences plus subtiles et secondaires, souvent introduites par d’anciens Juifs, Chrétiens ou Zoroastriens convertis à l’Islam.
Il analyse et commente de manière chirurgicale les versets des prophètes hébreux (Isaïe, Daniel, David) et les paroles de Jésus pour en extraire des interprétations démontrant, selon lui, la légitimité du message de l’islam. Cette méthode d’exégèse intertextuelle a servi d’ailleurs de modèle à des générations de théologiens musulmans après lui.
Sur le Qur’ân il soutient que par son éloquence stylistique et sa sagesse, n’a pu être produit par un homme illettré au milieu du désert, ce qui constitue une preuve divine en soi.
Il voit également dans les prophéties de Sayyidûna Muhammad qui se sont réalisées, en énumérant par exemple les événements futurs annoncés par le Prophète (comme la victoire des Byzantins sur les Perses ou l’expansion fulgurante de l’islam) qui se sont réalisés de son vivant ou peu après son départ vers l’Au-delà, autant de signes de sa prophétie. Sur les plans éthique et spirituel, il met en avant les vertus morales et spirituelles du Prophète, sa justice et la transformation spirituelle et sociale radicale qu’il a apportée à la péninsule arabique, si l’on s’en tient aux récits les plus connus, solides et concordant.
Sur les plans géopolitiques, historiques et civilisationnels, il affirme qu’un faux prophète ou une imposture religieuse n’aurait jamais pu mener à la création d’un empire aussi vaste, stable et florissant que le califat abbasside, et que les victoires militaires rapides des musulmans face aux géants de l’époque (les empires Byzantin et Sassanide) et l’établissement d’une justice sociale à grande échelle sont des signes manifestes de l’approbation et du Soutien divin envers cette religion.
Bien que n’ayant pas une connaissance aussi approfondie du Hadith et du Fiqh que son homonyme (Ibn Jarir) At-Tabarî, il avait cependant étudié à un haut niveau le Qur’ân et son exégèse, de même que la Sirah prophétique, en plus de la connaissance nécessaire à acquérir concernant le Hadith (il citait d’ailleurs des ahadiths pour illustrer et développer ses arguments) et du fiqh (ce qui était nécessaire pour accomplir les rites, cerner les rapports entre le droit et la morale, les éléments juridiques fondamentaux au sein des différentes religions, etc.).
Et à notre connaissance, par rapport à ce qui nous est parvenu d’authentifier sur lui, il était si l’on peut dire un sunnite traditionnaliste se contentant des fondements du sunnisme, sans s’inscrire dans les débats et divergences intra-sunnites, que ce soit sur la théologie ou le fiqh. L’un de ses célèbres élèves toutefois, le célèbre Abû Bakr Muhammad Ibn Zakariyya Ar-Râzî (Rhazès) lui était plus proche du courant musulman mu’tazilite que son maître.
